DES DIVERS CENTRES D INSTRUCTION MÉDICALE
à-dire vers la fin du v° siècle, il reste trois centres d'instruction médicale : Rome, Alexandrie, Athènes. — Rome, parce que les maîtres du monde y dominaient encore et que chacun y venait chercher fortune (1) ;—Alexandrieet Athènes, en souvenir deleur antique splendeur; Alexandrie surtout, car, suivant Ammien Marcellin, cette ville était si renommée pour ses écoles médicales, que venir d'Alexandrie tenait presque lieu de savoir, d'expérience, nous dirions aujourd'hui de diplôme. Plus tard, quand l'empire se divise entre Rome et Byzance, les médecins, les savants, les hommes de lettres retournent en grand nombre à la mère patrie et semblent cherchér, sous la protection des nouveaux Césars, un refuge contre les calamités qui assiégeaient la vieille capitale. De divers points de l’Asie Mineure on voit surgir aussi quelques médecins, mais leur renommée est à peine arrivée jusqu’à nous.
Trois influencesse partagent inégalement la médecine grecque aprés la mort de Galien jusqu’à la chute de l'empire romain :
L'influence classique, représentée, soit par Galien lui-même, soit par les auteurs hétérodoxes.
L'influence du néo-platonisme, qui se fait surtout sentir à Alexandrie.
Enfin, quoique alors trés-limitée, l'influence du christianisme, qui commence à avoir pleine conscience de lui-même. On sait que la résistance des savanis au christianisme fut, comme
(4) C’est précisément à Rome, d’où l’art d'Hippocrate se serait vu si longtemps exclu, que la médecine civile ou militaire a été enlacée dans des formules administratives un peu gênantes, il est vrai, pour les médecins, mais salutaires pour les armées, les flottes (voy. un bon mémoire de M. Briau, Service de santé militaire chez les Romains, 1866, in-8) et les populations urbaines dans les jours de ténèbres et de sang,—Les médecins publics ont reçu, dès la dictature de César, des priviléges qui les ont assimilés aux professeurs de belles-lettres et aux classes les plus élevées des citoyens. Les grandes villes avaient sept médecins publics, quatre sophistes, quatre grammairiens ; dans les petites villes, il y avait cinq médecins, trois sophistes, trois grammairiens.— L'enseignement n’échappait pas non plus à la réglementation, et les écoles impériales ont, comme on sait, donné la main aux écoles palatines, qui ellesmêmes conduisent aux universités. Nous avons étudié en détail ces questions d’archéologie médicale qui sont fort intéressantes, mais qui n’ont peut-être pas aujourd’hui toute la nouveauté qu'on prétend leur accorder,
24h ÉTAT DE LA MÉDECINE APRÈS GALIEN,
celle des paysans (Pagani), longue et vigoureuse ; elle était entretenue par quelques empereurs philosophes, chez qui le culte des anciens dieux n’était guère qu'un rationalisme mal déguisé. Aussi la médecine grecque comme la médecine latine ont-elles conservé longtemps, plus longtemps même qu’on n’est en droit de le supposer, la livrée du paganisme (1). L'Église a rendu de grands services à la médecine par la protection qu’elle accordait aux études (2), mais en même temps elle a retardé les progrès de notre science en consacrant les erreurs de la physiologie pour les faire servir à la démonstration des thèses de la théologie ou de la casuistique. Dans l'antiquité, la médecine scientifique est indépendante des idées religieuses, tandis que de très-bonne heure la théologie chrétienne, en montant sur le trône, a pris des habitudes de commandement et a prétendu régenter même la médecine, si bien que, de nos jours encore, les doctrines médicales passent malheureusement auprès de beaucoup de médecins pour inséparables des dogmes de la religion.
De Galien à Oribase, qui est le point de jonction entre la médecine active et la médecine conservatrice, nous avons conduit notre histoire par deux lignes parallèles :
1° La médecine à Rome, où les Grecs conservent encore la prééminence (voy. p. 240, note 2), mais où les Latins cependant continuent à s’essayer, et, pour ainsi dire, à se mettre en mesure de recevoir et de transmettre le fonds traditionnel. Le nom le moins ignoré est celui du médecin-poëte Serenus Samonicus (3), qui nous a laissé, au commencement du mn° siècle (sous Cara-
(4) Entre autres preuves, je rappellerai les prières médicales paiennes qu’on trouve dans plusieurs manuscrits de médecine (en particulier d’Apuleius P/atonieus ou Barbarus) des 1x° et x° siècles, et que j'ai lues devant vous; j'ai même pu mettre sous vos yeux, soit des miniatures, soit des dessins plus grossiers où sont représentées des scènes d’incantation. Et, chose curieuse, une de ces prières païennes a été christianisée dans les manuserits récents et dans les éditions d’Apuleius.
(2) Nous avons signalé un médecin chrétien du nom d'Alexandre, et désigné sur son tombeau par l’épithète de Pneumatique. Mais on doute encore s’il faut interpréter ce mot au sens chrétien (un homme spirituel) ou au sens médical : appartenant à la secte d’Athénée.
(3) Une étude des manuscrits assez nombreux de cet auteur m’a prouvé qu’une nouvelle édition serait tout à fait opportune.
MÉDECINE EN ORIENT ET EN OCCIDENT. 245 calla, vers 212), en assez bons vers, un traité de médecine (thérapeutique) populaire (a capite ad calcem), tiré en partie de Pline, et dont la lecture n'est pas sans intérêt, surtout à cause du soin que prend l’auteur de distinguer la médecine des pauvres de celle des riches, distinction que nous retrouverons très-souventrecommandée dans la suite de notre histoire.
2 La médecine à Alexandrie, en Asie Mineure et dans la Grèce; mais là, comme il a été dit, nous n’avons rencontré que des documents épars et tout à fait insuffisants.
Entre Oribase et la médecine néo-latine, les renseignements sont un peu plus abondants, surtout pour l'Occident.
On pourrait espérer qu’en Orient, grâce, je ne dirai pas à l’influence, mais à la seule présence des empereurs à Byzance après Constantin, une sorte de résurrection va se produire; mais, bientôt envahie par la sophistique grecque ou délaissée pour les disputes théologiques, la médecine finit par de misérables compilations ou de maigres abrégés (1). Parfois même il arrive (métamorphoses singulières!) que des ouvrages empruntés aux Grecs par les Arabes sont de nouveau traduits de l'arabe en grec.
A considérer les choses superficiellement, il semble que tout devait se passer en Occident comme en Orient, car chez les Latins et chez les Barbares qui se sont convertis du même coup au christianisme et à la civilisation, nous avons trouvé, comme chez les Byzantins, des compilations, des sommes, des abrégés, des
(4) Dans la Médecine, histoire el doctrines, indiquant, à propos de Paul d'Égine, les causes de la perte des livres dans l'antiquité, j'ai particulièrement insisté sur la pernicieuse influence que les encyclopédies, les compilations, les fleurs, les abrégés, ont eue sur la disparition des ouvrages originaux du second ordre.— Parmi les derniers auteurs byzantins, Actuarius est celui qui écrit le plus correctement, qui compile ou abrége avec le plus de méthode et s’approprie le mieux le bien d'autrui. — Ce n’est pas seulement à la médecine humaine, muis à la médecine des animaux que les encyclopédies et les compilations ont été fatales; la CoUection vétérinaire (dans le genre de celle d'Oribase) commandée par Léon Porphyrogenète au commencement du x° siècle, a sauvé de nombreux fragments, mais elle à probablement fait oublier et perdre èn même temps plusieurs traités ex professo. Cette collection n'était connue jusqu'ici que par Les très-mauvais et très-incomplets manuscrits qui ont servi à l'édition de Ruglle. M. Miller en a publié de précieux débris, d’après un manuscrit de Paris, et moi-même j'en ai découvert et fait copier de non moins importants dans deux anciens manuscrits, l'un de Cambridge, l’autre de Londres.
recueils de formules, et de plus des traductions en grand nombre; de sorte que les procédés d'instruction et les moyens d'étude sont à peu prés les mêmes des deux côtés; mais en Occident ily a plus de puissance de travail, un ensemble d'efforts plus considérables, une conservation plus originale, une Préparation plus efficace, plus Soutenue, à la rénovation des sciences. En Orient, le cône va en s’effilant; en Occident, le cône va en s’élargissant, En Orient, il n’y a plus que des tentatives isolées, il n’éxiste point d'écoles sérieuses; — en Occident, de tous côtés on voit se former des centres d'instruction et surgir des écoles d’abord païennes puis chrétiennes, qui entretiennent le feu sacré. En Orient, les invasions brisent tous les ressorts; en Occident, elles les retrempent.
L’imprimerie à conservé quelques-uns des auteurs latins qui ont écrit sur la médecine vers la fin du 1v° siècle et au v°, et qui sont les véritables intermédiaires entre les Grecs etles Néo-Latins. Ge sont : Theodorus Priscianus, que quelques manuscrits appellent Octavius Horatianus (Traité de pathologieet de thérapeutique en quatre livres) ; Apuleius (Médicaments tirés des herbes), auteur Païen que les manuscrits récents ont christianisé; Sextus Placitus Papyriensis (Médicaments tirés des animaux); Plinius Valerianus ou Plinius Secundus (ouvrage analogue à celui de Theodorus Priscianus); enfin, Marcellus (de Bordeaux), ou Marcellus l’empirique (1): cinq auteurs dont les deux derniers ne doivent pas être considérés comme médecins, mais comme de simples philiatres (amateurs de médecine). Leurs ouvrages, à l'exception de quelques descriptions de maladies dans Theodorus et Plinius, ne contiennent guère que des recettes médicales et des formules Superstitieuses prises de tous côtés. Ce sont ces écrits qui ont, avec ceux de Pline, donné le ton à la plupart des réceptaires
(1) J'ai retrouvé et collationné de nouveau le très-ancien manuscrit (x° siècle) sur lequel a été faite l'édition Princeps à Bâle, en 1536, in-f°, manuscrit dont personne n’a jamais parlé. Ce manuscrit, corrigé et souvent trop rajeuni par le célèbre Cornarius, à servi de Copie aux imprimeurs. La nouvelle collation que j’en ai faite n'est pas sans importance pour les Formules magiques sur lesquelles Grimm et Pictet ont disserté avec tant d’érudition, — Cornarius à remarqué, mais sans préciser, que Marcellus, dans sa Compilation, à beaucoup emprunté à Scribonius Largus
MÉDECINS LATINS, 2h47
du moyen äge. Les chrétiens n’ont fait que transformer à leur usage, et en raison de leurs croyances, les prières ou les superslitions païennes en superstitions et en prières chrétiennes: Apuleius en est une des preuves les plus frappantes et les plus curieuses.
Loin de mériter le mépris qu’on affecte envers eux, ces cinq auteurs offrent au contraire plusieurs genres d'intérêt. D'abord ils servent à caractériser l’état d’une partie de la médecine latine, de la médecine populaire, durant deux siècles environ; héritiers des Varron et des Pline, précurseurs des médecins néo-latins autant par le langage que par la nature des écrits, ils forment un des chaînons de la tradition, et contiennent quelques parcelles de l'antiquité que nous n’aurions pas sans eux. De plus, ils doivent être étudiés, soit pour les détails qu’on y trouve sur les mœurs et habitudes médicales du temps, soit pour l’histoire de certaines maladies (1). Enfin on y remarque des traces nombreuses et non équivoques de la persistance de la doctrine méthodique, point capital dans l’histoire générale de la médecine.
Ce qui rend l'étude de ces auteurs difficile, ce n’est pas tant la barbarie du langage, dont on triomphe toujours pour peu qu'on vive dans leur intimité, mais c’est l'ignorance des sources où ils ont puisé; c’est l'incertitude sur la question d'authenticité de tout ou partie des écrits, et même sur la réalité du nom mis en tête des ouvrages (2). Cette difficulté commence déjà pour l’an-
(4) Nous trouvons dans Plinius Valerianus une curieuse mention de la petite vérole, sous le nom de pustellae volaticae ; or, nous savons .par des témoignages plus explicites, entre autres par un Liber therapeuticus que j'ai découvert à Londres, et par la Vie de saint Léger (650), publiée par le cardinal Pitra, que ces pustellae sont la petite vérole, appelée en Gaule variolae, d'après l’auteur de la Vie de saint Léger. Le Liber therapeuticus du 1x° siècle dit: « Papulae quas.…. vocant volaticas, alii variolas, eo quod de homine in hominem transeunt. » Grégoire de Tours (milieu du vif siècle) donne une description de ces pustulae.
(2) D’après des documents nouveaux tirés des manuscrits, nous avons tâché de résoudre ensemble ces diverses questions. — J'ai copié plusieurs manuscrits de Sextus Placitus, meilleurs et plus complets que ceux qui ont servi aux éditions. — Pour Apuleius, les très-anciens manuscrits que j'ai copiés ou collationnés dans diverses bibliothèques (matériaux que j'ai remis en partie à feu Herfs de Hollande)
218 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRAEES
tiquité, elle est de tous les instants durant Je Moyen âge. Avec la médecine néo-latine, les procédés de l’histoire changent forcément : il ne s’agit plus de savoir ce qu'a fait un auteur et quel Progrés lui doit la médecine, mais presque uniquement de reconnaître quel autre auteur il à traduit, ou copié, ou abrégé; la
effet, nous Y aVOns rencontré, et nous lui avons donné une place d'honneur, l’iatrosophiste Alexandre de Tralles, qui exerçait à Rome au temps de Juslinien, surtout parmi les grands de la terre. Médecin indépendant, il ne jure ni par Hippocrate, quoiqu'il en vante les pratiques, ni Par Galien, quoiqu'il en suive volontiers les doctrines, et se Mmonire peu favorable à Ja secte méthodique : Souvent il parle au nom de Sa propre expérience. Apprécié par les Néo-Latins, cet auteur à été traduit avant Je 1x° siêcle, car nous avons à Ja Bibliothèque impériale un ranuserit de cette date.
Pendant que la vieille gloire médicale de Ja Grèce s’éteignait à son foyer même, et que, d’un autre côté, l'Occident, plus jaloux d’un héritage aussi précieux, travaillait de son mieux à le défendre contre toutes les causes de destruction, un autre foyer s’allumait dans l'antique Orient, soit par l'influence du christianisme ou des sectes hétérodoxes, soit Par la propagation des doctrines
tations que je signalais tout à l’heure et dont un Spécimen a été Publié par Schneider en 1839, d’après un manuscrit de Breslau. — Dans un manuscrit de la Barberine à Rome, j’ai Copié de nombreuses additions et relevé des variantes pour le texte de Theodorus Priscianus et de Plinius. — Enfin, et c’est là un des fruits les plus inespérés dé mes recherches, j'ai eu la bonne fortune de trouver, après le cardinal Maï, de vénérable mémoire, le traité complet de Gargilius Martialis, Sur Les plantes et leurs usages, dont il n'avait rencontré que quelques fragments. Gargilius Martialis, recommandé par Cassiodore, vivait Yraisemblablement au ne siècle. La découverte de son Ouvrage m'a permis de reconnaître que plusieurs auteurs du 1v° et du v® siècle l’avaient pillé, mais, comme Presque toujours, sans le nommer,