J. L. PETIT
raison qu’il en assigne est controversable. La fracture des os du crâne indique seule, quand elle est compliquée, la nécessité du trépan ; elle l'indique par elle-même lorsqu'il n’y a pas d’épanchement apparent ou d’autres signes immédiats de danger ; car, s’il y a des exemples de guérison sans l'emploi du trépan, il arrive beaucoup plus souvent que des accidents très-graves surviennent, lors même qu’au début ils ne s’annoncent d'aucune maniére. L'auteur entre dans de grands détails, appuyés sur des observalions, relativement aux cas où il convient de recourir au trépan.
Les plaies de poitrine (même les contusions violentes) quoique non pénétrantes (1), méritent toujours une grande atteñtion de la part du chirurgien, lorsqu'elles intéressent des parties de celte région, particuliérement l’aisselle, où peuvent se former des infiltrations sanguines ou de véritables hémorrhagies profondes, qu’il importe de combattre par des incisions ou des contre-auvertures et par les divers moyens hémostatiques. Il n’est pas moins utile que le chirurgien étudie avec le plus grand soin les symptômes de la pénétration de la plaie dans l’intérieur de la poitrine, et qu’il ne se laisse égarer, ni dans un sens ni dans un autre, par les signes équivoques (par exemple, l'emphysème et le crachement de sang) qui peuvent lui inspirer trop de crainte oului donner trop desécurité, suivant qu’ils existent ou qu’ils manquen.
Le chapitre consacré aux tumeurs (2), enkystées ou non, est riche en observations particulières et en remarques sur les divers procédés opératoires pour leur extirpation ou sur les autres moyens de guérison. Pour le cancer de la mamelle Petit a heureusement modifié le nombre et la direction des incisions ; il recommande de ne laisser dans Paisselle aucune glande suspecte. Cest à propos des tumeurs qui ont leur siége près des oreilles et qui sont accompagnées de carie des os que Petit a présenté des réflexions d’un grand intérêt pratique, sur l’exfoliation des OS, sur la pénétration de la carie jusque dans la cavité du crâne, et sur ce phénomène, qui, dit-il, trompe tant de jeunes chirur-
(1) C’est surtout de ces sortes de blessures que Petit s'occupe.
(2) Parotides ; tumeurs des environs de la bouche et du gosier; grenouillette ; abcès de la voûte et du voile du palais ; loupes ; tumeurs variqueuses ; tumeurs formées par la rétention de la bile ou des calculs dans la vésicule du foie.
giens, à savoir qu’un jour il y a fluctuation et qu’un autre jour les doigts n’en perçoivent plus aucune trace (4). Ces traits d’une observation si attentive, et bien d’autres qu’il serait trop long de relever, ne se trouvent pas dans les chirurgiens qui ont précédé Petit, ou même dans ses contemporains; ils révèlent en quelques | lignes le véritable génie chirurgical.
C’est en se fondant sur l’anatomie et sur la physiologie que Pe: tit a si fort avancé le traitement des tumeurs et des fistules lacrymales, en ouvrant le sac lacrymal et en introduisant une bougie dans le canal nasal, afin de rendre aux larmes leur libre cours (2), au lieu de se contenter des procédés ingénieux, mais rudimentaires et insuffisants d’Anel, dont il reconnait du reste les bonnes intentions.
Petit n’a pas montré une moindre rectitude de jugement en parlant des vastes abcès du fondement; comme son collègue Foubert, mais avec plus d'autorité et en s'appuyant sur un plus grand nombre de faits, il distingue très-nettement les cas où il faut se contenter d'ouvrir l’abcès de ceux où il convient de fendre aussi le rectum. Un progrès que notre chirurgien prétend avoir fait faire au traitement des hernies consiste à ne pas ouvrir le sac herniaire dans fous les cas, comme on le faisait assez généralement avant lui, mais à se contenter, quand l’état des parlies le permet, de débrider et de faire rentrer en bloc les parties herniées après l'opération.
Le nom de J. L. Petit se rattache d’une façon plus éclatante, s'il se peut, aux amputations qu'aux autres genres d’opéralion; quoique toutes ses idées et tous ses préceptes ne soient pas demeurés dans la pratique, il n’en est pas moins vrai que c’est lui qui a üréles chirurgiens de l’ornière où ils s’obstinaient à resterà l’égard de Pablation des membres. Sans parler d’un paragraphe
(4) Voy. aussi sur ce sujet les remarques historiques de Lesne, dans son Discours préliminaire. — Petit a souvent aussi montré une grande hardiesse à chercher profondément le pus avec la pointe de son bistouri.
{2) Petit proscrivait l'ouverture de l'os unguis, opération inutile, que Anel avait déjà contribué à faire tomber en désuétude et que Monro avait voulu rétablir. Voy. plus haut.
J. L. PETIT. 1285 excellent et des plus judicieux sur les cas qui exigent l'amputation, notons que J. L. Petit a inventé (1718), pour suspendre la circulation, un tourniquet beaucoup plus simple et plus commode que l’ancien tourniquet ou garrot auquel on tenait tant, et soulignons, ce précepte : « Dans les amputations on doit couper des chairs le moins qu'il est possible, et desos le plus qu'on peut, car plus on conserve de chairs, plus tôt l'os se recouvre, souvent même sans s'exfolier, et plus promptes sont laréunion et la cicatrisation. » Après avoir rappelé les différents moyens employés jusqu'à lui pour obtenir ce résultat tant désiré, J. L, Petit rapporte, avec une admirable simplicité, le procédé qu’il a imaginé pour remplir plus sûrement cette indication. C’est ce qu'il a appelé lui-même la section des chairs en deux temps. « Je com- * mence, dit-il, l'incision circulaire un pouce plus bas que l'endroit où j’ai dessein de scier les os ; je ne coupe, par cette première incision, que la peau et la graisse, jusqu’à la membrane qui couvre les muscles ; je fais tirer vers le haut ces téguments, en sorte que les chairs se trouvent découvertes de plus d’un pouce (une légère dissection rend plus efficacement ce service). Alors je coupe les muscles circulairement, au niveau de la peau; je les relève encore avec la compresse fendue, et lorsque j'ai scié l'os, je le trouve enfoncé, ce qui fait qu’en peu de temps le centre est rempli et cicatrisé entièrement. En suivant cette méthode les chairs du moignon et l'os sont au niveau l’un de l’autre lorsque le malade est guéri; quelquefois même la cicatrice est plus enfoncée au centre qu’à la circonférence du moignon, ce qui est avantageux pour l'application d’un membre artificiel, »
Petit, loin de rejeter l’amputation à lambeaux, y trouve plusieurs avantages, suivant les cas et les régions ; mais il n’en dit que quelques mots. Comme avec la méthode de Petitil arrive encore assez souvent que les os (particulièrement le fémur) sont dénudés par suite de la rétraction des muscles, Louis a cherché un perfectionnement à cette méthode ; il fixait d’abord les chairs avec une ligature, coupait d’un seul trait la peau et les muscles jusqu’à los, ôtait ensuite la bande qui fixait les chairs, pour donner aux muscles qui ne sont pas adhérents à l’os la liberté de se rétracter ; après quoi il coupait avec un bistouri les adhérences,
relevait toutes les chairsavec la compresse fendue, et sciait Pos à trois travers de doigt plus haut qu’on ne l'aurait fait si on Peüt scié au niveau des chairs affermies par la ligature. Les deux méthodes combinées (car le principe demeure intact) sont devenues la base des procédés opératoires actuels pour lamputation circulaire (4).
M. Malgaigne était bien inspiré quand il appelait J. L. Peut: le génie, le réformateur de la chirurgie moderne. Mais Desault, venu après Petit, est illustre aussi, non pas seulement parce qu'il est venu après ce chirurgien, mais par ses propres travaux, marqués au coin de la plus savante observation.
Desault (1744-1795), comme Dupuytren, avec lequel 1l à tant de rapports, a très-peu écrit; même, à en croire Bichat, son élève” favori, élève devenu lui-même, en son genre, plus illustre que son maître (2) à en croire Bichat (3), Desault n'avait jamais ré: digé qu'un seul Mémoire, qu’il a communiqué à l’Académie de chirurgie, mais dont on ignore même letitre.C’est dans les cahiers publiés par ses élèves, dans le Journal dechirurgie (1791-92) (4),
{4) Petit a remis en usage la sonde en w décrite par les anciens ; il à triomphé, par un taxis persévérant et bien dirigé, des hernies qui semblaient les plus rebelles:
(2) Buisson, Roux; ont été aussi les élèves de Desault. On sait que Desault l’ems= porta, en 4788, sur Pelletan pour la place de chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu; mais Pelletan fut unanimement désigné pour son successeur ; ce n'était que juslice rendue à üné de nos célébrités chirurgicales.
(3) Éloge de Desault, en tête des Œuvres chirurgicales , 1801. Après plusieurs autres panégyristes, M; le docteur Labrune a publié, en 1867, une Étude sur la vie et les travaux de Desault, travail qui a obtenu le prix d’éloquence proposé par l'Académie de Besançon (Desault était Franc-Comtois). Cette étude m'a paruen effet surtout digne d’un prix de rhétorique; sauf quelques renseignements sur les relitions de Desault avec Louis XVI et ävec sa famille, il n’y a absolument rien de uoüveau dans ce travail qui semble rédigé plutôt d’après l'Eloge de Bichat ct d'autres biographies que d’après la lecture des ouvrages composés sous linspiration du grand chirurgien, — La notice de M. Descuret dans la Biographie médicale est plus instructive et fort bien écrite.
(4) Sans qu’on puisse affirmer avec Bichat, dans son Introduction, € que le Journal peut tenir lieu de tous les ouvrages, et qu’il peut les remplacer», il est certain qu'on. y trouve ün très-grand nombre d'observations et de remarques d'un grand prix par leur originalité et leurs conséquences pratiques. Quoi qu’en dise encore
DESAULT. 1287 rédigé sous sa direction et d’après sa propre pratique, enfin dans les Œuvres chirurgicales que Bichat ou Chopart ont recueillies, qu’il faut chercher la doctrine de Desault. Cette doctrine ellemême, Desault l’a prise moins dans les livres(bien qu’on ne puisse pas dire qu’ils’en soit passé, malgré son peu d’érudition), que dans l'observation attentive et continue des malades: nous savons même qu'une fois à la tête d’un service chirurgical, soit à la Charité, soit à l'Hôtel-Dieu, et quoiqu'il fût marié, il ne quittait l'hôpital que pour la pratique particulière. C’est ce qui a fait dire à Bichat que la perpétuelle concentration de l'esprit sur un même sujet a jeté plus d'éclat sur la carrière de Desault, que ne l'aurait fait l’éparpillement des recherches de divers côtés; c’est le mot paraphrasé : Tineo hominem unius libri. Bichat ajoute qu’il faut au chirurgien, comme au médecin, outre le génie, l'expérience, et que lexpérience ne s’acquiert que sur un grand théâtre : ce théâtre, qui justement manqua à J. L. Petit pour qu'il égalât, et peut-être même surpassât Desault, fut la Charité et l'Hôtel- Dieu (1). Avant Dupuytren jamais chirurgien n'avait régné comme Desault sur ses malades et sur ses élèves, et depuis Dupuytren personne n’a pu ressaisir cette autorité vraiment royale.
Desault comprit de très-bonne heure, comme l'ont fait tous nos grands chirurgiens, que la première école à fréquenter était celle de l'anatomie; non-seulement il sappliqua pour lui-même à cette science, mais, malgré l'opposition des confrères jaloux, il ouvrit bientôt des cours publics qui servirent de modèle à tous ses successeurs, et où affluaient les élèves. L’anatomie n'était pas pour lui une simple spéculation d'histoire naturelle, il la
Bichat, les journaux, même ceux de chirurgie, vieillissent comme les autres livres, parce que la science ou la pratique qu’ils représentent vieillissent elles-mêmes, Seulement on peut regarder celui de Desault comme un des plus vivants, attendu que l'expérience y est celle d’un grand maître aidé par de savants élèves. Un pareil recueil se consulte sans cesse, mais ne s’analyse pas.
(4) Dans un excès d'enthousiasme que l’histoire même excuse, Bichat semble croire que Desault s’est fait en quelque sorte tout seul ; mais si le champ de la chirurgie n’avait pas déjà été profondément et savamment labouré par Petit et par tant d’autres, le chirurgien de l'Hôtel-Dieu n’aurait pas réussi à y faire germer tant de brillantes inventions.
voulait toujours unie à la physiologie, appliquée, soit au diagnostic des maladies, soit au manuel opératoire; il voulait qu’elle servit, par la comparaison de l’état normal avec les changements pathologiques, à éclairer le chirurgien sur la nature des aflections qui se présentent à son observation, et sur le rapport qui existe entre ces changements et les indications thérapeutiques. C’est ainsi qu’il devint le créateur de cette anatomie chirurgicale que Dupuytren a mise en si grand honneur, et que les chirurgiens du monde civilisé ont cultivée avec une émulation que l'anatomie microscopique a fortifiée loin de l’'amoindrir. Desault fut assez longtemps à perfectionner ses connaissances positives avant de se signaler par quelque notable invention; mais le premier pas qu’il ait fait dans la voie des découvertes a été dirigé par l’anatomie et par la physiologie (1). C’est en effet en réfléchissant sur la forme de la clavicule, sur l’ensemble des muscles auxquels cet os estsoumis, et en calculant ensuite la force des puissances musculaires dans le déplacement des fragments de cet os fracturé, qu'il est arrivé à inventer un bandage qui oppose à ces puissances un degré égal de résistance (2). L'application de cet appareil a été couronné de succès, et depuis, son emploi a pris rang, avec quelques modifications, dans la chirurgie classique. Les différentes espèces de fractures, les signes qui les font reconnaître, la diversité des chevauchements, les complications, le mode de réduction, sont étudiés avec un grand soin. Desault a aussi remarqué que dans certaines fractures (notamment celles qui ont lieu à l'extrémité humérale ou à l’extrémité sternale), les fragments s’écartent à peine de la position naturelle (8). — Ses recherches sur les fractures de l’extrémité supérieurede l’hu= mérus, du col du fémur et du grand trochanter n’offrent pas
(4) Son étude de l'articulation scapulo-humérale et de l'articulation du coude,en vue-des luxations qui s’y produisent, prouve aussi combien c’est surtout par l’anatomie qu’il est supérieur à ses devanciers dans ses remarques sur.les fractureset les luxations. , |
(2) Il est également l'inventeur du bandage à extension continue pour la luxation de la clavicule à ses extrémités sternale ou humérale.
(3) Voy. aussi le Mémoire sur la fracture de la rotule. Le moyen de réduction que Desault y propose est ingénieux et, en général, suffisant. Pour la rupture du tendon d’Achille, il a très-heurensement modifié l'appareil de Petit.