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LE MÉDECIN, LE MALADE, LA MALADIE

taines maladies (1) : interdictions renouvelées dans la suite des siècles, et qu'on retrouve chez les Arabes. Cela explique comment 1l est défendu aux médecins de tailler les calculeux : cette opération était considérée comme une œuvre compromettante et qui devait être réservée aux spécialistes. Ce passage du Serment, qui a mis les commentateurs à la torture, s'explique tout naturellement par la suite de l’histoire, et nous avons retrouvé, au moyen âge (par exemple, dans la Somme médicale de Gauthier, 1250), chez les Arabes, en particulier dans Avenzoar, la même interdiction pour les raisons que nous venons d’indiquer.

Ce n’est pas dans les temples d’'Esculape ni.dans les écoles de philosophie que les médecins de Cos ou de Cnide ont puisé leurs principes si fermes contre toutes les formes du charlatanisme, leur préférence si explicite en faveur de la médecine naturelle contre la médecine extra-naturelle; ce ne sont ni les prêtres ni les philosophes qui leur ont enseigné ce dédain superbe pour les applaudissements de la foule, ou cette recherche persévérante de l’utile et du vrai, ni cette appréciation judicieuse de la réalité, de la puissance de la médecine et de ses limites, ou cette merveilleuse aptitude à juger toutes les questions les plus élevées comme les plus minutieuses, que soulève la pratique (2). Cest au lit du malade qu'on acquiert tant d’éminentes qualités ; c'est par une instruction régulière, par une longue méditation et par l'observation de la nature et des hommes, qu’on arrive à des conceptions si exactes, à de si nobles préceptes.

Ceux qui les premiers ont sanctifié l'épilepsie furent, à mon avis, dit un auteur hippocratique, ce que sont aujourd’hui les mages, les purificateurs, les charlatans, les imposteurs, ce que sont tous ceux qui se font passer pour très-pieux et pour en savoir plus que les autres. Jetant la Divinité comme un manteau et un prétexte pour abriter leur impuissance à trouver un traitement efficace, ils ont imaginé un traitement qui les met à l'abri

(1) Fract.,16; Prorrh., IL, 12; Art, 3et13; Ajf. int., 12; Femmes stér., III, 233.

(2) Offic., A: « I faut s'exercer à exécuter toutes choses avec l’une ou l’autre main el avec les deux à la fois, ayant pour règle l'utilité, la convenance, la promptitude, la légèreté, l'élégance, la facilité. » Voy. aussi les $$ 6 et 10 du premier livre Des maladies, sur ce qui se fait bien ou de travers en médecine,

de tout reproche, et à couvert de tout événement sil échoue (ils prescrivent, en effet, des purifications, des expiations, ct défendent les bains et certains aliments qui conviennent peu aux malades), et qui les couvre de gloire, sil réussit. Ce sont les dieux qui sont responsables de l'insuecès, et les charlatans qui tirent vanité et profit de la réussite. Le vrai médecin est celui qui sait trouver un bon traitement sans purification, sans artifices magiques, sans tout ce charlatanisme (4).

Cela n’a pas été écrit dans un temple.

Au dire de la plupart des historiens, la médecine commence à Hippocrate, et-cependant il n’y à pas de pages de ses œuvres qui ne nous révèlent les misères de la profession (2), les mécomptes de la pratique, les rivalités des confrères, les tristesses, les résistances ou l'ingratitude des malades (3), et pas de pages don plus où nous ne trouvions. des discussions hardies et pi quantes contre les anciens ou les nouveaux médecins. Est-ce là le caractère d’une science qui n’a pas de précédents, el de savants qui n’ont pas d’aïeux ? Des blâmes si énergiques et si multipliés pour le mal, des éloges si fortement motivés pour le bien, ne permettraient pas de douter d’une longue existence de la médecine avant Hippocrate, lors même que l’état si avancé de la médecine elle-même ne viendrait pas à son tour déposer en fveur de cette haute antiquité.

Tout cela ne donne-t-il pas pleine confiance dans les résultats auxquels d’autres preuves nous avaient conduits, et ne fait-il pas

(4) Malad, sacrée, À et 18. Voy. Airs, eaux, lieux, 22, sur les maladies naturelles.

(2) Des vents, 4: « Parmi les arts, il en est Certains qui sont pénibles à ceux qui en possèdent Les secrets, mais avantageux pour ceux qui en usenf ; qui sont une source commune de bien-être pour le vulgaire, mais une source de peines et de maux pour ceux qui l’exercent. Au nombre de ces arts est celui que les Grecs nomment Médecine. Le médecin voit des choses pénibles, touche des objets repoussants, et, dans les malheurs d'autrui, il recucille des chagrins personnels; les patients, au

contraire, par l'entremise de Part, échappent aux maux les plus terribles, maladies, souffrances, peines ct mort; car c’est contre tous ces maux que la médecine se montre cfficace. »

(3) «Un médecin visite un fébricitant ou un blessé; il fait une prescription : Ie lendemain, si le malade va plus mal, on accuse le médecin ; si au contraire il va

mieux, on glorifie la nature, et le médecin ne recueille point d’éloges. » (Mala= dies, I, 8.)

LA MÉDECINE. 99 naître d'avance cette conviction, qu’en abordant l’étude des écrits

hippocratiques, nous avons affaire à des œuvres ‘vraiment médicales, avec lesquelles il faut désormais sérieusement compter ?

Suivant Hippocrate (4), l’art tout entier est constitué par trois termes: la maladie, le malade, le médecin. Nous savons ce que devait être le médecin, quelle idée il se faisait de la maladie, et quels étaient ses rapports avec le malade; voyons maintenant ce qu'était la médecine.

Le début des Aphorismes a une majesté incomparable. Il est impossible d'imaginer des expressions à la fois plus brèves et plus saisissantes, pour peindre la grandeur de la médecine et la responsabilité du médecin: — « La vie est courte, l’art est long (2); l’occasion est prompte à s’échapper (3); l'expérience est trompeuse; le raisonnement est difficile. » N

La vie est courte, l’art est long : combien ces propositions sont encore plus vraies de nos jours qu’à l’époque d’Hippocrate,

(1) Épid., 1, 5.

(2) Voici un commentaire peut-être cnidien sur cefte proposition : « Il n’est pas possible d'apprendre vite la médecine pour la raison suivante: Aucune doctrine ne peut y acquérir de le fixité; par exemple, quelqu'un qui apprend à écrire par la méthode qu’on enseigne, sait tout; ceux qui savent, savent tous de la même manière, et cela, attendu que la même chose, faite semblablement aujourd’hui et autrefois, ne devient pas contraire à ce qu’elle était, mais elle est constamment semblable à elle-même et n’a pas besoin d'opportunité. Mais la médecine ne fait pas la même chose maintenant et l'instant d’après; chez le même individu, elle fait des choses opposées, et ces actions sont elles-mêmes opposées lune à l'autre. Par exemple, les purgatifs n’amènent pas toujours l'évacuation intestinale; de plus, les purgatifs ont une double action, et même ils ne se comportent pas toujours comme contraires des resserrants, » (Lieux dans l’homme, 41.)

(3) Autre commentaire également cnidien (Affections, 13) sur la troisième proposition du premier aphorisme: « Parmi les maladies, les aiguës sont, à vrai dire, celles qui tuentle plus vite le plus de monde et qui sont les plus douloureuses; elles réclament le plus de précautions et le traitement le plus rigoureux (Cf. Apk., I, 6); celui qui les traite ne doit ajouter de son fait aucun mal à celui que eause la maladie, car ce mal-là est déjà bien assez grand; le médecin doit, au contraire, y apporter tont le bien qu’il peut faire, Sile médecin traite bien, mais si le malade est vaincu par la gravité de la maladie, la faute n’en est certes pas au médecin; si le médecin ne traite pas bien et s’il méconnaît le mal, ef que le patient soit vaincu par la maladie, ce sera la faute du médecin. »

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