L'ANATOMIE
logie, et qu'il faut connaitre homme sain et out l’ensemble des choses pour bien traiter l’homme malade (1).
Le mot même de nature, appliqué à ce que nous appelons anatomie (2), montre la différence qui sépare les anciens des modernes. La connaissance du corps n’est point pour eux une question d'histoire naturelle ni une question de description, mais une question d'organisme où tout se tient: les parties, leurs fonctions et leurs maladies. Là où nous avons deux mots: anatomie et physiologie, ils n’en ont qu'un: géœe, nature. I n’y à pour l’école de Cnide, pas plus que pour l'école de Cos, ni anatomie ni physiologie pour elles-mêmes, mais une nature qui résulte de parties et de fonctions, et dont l’étude est subordonnée à celle de la pathologie interne et externe.
(1) Anc. médec., 20. — Cf. Régime, T, 2 ; Lieux dans l’homme, 2.
(2) Le mot éverour, anatomie, ne se trouve même pas dans la Collection, sauf en tête d’un des traités les plus apocryphes; partout ailleurs onse sert de œüou, nalure,
Sommaire: Quel est le caractère de la pathologie générale (étiologie, sémiologie, thérapeutique) dans Hippocrate. — Dans quels écrits il faut en chercher les prin- E que) pe { p
cipes et les applications. — Ce qu'il faut penser du naturisme d’Hippocrate et du naturisme on général. — Sentiment de Galien sur ce sujet. MEsstauRs,
On doit chercher les principes de pathologie générale de l’école de Cos dans le [° livre des Prorrhétiques, surtout dans le Pronostic.et peut-être dans les Humeurs (4) ; la pathologie spéciale dans les Épidémies, la thérapeutique et la diététique dans le Régime des maladies aiguës ; enfin, pour l’étiologie, je renverrais au traité Des airs, des eaux et des lieux, si je n'avais les plus grands doutes sur l’origine de cet ouvrage, où je surprends, à côté de belles observations sur l'influence des milieux et de considérations élevées sur les rapports du physique et du moral, une théorie des fluxions qui se rapproche beaucoup de celle des Cnidiens (voy. sixième leçon), sans compter une multiplicité d'espèces morbides, de nombreuses explications physiques ou physiologiques qui sont étrangères aux Hippocratistes (2).
(4) Pour peu qu'on veuille parcourir dans mon édition les Aphorismes el les Coaques (voyez pour les rapports des Coaques avec le Pronostic, p. Lxxxv de mon Introduction aux OEuvres choisies d’'Hippocrate), on se convaincra, en considérant les nombreux passages parallèles que jai indiqués pour presque toutes les sentences, d’après les autres traités de la Collection, que ces deux écrits doivent être rangés dans la catégorie des résumés et des compilations ; tous deux sont destinés à présenter, mais à des points de vue différents, l’ensemble de la pathologie. —- Les Aphorismes sont hippocratiques dans leur ensemble, mais je crois qu’ils ont été interpolés à l’aide de divers passages tirés de livres cnidiens et d’autres sources.
(2) Il faut encore remarquer que la théorie du causus (espèce de la fièvre
pseudo-continue) est la même dans ce traité et dans l'Appendice au Régime dans les maladies aiguës.
DE LA PROGNOSE. 407
Cest dans le [ livre des Prorrhétiques qu’on rencontre la plus ancienne sémiologie, et dans le livre des Æumeurs qu’on trouve les propositions fondamentales sur les mouvements spontanés ou provoqués des liquides du corps humain, sur leur coction, sur les crises; enfin sur l'influence soit favorable, soit nuisible que les saisons antécédentes, aussi bien que les saisons actuelles, exercent dans l'organisme par l’état où elles mettent ces mêmes humeurs.
« Hippocrate se propose, dans le Pronostic, de discourir sur les maladies aiguës, non pas sur toules indistinctement, mais sur celles-là seulement qui sont accompagnées de fièvre; car il y a des maladies aiguës qui ne sont pas nécessairement accompagnées de fièvre : telles sont l’apoplexie, l’épilepsie, le tétanos. — Si Fon objectait qu'il s’est occupé aussi des maladies chroniques, puisqu'il a parlé de lhydropisie, des empyèmes et des affections de la rate, qui sont certainement des maladies chroniques, on répondrait à cela que cette digression même montre avec quel soin il a traité des maladies aiguës ; car il n’étudie pas les maladies chroniques pour elles-mêmes, mais comme étant la suite d’un état aigu (4). » Voilà une vue générale sur le Pronostic qui est vraie et qu'il faut compléter par quelques autres réflexions.
Hippocrate nous découvre, dès le début du Pronostic, comment il a envisagé l'étude des maladies aiguës : elle consiste, pour lui, à deviner les circonstances passées (2), à pénétrer les faits présenis, et, par suite, à prévoir les phénomènes à venir, dans le but de diriger le traitement avec plus de sûreté (3): c’est ce qu’il appelle la prévision, la prescience (rois), OU, comme on
(4) Etienne le Philosophe, in Progn. Hipp. Comm., dans les Scholia in Hipp. et Gal., éd, de Dictz, €. F, p. 54 suiv. Parmi les modernes, c’est M. Ermerins qui, dans une dissertation spéciale, a le premier et le mieux montré le caractère prognostique de la pathologie d'Hippocrate.
(2) Les Hippocratistes ne dédaignent pas, quoiqu’ils y mettent beaucoup de réserve, d'interroger soit le malade, soit les assistants, pour s’éclairer sur la maladie. Voy. par ex. Aph. I, 4; Préceptes, 2. — Quant aux soins à donner aux malades, ils
aiment mieux les confier à un élève déjà exercé qu'aux parents ou aux serviteurs. (3) Of, aussi Épidémies, 1, 5,
traduit généralement, la prognose, qui embrassait l’étude des signes dans toute sa généralité.
Presque absolument privé des lumières fournies par l’anatomie et la physiologie normales ou pathologiques, Hippocrate considérait la maladie comme indépendante de l'organe qu’elle affecte ou des formes qu’elle revêt, et s’attachait particulièrement à en suivre la marche, le développement et la terminaison. Néanmoins, comprenant tout aussi bien que les médecins modernes la nécessité d'établir certaines règles fixes à l’aide desquelles il lui fût possible de prévoir la succession des phénomènes et lissue définitive, et de trouver des indications certaines pour régler le traitement; mais ne pouvant arriver à tous ces résultats par la considération des symptômes propres à chaque maladie, c’està-dire de l’état fonctionnel et anatomico-pathologique des organes qu'il n'avait pas l’art d'interroger, il porta toute son attention vers l'étude des conditions générales de la vie, vers Pobservation minutieuse et tout empirique des phénomënes morbides qui sont ordinairement considérés non pas comme des existences nouvelles, mais comme des exagérations ou des perversions des phénomènes physiologiques. L'observation de ces phénomënes morbides du présent ne pouvant être utilisée au profit du diagnostic local, lequel consiste à déterminer la nature, le siége et l'étendue de la maladie (1), elle servit uniquement et de toute nécessité à éclairer sur l’état à venir, sur la marche de la maladie, sur son plus ou moins de gravité, sur le temps et le mode de solution, et, par suite, à faire prendre telle ou telle mesure pour s’opposer aux accidents prévus ou pour les diriger. C’est là ce qui constituait en réalité le dogmatisme de l’école de Gos.
Quand un élève de l’école de Cos avait bien étudié l'urine, les selles, les sueurs, les crachats, la respiration, la matière des vo-
(4) N'oublions pas cependant de faire remarquer deux exceptions qui sont comme des échappées instinctives vers le diagnostic local: la respiration fréquente indique un travail morbide ou une inflammation dans les régions sus-diaphragmatiques (Pronostic, 5); il faut se mettre en garde, lorsqu'on examine les urines, contre l’état de la vessie, qui, malade, peut donner aux urines les caractères que ce liquide offre dans certaines affections aiguës (1bid,, 42).