LA MÉDECINE
Que de fois ne pourrait-on pas écarter les coups de la mort! que de fois du moins ne pourrait-on pas, en gravant dans sa mémoire les paroles du vieillard de Cos, ajouter quelques heures à des jours fatalement comptés! Quelle cruelle responsabilité pour ceux qui assistent le malade, s'ils laissent passer le moment opportun! quels remords pour un médecin si, par sa faute, il arrive trop tard! quelle déplorable vanité de la part de ce même médecin, s'il aime à se vanter d’avoir tant de malades qu'il ne sait comment courir aux plus pressés ! et s’il arrive, comme dans les Ménechmes de Plaute, tout effaré, disant qu'il vient de remettre la jambe à Esculape et le bras à Apollon! Combien au. contraire est sage cette belle parole de Celse : quele meilleur praticien est celui qui ne perd jamais de vue ses clients!
* Lorsqu'on prend pour rêgle d'interpréter les divers passages
de la Collection hippocratique les uns par les autres, il est bien:
rare que, de cetle confrontation, il ne jaillisse pas des lumières imattendues, Ainsi le début du livre des Préceptes ($ 4): « Dans le temps est l'occasion, et dans l’occasion un temps bref; Ja guérison se fait dans le temps, parfois aussi dans l’occasion. Celui qui sait cela doit, pour pratiquer la médecine, s'attacher non pas d’abord à un raisonnement probable, mais à une expérience raisonnée. » Ce début, dis-je, a beaucoup embarrassé les anciens et les modernes commentateurs (D); tout s’éclaircit vite si l’on rapproche de cette proposition, un peu sophistique dans les formes, la proposition si concise, mais si claire, du premier aphorisme, et si lon y ajoute les réflexions suivantes tirées des mêmes Pré cepies : Il y à des maladies pour lesquelles le temps ne fait pas défaut; « il y en a d’autres qui ne présentent qu’une occasion à peine saisissable, de telle sorte que c’est par une longue et minutieuse observation, mais non par un raisonnement à priori, qu'on peut distinguer le temps de l’occasion. Car il arrive trop souvent que la force de la maladie ne paraît pas suffisante pour tuer le malade, s’il ne s’y joint l’inexpérience dy médecin (2). »
(4) Voyez dans les notes 4 et 2 (t. IX, p. 250-951) de M. Littré, les gloses que j'ai découvertes sur ce passage, et page 200 de mes No/ices et extraits des manuscris médicaux.
(2) Préceptes, 1,
« L'affirmation en paroles est glissante et faillible; il n'y a de solide que ce qui s’opère par démonsiration d'œuvre: c’est à quoi il faut se tenir et s’attacher sans réserve, si l’on veut obtenir cette aptitude facile et sûre que nous nommons médecine. Le raisonnement est louable s’il prend son point de départ dans l'occurrence et s’il conduit la déduction d’après les phénomènes. L'intelligence qui part, non d’une direction manifeste, mais d’une construction probable, erre souvent dans une condition sans issue et douloureuse (1). »
Qu’en pensent nos médecins philosophes, et qu'en disent nos médecins cliniciens ?
Hippocrate montre un sens médical exquis, lorsqu'il avance que les bons médecins se distinguent surtout des mauvais dans le traitement des maladies aiguës qui sont les plus meurtrières, et de celles où l’occasion d’agir avec succès est la plus fugitive. Le public n’est pas juge du mérite de pareilles cures, et ne comprend pas ce qu’il faut d'expérience, de sang-froid et d’à-propos pour bien diriger le traitement de telles maladies (2). Il entend tous les médecins parler des mêmes remèdes, et, ne sachant pas reconnaître ni le moment opportun ni le meilleur mode d’administration, il suppose que les bons médecins n’en savent pas plus que les mauvais, et, par conséquent, il tient la médecine pour aussi vaine et aussi hasardeuse que la science des augures où chacun interprète à sa fantaisie le vol des oiseaux ou le sens des oracles (8).
L'expérience est trompeuse, le raisonnement est difficile. ne faut pas avoir longtemps réfléchi sur la mobilité des actes vitaux, sur les différences que présente une même maladie, sur les nuances infinies des tempéraments, sur la variabilité des milieux, sur la multitude des causes et la diversité de leurs actions, pour apprécier toule la justesse de ces deux propositions.
Ajoutez à ces raisons que le médecin n’est pas toujours appelé ni dans les mêmes circonstances, ni au même moment de la maladie, de sorte que l'expérience d'hier ne peut pas servir au-
(4) Préceptes, 4 el 2
(2) Voyez plus haut, p. 99, note 3, et p. 100-104.
(3) Régime dans les maladies aiguës, 2 et 3.