LE MÉDECIN, LE MALADE ET LA MALADIE
moment balancé la fortune de la médecine hippocratique n’ont eu qu’un jour; c’est toujours Hippocrate que nous voyons sans cesse à travers l’école d’Alexandrie, derrière Galien, et par Galien dans les compilations des Arabes et des arabistes. Les premiêres tentatives de réforme se font au nom d’'Hippocrate, qu’on cherche à dégager des nuages accumulés autour de ses écrits par Galien lui-même et par tous ses successeurs.
Voilà, Messieurs, ce qui justifie les quatorze leçons que nous avons consacrées à la Collection hippocratique, et le développement que nous donnons au résumé de ces leçons. Il n’y a pas d’œuvre qui soit aussi féconde que la Collection hippocratique, pas d'œuvre dont la lecture apporte plus d'instruction, et dont on se détache plus difficilement. Pour ce qui nous reste de l'antiquité, prenez Hippocrate, prenez l'anatomie de Galien, sa physiologie, son traité Des lieux affectés, ajoutez-y les conquêtes de la chirurgie; tenez compte aussi d’un emploi plus judicieux par les dogmaliques de certains moyens de traitement, et d’une connaissance plus approfondie des maladies chroniques de la part des méthodiques, vous aurez toute la science antique; rien d’essentiel, rien qui change la physionomie de le science, ne se produit jusqu’au xvrr° siécle.
Personne, depuis Hippocrate, n’a eu une plus haute idée de la dignité médicale; personne n’a marqué plus de respect pour les malades (1) et plus de sollicitude pour leur guérison ou du moins pour leur soulagement et leur consolation (2); personne, non plus, n’a montré plus d’admiration pour les utiles découvertes, plus de soin à les perfectionner (3); plus de déférence pour les médecins consciencieux qui appliquent leur intelligence à toutes les parties de l’art, si faibles qu’elles soient (4) ; plus d’indulgence
(4) Voy. Officine, 3, medio : « Ne pas découvrir ni montrer aux assistants, sans nécessité, les parties qui doivent être cachées. » — Cf. Bienséance, 7.
(2) «Soulager, ou du moins ne pas nuire.» (Épid., I, 5, etp. 449 de mon éd., le Comm. de Galien). — Cf. De l'art, 3; Maladies, I, 6. ILest dit (Épid., VE, 4, 7), qu'il faut avoir des gracicusetés pour les malades, flatter leurs sens et tolérer leurs fantaisies quand elles ne font courir aucun danger. = Cf, Préceptes, 5, 6, 9.
(3) Anc. méd., 2.
(4) Régime dans les malad, aiguës, 2,
pour les erreurs inséparables de toute science et de tout art, car une habileté consommée se voit rarement (1), et même, pour les bons médecins, les ressemblances amènent des méprises et des embarras(2); plus d’éloignement pour les médecins qui, tout occupés de leur fortune et de leur réputation, font étalage de leur savoir, caressent les préjugés du vulgaire, et règlent leur conduite sur le profit qu’ils en retireront (3); personne, enfin, qui ait fait preuve d'autant d'expérience et de bon jugement dans les relations journalières que la profession médicale établit entre le médecin, le malade et les gens du monde (4).
Le sentiment de la dignité médicale, la crainte d'échouer dans les entreprises de la pratique, le souci des jugements du public (5), ont été poussés si loin par les hippocratistes et les cnidiens, que dans lune et l’autre école il est souvent interdit de se charger, soit des cures difficiles ou impossibles, soit de cer-
(1) Anc. médec., 9: « Tant que les mauvais médecins traitent des personnes affectées de maladies peu graves, où les fautes Les plus grossières ne produisent pas d'accidents redoutables (ces maladies sont beaucoup plus fréquentes que les maladies dangereuses), leurs erreurs passent inaperçues du vulgaire; mais s'ils tombent sur une affection violente, dangereuse, leurs bévues et leur inhabileté se manifestent aux yeux de tous, et la punition ne se fait pas attendre. » (1bid.) — Nous avons adopté la traduction de M. Littré pour tous les traités ou parties de traités que nous n'avons pas nous-même traduits.
(2) Épid., VL 8, 26.
(3) Articul., 35, 42, 44, 46, 70, 78; Fract., 1, 30. — On lit dans le traité Des fractures ($ 1): « Il ne faut pas de longues études pour remettre un bras cassé, et tout médecin en est capable; je sais cependant que certains médecins se sont fait une réputation d’habileté par le vain étalage de leurs manœuvres qui séduisent le vulgaire, mais qui devront faire une réputation d’ignorance auprès des gens du métier. Dans notre art, bien d’autres points sont jugés de la sorte. Le nouveau, dont on ignore l'utilité, est loué plus que la méthode habituelle, dont la bonté est déjà connue, et les choses étranges sont plus appréciées que les choses évidentes de soi.» — Cf. Préceptes, 7 et 13.
(4) « La médecine est un art qui a sa réalité, auquel on a recours dans-les circonstances les plus importantes, et qu’on honore surtout dans la personne des artistes habiles ct des bons praticiens. IL y en à de mauvais; mais il en est aussi qui excellent particulièrement; distinction impossible, si la médecine n'avait absolument aucune réalité, si elle n’avait rien observé en elle-même, ni rien trouvé, et si, au contraire, tous les praticiens étaient également inexpérimentés et ignorants, et si le hasard seul réglait tout ce qui concerne le soin (les malades. » (Anc. méd., 1.)
(5) 4rticul., 67, — Voy. De l'art, 3; Des maladies, I, 18,