IMPORTANCE DONNÉE A LA FIÈVRE P3EUDO-CONTINUE
missemenis ou des déjections alvines, le sommeil, les traits du visage, la manière de se coucher, les mouvements des mains, l'état de l’hypochondre, la température du corps, les dépôts critiques, peu lui importait de savoir précisément en quoi consistait le mal et quel en était le siége, le siége précis. Cependant il y avait bien quelques grandes divisions : les fièvres, les affections de poitrine en général, la pneumonie en particulier, et les empyèmes; les affections du foie, de la vessie, de l'oreille, de la tête, du pharynx. Les dernières phrases du Pronostic ne laissent aucun doute sur le peu d’étendue et de complication du cadre nosologique des Hippocratistes: « Ne demandez le nom d'aucune maladie qui ne se trouve pas inscrit dans ce livre; car toutes les maladies qui se jugent dans les mêmes périodes que celles qui ont été indiquées tout à l’heure, vous les reconnaîtrez aux mêmes signes. Or, dans quelque année et dans quelque saison que ce soit, les bons signes annoncent le bien et les mauvais le mal. »
Si nous nous arrêtions, Messieurs, à ces considérations, nous n’aurions pas l'entière compréhension de la pathologie d’Hippocrate ; outre ces traits généraux qui dominent ses écrits, il y en a un particulier et qui achève de leur donner la véritable physionomie sous laquelle l’histoire doit les présenter : ce n’est pas sur toutes les maladies aiguës, mais plus particulièrement sur une certaine classe de ces maladies que portent les observations du médecin de Cos. M. Littré a découvert la fièvre pseudocontinue ou rémittente dans les Épidémies où personne ne la soupeonnait ; de mon côté j'ai appelé votre attention sur ce fait capital, que la manière dont les élèves de l’école de Cos ont envisagé la médecine résulte en grande partie de la considération à peu près exclusive du caractère spécial qui domine le règne pathologique dans le milieu où les hippocratistes ont exercé. En effet, la grande maladie de la Grèce (îles et continent), celle quimet son empreinte sur presque toutes lesautres affections, c’est cette fièvre rémittente ou pseudo-continue; il n’y a, pour ainsi dire, pas un traité (1) sorti de l’école de Cos qui n’en pro-
(4) Par exemple, on retrouve dans les Humeurs (voy. $ 4), et dans les livres IT, IV et suivants des Épidémies, des notes prises sur la fièvre pseudo-continne,
duise quelques-uns des traits; pas un où l'esprit de l’auteur ñe soit dirigé de ce côté.
Si l’on se place à ce point de vue pour étudier le traité Du pro: nostic et celui Du régime dans les maladies aiguës, on est aussitôt frappé de la justesse de ces observations, on découvre dans ces deux traités un sens qui échappe nécessairement quand on veut les considérer comme nos traités ordinaires de sémiologie ou de thérapeutique, et même on peut surprendre la main des interpolateurs qui glissent çà et là, surtout dans le Pronostic, quelques mols disparates pour compléter ces traités, comme un maçon qui s’aviserait d'ajuster quelques pans de murs à l’œuvre achevée, mais incomprise, d'un habile architecte. À vrai dire, il ny a point de traités généraux dans les écrits qui appartiennent
à l’école de Cos; ce sont des cliniques ou des monographies rédigées à un point de vue particulier; or, c’est là précisément ce qui en fait la valeur et ce qui nous les rend si précieux.
Au milieu des propositions qui semblent embrasser luniversalité des maladies aiguës, vous trouvez presque toujours un regard vers la fièvre rémittente : ainsi l’auteur du Pronostie parle-t-il, à propos de l'abdomen, des symptômes ou des étais pathologiques (hydropisie, icière) qui semblent dépendre d’alfections toutes locales, c’est encore cette fièvre qu'il a dans la pensée, car cette fièvre se complique souvent de désordres du côté de l'abdomen quand elle se prolonge, et elle devait se prolonger par suite de l'insuffisance du traitement; s'il parle de crises simples ou de dépôts critiques gangréneux, il ne faut pas juger cette question d’après la pathologie de l'Occident, mais d’après: le résultat des observations sérieusement faites dans les pays chauds marécageux (1). Tout cela nous vous l'avons prouvé en
examinant comparativement la clinique moderne des pays chauds avec celle des hippocratistes.
Maintenant, quelle idée doit-on se faire des livres I et HI des Epidémies?
(4) La place qu’occupent les empyèmes et les abcès de foie dans cette pathologie
générale, qui devient ainsi presque une NOR spéciale, tient à la fréquence de ces affections dans les pays chauds.
CARACTÈRE MÉDICAL DES ÉPIDÈMIES. ati
Si l’on considère qu'Hippocrate range sous le nom d'épidémies les maladies annuelles produites par l'intempérie des saisons, on sera porté à regarder le motépidémie commesynonyme de ce que nous entendons aujourd'hui par constitution médicale saisonnière pendant laquelle règnent, sur une foule d'individus, des maladies ordinaires, mais qui alors revêtent toutes un caractère général plus ou moins tranché, tandis que le nom d’épidémie proprement dit est réservé à une époque pendant laquelle règne une maladie accidentelle, tenant à des causes générales indépendantes des localités, sévissant sur un grand nombre d'individus à la fois, qu’elle affecte de la même manière, fidèlement représentée par chaque malade en particulier dans sa marche générale, se monirant sous une forme presque toujours identique, ordinairement grave, souvent nouvelle, ou, si c'est une maladie ordinaire, présentant un caractère spécial dont le traitement est la meilleure pierre de touche. La quatrième constitution renferme la description de maladies qui, par quelques points, se rapprochent des épidémies, telles que nous les entendons aujourd'hüi, toutefois ce ne sont pas là encore de vraies épidémies.
Dans la description des constitutions, Hippocrate se contente d’être un narrateur, un historien exact et précis ; il raconte, mais il n’explique pas; il signale la cause, mais ne recherche point la manière dont elle agit, etne va pas, comme ailleurs, invoquer des théories humorales pour combler la lacune qui existe entre les causes et leurs effets. Dans les Épidémies, l'étiologie est à l’état d'observation pure et simple, et c’est précisément ce caractère qui fait le grand mérite du livre et qui le met à l’abri de toutes les attaques.
Un mot sur les observations achèvera de nous faire connaître les caractères de la pathologie spéciale d’'Hippocrate : le but principal des observations qui sont rassemblées dans les Épidémies, c’est d’enséigner la marche des maladies, de faire connailre avec précision les paroxysmes et leurs périodes, les crises, que ces crises procurent la guérison ou qu’elles entraînent la mort. Aussi, dans l’énumération des symptômes, Hippocrate ne procède pas d’aprés un ordre rigoureux ; il ne les suit pas toujours depuis le commencement jusqu’à la terminaison; ou
platôt ce n’est pas des symptômes qu’il s'occupe, mais des signes, c’est-à-dire des phénomènes qui portent avec eux une sorte de décision médicale ou d'enseignement pratique. Gette méthode ressort tout naturellement des principes posés vers la fin du Pronostic.
Le traité Du régime des maladies aiguës est un livre de polémique et de doctrine. La polémique est dirigée d’abord contre les Cnidiens, qui usent de trop de médicaments dans les maladies aiguës, et qui parlent en général des maladies comme en pourraient parler les gens du monde; car, se bornant à décrire minutieusement chaque symptôme, ils font une maladie de presque chacun de ces symptômes, tandis qu'ils ignorent ce que le médecin doit connaître en étudiant la maladie et non en interrogeant le malade ou les assistants ; — en second lieu, contre : les anciens, qui ignoraient le régime des maladies aiguës.
La partie dogmatique du livre comprend l'exposé des principes qui doivent servir à régler ce régime, et en particulier l'emploi de la ptisane, ou crème d’orge, dans les maladies aiguës, celles que les Hippocratistes ont principalement traitées par le régime, mot qui avait même dans Hippocrate un sens beaucoup plus large qu'aujourd'hui (1).
Ces principes sont d'éviter les changements brusques, dé”ts mettre en garde contre les écarts de régime, qui entraînent surtout du danger quand le mal a déjà quelques jours de durée ; enfin, de distinguer les espèces de faiblesses : l’une tient à Ja vacuité des vaisseaux, il faut nourrir; l'autre à une irritation, il faut faire diète.
Broussais était de beaucoup en arrière sur Hippocrate.
Le traité Du régime n’est qu'un fragment d'un travail plus
(1) L’auteur (cnidien) du traité Des affections (47-60) à étudié par le détail les propriétés des substances alimentaires. Les doctrines de ce traité complètent et ne contredisent pas celles du LI° livre du Régime; mais, dans ces deux ouvrages, l'hygiène est considérée à peu près comme dans nos traités, c’est-à-dire d’une facon générale et pas du tout au point de vue-restreint des Hippocratistes, c'est-àdire au point de vue des maladies aiguës.
ÉTIOLOGIE. 113
étendu sur la diététique et la pharmacologie des maladies aiguës (1), mais ce fragment est un modèle de raisonnement; Pauteur y montre un sens pratique et une profondeur de vues qui en font un des plus grands livres de l'antiquité médicale.
Dans aucun des ouvrages qui peuvent être rapportés à Hippocrate lui-même, on ne rencontre un système complet d’étiologie rationnelle (2) ; c’est dans un traité apocryphe, mais probablement hippocratique, dans celui De la nature de l'homme (K 9), qu’on trouve une page où sont groupés les deux ordres de causes qui paraissent avoir particulièrement attiré l'attention des Asclépiades de Gos.
« Les maladies naissent, les unes du régime, les autres de l'air que nous introduisons en nous et qui nous fait vivre. On reconnaîtra de la manière suivante l’une et l’autre espèce de maladies: quand plusieurs individus sont attaqués en même temps par une même maladie, il faut penser que la cause est commune, et qu'elle tient à quelque chose dont tout le monde use: ce quelque chose, c’est l'air que nous respirons. Car il est évident que le régime particulier de chacun ne saurait être Ja cause d’une maladie qui s'étend sur les jeunes, sur les vieux, sur les hommes et sur les femmes, sur ceux qui boivent du vin, sur ceux qui boivent de l'eau, sur ceux qui mangent du gâteau
(4) Dans les temps modernes, les deux ouvrages qui rappellent le mieux ce traité d’Hippocrate sont: l'Iygiène thérapeutique de Ribes, et surtout l’'Hygiène alimentaire des malades de M. Fonssagrives.
(2) Dans l’Ancienne médecine, toutes les maladies sont expliquées par le régime : et cela paraît être aussi l'opinion de l’auteur du Régime dans les maladies aiguës. Dans le IE livre du Régime, les aliments et les exercices jouent également un grand rôle dans l’étiologie. — Dans celui Des airs, l'auteur, très-paradoxal, les place toutes sous l'empire de l'air, qui agit, soit dans sa totalité pour produire les pestes, soit partiellement, en entrant dans le corps avec les aliments pour engendrer les affections sporadiques. Il est difficile de rapporter aux mêmes auteurs des explications aussi différentes! — T1 y a également, dans les $$ 22 et 23 de Ancienne médecine, d’étranges propositions sur l'influence des organes creux et de l'air intérieur qui les remplit pour la production des maladies, Cette étiologie fantastique, en opposition si manifeste avec le reste du traité, où tout s’enchaîne, me semble interpolée. C’est une question à reprendre. — Je me suis expliqué un peu plus haut
(p. 107) sur le traité Des airs, des eaux et des lieu,
114 COLLECTION HIPPOGRATIQUE.
d'orge, sur ceux qui mangent du pain de froment, sur ceux qui se fatiguent beaucoup, sur ceux qui se fatiguent peu. On ne saurait done s’en prendre au régime, puisque tant d'individus qui en suivent d’opposés sont atteints de la même maladie : il est manifeste que la cause doit en être recherchée dans l'air que nous respirons el qui, manifestement aussi, laisse échapper quelque exhalaison de matières morbifiques qu’il contient. Au contraire, lorsque, dans Île même temps, il naît des maladies de toute espèce, il est évident que le régime est la cause individuelle de chacune d'elles, qu'il faut instituer un traitement opposé à la
cause apparente de la maladie, et changer le régime (4). »
Nous ne quitterons pas la pathologie générale sans présenter quelques réflexions sur la nature médicatrice, où naturisme.
D'abord, qu'est-ce que la nature ? Chez Hippocrate, ce mot es pris dans des sens divers:
A Dans celui d'organisme (assemblage des fonctions et des organes) doué de mouvements vitaux qui s’exercent, soit pour le maintien de la santé, soit pour la production des phénomènes morbides. — Quel est le point initial de ces mouvements? Cela n’est dit clairement nulle part, et nulle part non plus je ne trouve la mention d'un principe vital (2). Au contraire, dans l'organisme, tout est commencement et fin, tout concourt et tout conspire ensemble. Je vois seulement qu’au traité Des semaines (K 32) la vie est comparée à une flamme qui s'allume, oscille et s'éteint (3).
9° La nature est encore l'ensemble des choses extra-humaines, l'univers. De sorte que la pathologie est étudiée tantôt dans ses
(1) C’est dans ce traité qu'est proclamé et défendu le principe de la guérison des maladies par leurs contraires. — Quoique cette même doctrine prévale aussi dans je traité Des lieux dans l’homme, où Y lit cependant ($ 42) une proposition sur la guérison des semblables par les semblables dont les homæopathes se sont emparés bien à tort pour appuyer leur système, car les points de vue sont fort différents.
(2) Ni dans les Spuovre (impelurn facientia ; Épid. VE, vu, 7), ni dans cctte phrase des Préceples, 1, phrase isdée, sans conséquence médicale, et se rapportant, au contraire, à la psychologie : « Il faut croire que la nature est mue et enseignée par les choses nombreuses et diverses, sous action d’une force. »
(3) Voy., sur la production de l'âme, Épid. VL, v, 2
rapports avec la nature humaine, et tantôt dans ses rapports avec l'univers, ou les milieux cosmiques.
3 La nature signifie parfois le naturel, l’énsiinct. Les milieux agissent comme cause des maladies, ou pour l'entretien de lorganisme; l'instinct est le principe de certains actes conservaieurs.
Quel est le rôle de la nature humaine, ou de l'organisme, dans la pathologie? Sur quoi se fonde tout le bruit qu’on fait à propos de la nature médicatrice dans Hippocrate? Sur deux textes assez obscurs, isolés, et qui ont donné lieu, dans l’antiquité, à des interprétations diverses. Voici ces deux textes :
Le premier passage esl celui-ci: « Les natures sont les médecins des maladies (1). »
Suit une proposition qu’on a voulu présenter comme un commentaire : « La nature trouve par elle-même, non par intelligence, et sans savoir, les voies et moyens. Exemples : clignements, oflices de la langue, et aufres actions de ce genre. » Éci la nature, ce n’est pas le médecin des maladies, c’est l'instinct, c’est la spontanéité des mouvemenis pour un but (2) : cela est manifeste par unautre passage (3) où il est dit que les natures n'onf, en rien, de maître pour les instruire. — De cette notion d’histoire naturelle, ou de physique générale, à la natwre médicatrice, il y a une différence considérable. D'ailleurs, ceite proposition n’est pas propre à Hippocrate; elle se trouve déjà, presque sous la même forme, dans Épicharme. Enfin, et je ne dis pas cela pour les besoins de la cause, il semble évident que ces mots : Les natures médecins des maladies, sont tout simplement un titre marginal passé très-anciennement dans le texte et inscrit par un copiste qui n'aura pas plus compris que les commentateurs l’aphorisme : « La nature trouve par elle-même les voies et moyens. »
L'autre passage se lit dans le traité De l'aliment, $ 15: « La nature sujfit en tout, pour tous.»
La suite du texte et le commentaire de Galien font voir que cette proposition si générale ne s'applique pas à la nature mé-
(1) Épid., VE v, 1e
(2) On peut remarquer une idée semblable dans Régime, 1, 15:
(8) Aliment, 39,
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dicatrice, mais à ce qui se fait contrairement ou conformément à la nature, c’est-à-dire avec ou sans opportunité, à temps ou à contre-temps.
De l’ensemble de la doctrine hippocratique sur le rôle de la nature, et même de deux ou trois propositions fort isolées et d’origine suspecte, il résulte tout autre chose que ce qu’on en a dit; jamais les auteurs hippocratiques n’ont prétendu que la nature suffisait à tout pour la guérison des maladies. Non-seulement ils ne l'ont jamais dit, mais ils ne l'ont pas laissé supposer. Ils appellent le médecin desservant de l'art et non pas ministre de la nature (À).
Asclépiade a prétendu dans l'antiquité, et les modernes ont répété avec lui, que la médecine d’Hippocrate était une méditation sur la mort, et qu’il n'avait pas de thérapeutique. Cela est faux. D'abord on trouve dans le Pronostic, dans le Régime des maladies aiguës, dans les Épidémies (surtout dans les livres réputés apocryphes), des traces manifestes d’une thérapeutique: en second lieu, on oublie que nous n'avons pas de traité vraiment hippocratique de pathologie spéciale, et que ceux que nous possédons sur la pathologie générale sont particulièrement consacrés à l’étude des symptômes, ou du pronostic, ou de létiologie, ou du régime proprement dit, de sorle que même n’y eût-il dans ces livres aucune mention de thérapeutique, on n’en pourrait pas conclure qu'Hippocrate restait spectateur inactif devant les malades. Dans les traités d’origine douteuse ou cnidienne, ce ne sont certes pas les médicaments et les médications qui font défaut (2).
Hippocrate dit, je ne l’ignore pas, que la nature, par ses tendances spontanées, nous indique la route à suivre pour expulser les humeurs nuisibles, mais il admet, en même temps, que ia
(1) Bpid., F, 5.
(2) Voy. Affections, 45, sur l'utilité et la difficulté de la connaissanee des médicaments ; et, sur les procédés thérapeutiques, Épid., VI, w, 4. — On lit dans le traité De l’art, 8: «Si le mal est plus fort, 20n pas que la nature, mais que les instruments fournis par l’art ou par la nature, il ne faut pas espérer que le médecin en triomphera, » — Voyez aussi, page 99 et suiv., tout ce qui est rapporté sur la puissance de la médecine et sur linsuffisance de Ja fortune,
nature se trompe et qu’il importe parfois de s'opposer à ses tendances (4). Ilajoute même qu’il ne faut ni trop se presser d'agir, ni cesser d’agir, mais qu’on doit soutenir, aider la nature. Tout en admeltant les crises, il ne nie pas pour cela que la nature agisse tantôt spontanément et tantôt aidée par le médecin pour la délivrance du malade; encore reconnaît-il que, parfois, les crises manquent, qu’elles sont incomplètes ou irrégulières.
Ce n’est pas Hippocrate qui est déraisonnable, ce sont ses interprètes qui le travestissent au profit de leurs idées. Les bons médecins croient tout ce que croit Hippocrate; cependant ils ne croient pas à la guérison des maladies par les seuls efforts de la nature. Quand on a étudié les effets physiologiques des médicaments et qu’on sait comment ces effets se changent en actions thérapeutiques, il n’est plus possible de faire profession de foi de naturisme.
Suivant les Hippocratistes, les opérations physiologiques ou pathologiques résultent du mouvement de la vie; on n’admet d'intervention ni extra-naturelle, ni extra-organique ; on ne reconnaît que l’action de la nature humaine, ou celle de la nature universelle. Mais, comme la nature est inintelligente, comme elle n’a pas de savoir, pas d’instituteur, cela est dit positivement (voy. p. 115), on ne peut pas s’y fier, car elle fait mourir avec le même aveuglement qu’elle fait naître et vivre.
Sans doute la nature travaille quelquefois à réparer le mai qu’elle cause; mais elle y travaille comme conséquence d’un procès pathologique engagé et non en vue de la guérison. Ainsi elle refait la peau divisée: cela est vrai, parce qu’une plaie est le siége d'une transsudation plastique; mais elle refait la peau sans se soucier des difformités que peut causer la cicatrice ; et si elle
(4) Humeurs, À et 4. Au $ 5, l'auteur recommande de considérer ce que produit le bénéfice de la nature ou celui de l’art, — Sur la direction à donner aux dépôts qui font fausse route, voy. Épid., IT, mm, 8; VI, n, 7; Pron. 24 ; mon édit. d'Hippocrate, p. 475 et 588. — M. Bouchut, naturiste décidé, mais très-bon clinicien, a remarqué (Pathologie générale, 2° éd. Paris, 4869) que la doctrine des crises doit être interprétée dans le sens restreint qui lui est assigné ici; il pense en même temps que cette doctrine des crises est aussi solidement établie que celle des jours critiques est illusoire,
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la refait ici, elle la défait la. Voyez plutôt les ulcères rongeants, les érosions fatales des membranes, ou même des parenchymes, au milieu d’une fièvre grave. Laissez faire la nature, elle crève l’intestin et enlève un malade en moins de quelques heures au milieu de la plus belle convalescence !
C’est vrai que la nature crée parfois une circulation collaté-: rale; mais c’est vrai aussi qu’elle arrête toute circulation en créant une embolie.
C'est vrai qu’elle expulse parfois les corps étrangers, et qu’elle résorbe un épanchement ; mais combien de fois elle conserve ces corps étrangers, et combien de fois elle transforme en pus l’épanchement séreux ! Un hippocratiste l’a dit : la nature fait le pour et le contre, elle est une et multiple (4).
Si parfois elle guérit un petit mal de tête par une grande épistaxis, combien de fois elle tue par une apoplexie, ou par la rupture d’un vaisseau! Là où il faut un grand remède, elle reste inactive pour le bien, et n’agit que pour le mal; là où le mal est sans conséquence, elle s’avise de le guérir.
Elle purge quand il ne faut pas, elle accumule les humeurs nuisibles quand il faudrait les évacuer. Suivez-la donc là où elle tend, dans une incoercible hémorrhagie, dans un vomissement incoercible, dans un choléra violent (2)!
Prenons donc la nature pour ce qu’elle est : pour une puissance aveugle qui obéit à des lois que nous ignorons en partie, mais à des lois qui s’enchainent si bien les unes aux autres, qu’une action conduit à une autre action, tantôt bonne et tantôt funeste : applaudissons-nous que, dans une longue suite de siècles, la réflexion, appuyée sur l'expérience, permette aux hommes de ne pas croire ‘à la fatanté de ces lois, et leur laisse la liberté d’opposer la médecine à la nature.
Voilà la vérité sur le naturisme d’Hippocrate; rien de plus, rien de moins. D’une doctrine sensée, qui a subi l'épreuve dé-
(1) Aliment, 17. C’est précisément dans le même traité qu'on veut trouver la nature médicatrice ! <
(2) On ne pourrait même pas invoquer la méthode substitutive comme preuve des tendances toujours salutaires de la nature.
cisive du temps et des hommes, on fait une doctrine ou fausse ou compromettante.
Même entre les mains de Galien, qui cependant prend à la lettre ettient pour authentique cette phrase si souvent invoquée : « La nature guérit les maladies » , le naturisme laisse encore une grande place à l'intervention des médecins. En théorie, la nature est au premier rang; en pratique, la médecine dirige toutes ses opérations.
Voici le commentaire du médecin de Pergame sur le texte hippocratique:
« On s’imaginera peut-être que ce sentiment (/a nature guérit les maladies) fait rejeter la médecine (4); iln’en est rien. Si quelqu'un donc disait qu'on peut éloigner la maladie par le moyen d'aliments salutaires donnés dans des moments et dans des proportions convenables, par des fomentations, des cataplasmes, des lavements, des saignées ou d’autres moyens semblables, ce ne serait pas avancer une fausseté; il serait également vrai de soutenir que les médecins guérissent et que la médecine contribue au rétablissement de la santé; mais de même qu’on peut avancer avec vérité que les médecins remédient au mal, il est également vrai de penser que la nature règle chaque chose pour la conservation de l'animal, et que c’est elle la première qui guérit, surtout quand elle se défait des humeurs nuisibles par quelque évacuation critique, par exemple par une sueur copieuse, par l’urine, par les vomissements ou les selles. Ainsi, comme la nature, le médecin et la médecine peuvent se dire également les instruments de la cure des maladies. La seule question est de savoir auquel d’entre eux on doit donner la première place, ei qui l’on doit mettre dans le second rang, surtout parce que, d'autres choses qui contribuent à la guérison venant à s'ajouter, on doit assigner à chacune la place qui lui convient. Il nous plaît de dire que la nature guérit les maladies, mais on peut
(4) J'emprunte, en la modifiant un peu, la traduction abrégée de ce passage (Comment. N in Epid. VE, 4; À. XVIL, p. 224-229), à M. Ravel, qui l’a inséré dans son excellente thèse intitulée : Exposition des principes thérapeutiques de Galien (Paris, 4849, in-A°).
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prétendre avec vérité que la médecine, que le médecin, que ses aides, que l'ouverture de la veine et le flux de sang la guérissent aussi. Peut-être pourrait-on ajouter que le cuisinier qui apprête les aliments, l'artiste qui fait les instruments et celui qui prépare les remèdes, y contribuent chacun en quelque chose, puisqu'on se sert de ces artistes dans la préparation des agents thérapeutiques; cependant, dire qu'ils préparent les remèdes, ne serait pas s’exprimer avec autant de justesse et de précision que de dire qu’ils préparent les matériaux dont les médicaments sont composés; car les choses ne deviennent remèdes que par l’application faite dans le temps opportun : ainsi le vin, s’il est donné à propos, est un médicament; si, au contraire, on en fait boire au malade à contre-temps, de manière à occasionner la frénésie ou le délire, on ne peut plus l’appeler remède, mais cause de maladie. Quel est donc celui qui fait que la substance devient médicament? C’est celui qui trouve et saisit l'occasion. Et qui peut-il être si ce n’est un médecin ? Aussi le médecin est-il plus nécessaire au salut du malade que le vin qu’il ordonne, car le vin n’est utile que lorsqu’on le donne à propos et en quantité convenable ; il dissipe la faiblesse. Or, le médecin connaît le temps et la mamère de prescrire les remédes, non pas seulement parce qu’il est un animal doué de raison, mais parce qu’il a appris l’art de distinguer ce qui est salutaire d'avec ce qui ne l’est point; s'il n'avait, en effet, cette connaissance qu’en qualité d'animal raisonnable, il est certain que tous les hommes seraient médecins. Il s'ensuit de là que l’art de la médecine, par sa dignité, est supérieur au médecin, puisque c’est le secours de Part qui le met en état de dompter les maladies; et comme les instruments qu’il emploie le servent et le secondent, lui et son art, de même la médecine et le médecin servent et secondent la nature... De là il paraît clairement combien la nature est au-dessus de tous les arts qui contribuent en quelque manière à la conservation et au rétablissement de la santé, puisque leur office consiste uniquement à lui fournir des matériaux qu’elle puisse employer, de la
même façon que les autres arts Subordonnés au médecin lui fourmissent des matériaux. »
Sommaire : Exposition des principes de l'École de Cnide. — Chirurgie hippocratique. — Maladies des femmes. — Rapprochement entre la pathologie hippocratique et la pathologie moderne.
Messieurs,
C’est dans les écrits de Cos qu’on trouve ?’organisme et la maladie; c’est dans les écrits des Cnidiens qu’il faut chercher les organes et les maladies. Je serai bref sur les Cnidiens (1), car il est difficile de résumer des ouvrages où domine la multitude des détails, où manquent trop souvent les vues d'ensemble. Cependant il y a une théorie, celle des fluxions, qu’il faut d’abord signaler en rappelant qu’elle est liée avec une angiologie toute d'invention (2). indiquée seulement dans le I livre Des maladies (E, 4), dans celui Des affections {18), cette théorie est exposée tout au long dans le traité Des lieux dans l’homme; elle sert d'explication à la plupart des nombreuses espèces de maladies qui sont décrites dans le F* et le IF livre Des maladies et dans celui Des affections internes. Ces maladies sont attribuées à des flux ordinairement de pituite, quelquefois de bile, plus rare-
(4) Dans la préface du IIIe vol. de son édit. d’Hippocrate, p. xIr et suiv., M. Ermerins, résumant très-sommairement les doctrines contenues dans les écrits qui composent les divers groupes admis par Jui, a divisé les ouvrages cnidiens en ouvrages contemporains d'Hippocrate et d’Euryphon, et en ouvrages récents, OU postérieurs à ces deux auteurs. L'idée me paraît juste, mais elle exigerait une démonstration que M. Ermerins indique à peine. De plus, comme je crois très-fermement, avec M. Littré, que la Collection hippocratique a été formée telle à peu près que nous la possédons, avant l’ouverture de la bibliothèque d'Alexandrie, la distance qui sépare les ouvrages anciens des plus récents n’est sans doute pas aussi grande (multo post) que le dit notre savant confrère, et doit être réduite à quelques années.
(2) Voy. pages 95 et 96.
ment de sang qui, partant de la tête, se portent sur diverses parties, par exemple : reins et vessie (1), poitrine (2), mâchoires et cou, hanches, ventre (3).
«Les médecins de Cnide, nous apprend Galien (4), décrivent dans les Senfences, sept maladies de la bile; un peu plus loin, ils ont distingué douze maladies de la vessie ; plus loin encore, quatre maladies des reins. Indépendamment des maladies de la vessie, ils ont signalé quatre stranguries, puis érois tétanos, quatre vctères, trois phithisies. Is considéraient uniquement les variétés des corps, que beaucoup de causes modifient, et laissaient de côté la similitude des diathèses qu’observe Hippocrate, se servant, pour déterminer ces diathèses, de la méthode qui, seule, peut faire trouver le nombre des maladies. »
« Non-seulement, dit encore Galien, les médecins qui ont écrit les Sentences cnidiennes n’ont rien omis des accidents que les malades éprouvent, mais encore ils en ont décrit quelquesuns d’une manière beaucoup plus étendue qu'il ne convenait. Ce n’est pas objet de l’art de ne rien omettre des choses qui peuvent être connues, même du vulgaire. Ce n’est pas là le but du médecin, qui doit décrire tout ce qui est utile pour le traitement, de sorte qu'il lui faudra souvent ajouter certaines choses que le vulgaire ignore complétement, et en retrancher beaucoup que le vulgaire connaît, si elles ne paraissent pas devoir concourir à la fin que l’art se propose. »
Quand on ouvre les traités cnidiens qui se sont égarés dans la Collection hippocratique, on constate précisément la même manière d’envisager la pathologie, et les mêmes divisions, parfois même en plus grand nombre, et portant sur beaucoup plus de maladies (5). Il n’est donc pas étonnant de trouver à travers tant de descriptions d’heureux moyens de diagnostic (bruit de
(4) Malad., IE, 6.
(2) Malad., U, 1, 6, 9.
(3) Zieux dans l'homme, 1, 9'et 10.
(4) Comment., I, textes 1 et 7, Sur & régime dans les maladies aiqués.
(5) On peut voir, par exemple, dans le TI livre Des maladies, et dansies Affections internes, toutes les espèces de phthisies, de pneumonies, d’apoplexies, d’ictères, de maladies de la rate, des reins, d’hydropisies, d’empyèmes, d’hépatites.
PATHOLOGIE CNIDIENNE. 123
frottement ou de cuir neuf, dans la pleurésie ; bruit du vinaigre qui bout, dans l’hydrothoraz) ; des descriptions très-précises (accidents dus aux pertes séminales ; angines couenneuses où malignes ; affections scorbutiques) ; des traitements singuliers (porreaux pilés dans les narines de ceux qui ont perdu la parole ; infusions dans le poumon, ou du moins sur la glotte, pour provoquer par la toux l'évacuation des empyèmes ), ou rationnels (éncision des reins en cas de suppuration à la suite de calculs ; trépanation d'une.côte pour évacuer les liquides épanchés dans la poitrine afin d'éviter la pénétration de l'air), ou hardis et même téméraires (ablation ou cautérisation des polypes ; ouvertures d'abcès de l’arrière-gorge; trépanation pour certaines affections du cerveau).
Chez les Cnidiens, à propos des affections de la rate et du foie, nous avons de nouveau rencontré, soit les complications de la fièvre pseudo-continue, soit des maladies idiopathiques, mais tenant directement au climat, aux régions où pratiquaient les Cnidiens à côté des Hippocratisies. Toutefois dans les ouvrages des Cnidiens, de ces médecins qui considéraient les maladies non dans leur ensemble, mais dans leurs détails, qui, en d’autres termes, tenaient pour des affections distinctes les divers états organo-pathologiques, tous les éléments qui constituent ou qui compliquent la fièvre pseudo-continue, hydropisies, ictères, phrenitis, lethargus, causus, sont présentés comme autant d'espèces morbides, de sorte que si nous n’avions que les ouvrages cnidiens, nous serions fort embarrassés pour reconstituer cette grande fièvre, ou plutôt son identité nous eût complétement échappé (1).
Hippocrate, dans le Régime des maladies aiguës, reproche aux Cnidiens de prodiguer les médicaments, et d’abuser du petit-lait; il suffit, en effet, de parcourir les ouvrages que nous venons d'indiquer pour se convaincre de la justesse de ce reproche. Les formules sont très-nombreuses; on prescrit une multitude de
(4) M. Ermerins (éd. d'Hipp., t. IE, p. xi) pense, et, je crois, avec raison, que les Cnidiens, du moins les plus anciens, n'avaient pas l'habitude ni de donner des observations de maladies, ni de décrire des épidémies ; cela était opposé à leur façon de considérer la pathologie.
vomitifs et de purgatifs; on répand à flots le pelt-lait dans le corps des malades, mais aussi bien pour les affections chroniques que pour les affections aiguës. Nous reverrons à Alexandrie cette ampleur démesurée, cette bigarrure des cadres nosologiques et cette polypharmacie un peu nauséabonde.
Enfin, il est un fait qu'il ne faut pas oublier de signaler, c’est que plusieurs livres cnidiens, et en particulier le deuxième livre Des maladies, ont plusieurs sentences portant sur des points spéciaux et qui se retrouvent dans les Aphorismes : Exemples : Dans l’apoplexie, si la fièvre ne survient pas, le malade succombe dans les sept jours; si elle survient, il guérit d'ordinaire. — Un homme ivre pris de spasme meurt dans les trois jours si la fièvre ne survient pas. — Si un tel parallélisme ne peut pas s'expliquer par une tradition très-générale et répandue dans les deux écoles, il faudra supposer, ou que les Aphorismes ne sont pas d'Hippocrate, et que l’auteur a puisé indistinctement dans les livres de Cos et dans ceux de Cnide, ou qu’ils ont été interpolés. Une nouvelle confirmation de ces doutes pourrait être également tirée de l'examen des rapports nombreux qui existent entre la cinquième section des Aphorismes et les écrits sur les maladies des femmes, écrits qui trahissent, en tant de circonstances, une origine cnidienne.
Les livres de chirurgie, ceux qui sont consacrés aux accouchements et aux maladies des femmes, échappent, comme les livres enidiens, et pour les mêmes raisons, à toute espèce de résumé. Voici toutefois quelques particularités relevées dans divers traités (voyez aussi page 129, note 1): Faire saigner les plaies récentes, pratique encore populaire et inutile quand il n'y a ni venin ni poison; — ne pas humecter ces plaies, si ce n’est avec du vin; — ne pas laisser le pus y séjourner ; — ramener autant que possible les plaies rondes à une forme linéaire ; — usage habituel des contre-ouvertures; — un détail de mœurs : chapitre spécial écrit en vue des plaies du dos, fréquentes chez les esclaves par suite de la fustigation ; — les hernies ventrales donnent lieu à plus d’incommodités (douleurs, nausées, vomissements) que les hernies inguinales ; — plaies des intestins moins