INFLUENCE DE LA PHYSIOLOGIE PRIMETIVE
plement rapprocher les uns des autres si l’on veut leur restituer leur véritable signification.
Ce n’est pas la connaissance de la structure du cerveau, ni l'étude patiente de la distribution des nerfs qui ont conduit: Galien à distinguer, mieux qu’on ne l'avait fait avant lui, des racines motrices et des racines sensitives; c’est la méthode expérimentale, c’est-à-dire la physiologie en action, qui, cette fois, s’appuyant sur des notions positives, lui ont ouvert celte voie (4). Le terrain était presque neuf : la physiologie du système nerveux absolument ignorée des três-anciens philosophes, à peine mdiquée dans les hippocratistes, méconnue par Aristote, avait fait son entrée dans le monde scientifique à Alexandrie, sans le cortége des vaines hypothèses et sous le patronage de médecins qui n'étaient, sur ce point, engagés par aucun préjugé. Ainsi, l'anatomie peut préparer les voies à la physiologie, mais, seule, elle est incapable d'en redresser les erreurs, de mener à des découvertes, de dévoiler la nature des fonctions ou d'en expliquer le mécanisme.
Ces vues sur le rôle de la physiologie m'ont beaucoup servi autrefois dans la classification des périodes de l’histoire de la médecine; elles me servent chaque jour à déterminer, soit la nature, soit l’étendue des progrès de la pathologie dans la suite des siècles; à juger avec impartialité les hommes et leurs écrits, à me rendre compte de la succession et de lenchainement des systèmes. C’est une lumière qui n’égare jamais et qui permet toujours de retrouver son chemin au milieu de ces mille détours où se complaît l'esprit humain quand ilmanque la ligne droite. Je comprends « l'aridité d’un exposé didactique qui embrasse toutes les époques de la science et promène lentement l'auditeur rebelle à travers les siècles », si, dans son € exposé », le professeur se contente de mettre bout à bout les faits, les noms et les dates, sans chercher jamais à dominer son sujet ni à éclairer sa route; mais alors l'aridité est à la charge del’historien et non pas à la charge de l’histoire.
(4) Voyez mon Exposition des connaissances de Galien sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux. Paris, 4844, in-4.
L'histoire de la médecine échapperait donc seule aux conditions de toutes les autres histoires? Est-ce que, seule, elle perdrait à être présentée dans son ensemble? Est-ce que, seule encore, elle deviendrait à la fois moins stérile et plus attrayante, si elle était adjugée par morceaux comme les thèses de concours ou les sujets d'examen? Pourquoi donc ne conseille-t-on pas d'enseigner ainsi la pathologie, la chimie et la médecine légale? Je ne crois pas que la compétence soit plus universelle chez un professeur de pathologie interne ou de thérapeutique, que chez un professeur d'histoire; je ne pense pas davantage que l’histoire de la médecine, lors même qu’elle ne serait pas une « panacée efficace » (1) pour toutes les défectuosités de la médecine actuelle, mérite moins de considération que la pathologie.
(4) Béhier, Lecon d'ouverture du cours de clinique médicale. Paris, 1867, in-8, p. 24. — Nous avons vu que si l’histoire n’est pas une « pauacée », elle est, du moins, un guide assez sûr à travers les méthodes et les systèmes ; nous savons aussi qu’elle fournirait plus d'un enseignement positif au clinicien et au pathologiste, qui croiraient ne pas perdre tout à fait leur temps à l’étudier sérieusement.
LT
SommamEs: De la place qu'Hippocrate et la Collection hippocratique occupent dans l'histoire de la médecine. — Ce que les auteurs de cette Collection ont pensé sur le médecin, la-médecine, le malade ot la maladie. — Ce qu'est l'anatomie dans Hippocrate.
MESSIEURS
Les réflexions qui précèdent nous ramènent d’un peu loin, mais directement, à Hippocrate. Lorsqu'un médecin célèbre, M. Double, disait, au sein de l’Académie de médecine, « qu'Hippocrate seul, sans antécédents, Sans rien avoir emprunté aux siècles qui l'avaient précédé, puisqu'ils n'avaient rien produit, ouvre à l'esprit la route de la vraie médecine », il était précisément de ceux qui, étudiant l’histoire par fragments, ne savent presque rien de ce qui précède et pas grand’chose de ce qui suit, de sorte qu’ils ne peuvent porter que des jugements erronés ou incomplets. Nulle part, dans la Collection hippocratique, les aujeurs ne se donnent comme les premiers qui aient défriché le champ de la médecine; presque tous, au contraire, parlent d’une médecine beaucoup plus ancienne, et quelques-uns même renvoient à des livres aujourd’hui perdus.
Jusqu'ici et dès nos premiers pas, nous avons entrevu dans le Jointain, à travers mille accidents de terrain, l’œuvre hippocratique non pas comme un éclair qui tout à coup sillonne la nue, mais comme le'couronnement naturel d’un édifice dont les assises se perdent, pour les Grecs, dans la nuit de l’histoire. Tous nos efforts ont tendu à rattacher le siècle d'Hippocrate aux siècles précédents et à justifier cette parole d’un médecin de Gos (1) : «La médecine est dés longtemps en possession de toutes choses, en possession d’un principe et d’une méthode qu’elle a trouvés;
(1) Ancienne médecine, 2.
avec ces guides, de nombreuses et exceilentes découvertes ont été faites dans le long cours des siècles...» Hippocrate n’a pas été le point de départ de nos recherches; au contraire ilena été le but; le temps qui le précède a été pour nous une préparation à cette époque mémorable où tout vient concourir et abous tir en Grèce, au siècle de Périclès, le plus grand siècle peut-être dans les annales de l’esprit humain, parce qu’il est le plus-com= plet et le moins artificiel.
Ïl faut n’avoir ni étudié l’histoire grecque, ni réfléchi sur les conditions du développement de la science et des lettres, ni parcouru les Dialogues de Platon, les Comédies d’Aristophane, les Tragédies d’Euripide, ou les fragments des comiques, pour s’imaginer que la médecine est sortie toute faite de la tête d'Hippocrate, comme Minerve tout armée du cerveau de Jupiter. Qui donc a jamais dit que Phidias avait inventé la sculpture, Socrate la philosophie et Aristote la logique ou la rhétorique? Sans remonter plus haut que le siècle même où a paru le chef de l’école de Cos, on reconnaît bientôt, en lisant les auteurs dont je viens de rappeler les noms, qu'Hippocrate est né en un pays et à un mOment où la médecine intervient dans presque toutes les circonstances importantes de la vie publique et privée, où elle sert de termes de comparaison pour toutes sortes de préceptes moraux ou de doctrines politiques. Lors même que nous n’aurions sur l'existence florissante de la médecine avant le siécie d'Hippocrate aucun témoignage, il faudrait bien encore admettre que ni Euripide, ni Aristophane, ni Socrate n’ont pu prendre dans les écrits d’Hippocrate les renseignements qu’ils nous fournissent en si grande abondance sur la médecine et sur les médecins. Hippoerate est né en 460; Socrate dix ans avant, en 470 (1); Euripide en 480 (2); Aristophane vers l'an 450 (3); il est par conséquent
(£) On n’objectera sans doute pas que nous avons les ouvrages de Platon (né en 430) et non pas ceux de Socrate; mais le disciple n’est que l'écho de la parole du maître ; et personne ne croira que Platon ait parlé à chaque page de médecine, si Socrate n’y avait pas fait à chaque instant allusion dans ses conversations et dans son enseignement.
(2) Ses débuts sont de 455.
(3) Ses débuts paraissent dater de 434.