LA MÉDECINE
jourd’hui, à moins que le discernement le plus subtil et le plus pénétrant ne vienne corriger les dissemblances et chercher à égaliser les situations. C'est Ià la confirmation et le meilleur commentaire rectificatif de l’aphorisme moderne: Ars medica tota in observationibus.
Cela est si vrai, que les bons médecins eux-mêmes se laissent, au dire d’Hippocrate, tromper, égarer et embarrasser par les ressemblances dans les maladies, ressemblances plus apparentes que réelles (1).
Terminons par un passage du traité, probablement cnidien, Des lieux dans l’homme ($ 46), où la toute-puissance de la médecine est démontrée par une image saisissante :
« Il me semble que la médecine, j'entends celle qui est arrivée à ce point d'apprendre à connaître le caractère des maladies et à saisir l'occasion, est inventée tout entière; en effet, celui qui sait ainsi la médecine n'attend rien de la fortune, mais il réussira, qu’il ait ou non la fortune avec ui (Cf. De Part, h). La médecine tout entière est fortement assise, et les plus belles découvertes dont elle peut disposer ne paraissent pas avoir besoin de la fortune, car la fortune est indépendante, ne se laisse pas commander et ne se rend pas au désir de l’homme ; la science, au contraire, se laisse commander ; elle mène à d’heureux résullats, lorsque celui qui sait veut s’en servir; après cela, quel besoin la médecine a-t-elle de la fortune? S'il existe des remèdes qui aient une action évidente contre les maladies, ainsi que je le pense, les remèdes n’ont rien à attendre de la fortune pour procurer la santé, puisqu'ils sont remèdes. Mais s’il est utile d’avoir le concours de la fortune quand on les administre, ils n’ont pas plus d'action pour rendre la santé que ce qui, n’étant pas remède, a pour soi la fortune. »
Dans Ilippocraie, l'anatomie, qu’elle soit exacte ou d’invention, cela n'importe pas en ce moment, a une tendance pratique que jai cherché à mettre en relief par des exemples nombreux ürés, soit des traités de médecine, soit des traités de chirurgie. En d’autres termes, l'anatomie n’est plus une science d'occasion,
(1) Épid,, VE, vin, 26.
comme dans Homère, et n’est pas encore un domaine de l’histoire naturelle ou de la biologie, comme chez les Alexandrins ou chez Galien ; ce n’est, à cette époque, qu'un instrument fort imparfait de la médecine pratique. Nous devons cependant remarquer que l'anatomie comparée n’est [pas tout à fait étrangère aux hippocratisies; on en trouve des traces à propos du cerveau, du gros intestin et du cœur (1).
C’est surtout par l'étude des fractures et des luxations que, dans Hippocrate, l'anatomie a fait des progrès (2); et comme il est assez difficile d’avoir des idées préconçues sur les os, sur la nature et sur l'étendue des mouvements, sur les modifications que ces mouvements peuvent subir en raison des accidents ou des maladies dont ils deviennent le siége, la physiologie des membres est déjà fort avancée, et l'invasion des hypothèses n’a pas altéré le résultat d’observations anatomiques très-précises. Le reste de la physiologie ng vaut guère mieux, malgré quelques notables différences, dans Hippocrate que dans les philosophes; nous la retrouverons tout à l'heure intimement unie à la pathologie générale. Loin de se réformer, cette physiologie a pris pleine et entière possession de l'erreur; mais nous lisons dans la Collection hippocratique une proposition fondamentale et qui doit faire excuser bien des fautes et bien des omissions, puisqu'elle est précisément la base de tous nos jugements pour Hippocrate et pour ses successeurs : cette proposition, c’est que la pathologie n’est rien autre chose qu’une portion de la physio-
(1) Voyez la savante et très-instructive dissertation du professeur Hirsch, de Berlin : Commentatio historico-medica de Collectionis hippocraticae auctorum Anatomia qualis fuerit et quantum ad Pathologiam eorum valuerit. Berol., 4864, in-4.
(2) L’anatomie des os, telle qu’elle semble apparaître tout d’un coup et en bloc, pour ainsi dire, dans Hippocrate, n’a, ce semble, d’autres antécédents que la nomenclature homérique ; mais la critique historique ne nous permet pas d'admettre un développement aussi spontané ; les intermédiaires nous échappent, il est vrai, toutefois ils ont existé: ainsi on surprend l’auteur du traité Des fractures (1, 2, 3)en disposition de blâmer ses contemporains ou ses devanciers à cause de leurs opinions erronées sur l'anatomie des os et la structure des membres. — Voyez aussi, pour quelques points d'anatomie descriptive, pour l'anatomie dans les rapports avec les fluxions et pour la formation des parties, Lieux dans l’homme, 5, 6, 7, 8; le traité probablement cnidien Des glandes et celui Des chairs.