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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

phrases : chercher la philosophie de l’histoire dans l'étude attentive et scrupuleuse des circonstances de toute nature qui favorisent ou entravent le développement de la science; montrer comment et dans quelle mesure les diverses branches qui constituent la médecine influent les unes sur les autres pour mener

à la vraie notion de la pathologie et de la thérapeutique; par conséquent faire servir la connaissance du passé à l'instruction des générations présentes; car l'utilité pratique de l’histoire se tire à la fois des faits de détail qu’elle nous fournit en abondance et des idées générales qu’elle met en lumière et qui nous révélent les conditions essentielles du progrès. Voilà, Messieurs, le seul terrain où doive et où puisse se placer l'historien, s'il veut remplir consciencieusement et fructueusement sa mission; ce terrain-là je ne l’abandonnerai jamais, parce que tous les jours il s’affermit de plus en plus sous mes pieds. J’ appartiens à l’école positive (1), et non pas à l’école mystique.

Je sais bien qu’il est plus aisé de se livrer aux aventures, de se confier à l'imagination ou d'adopter des thèses toutes faites, que de chercher l’histoire dans les textes authentiques et de ne pas accepter, sans un examen scrupuleux, les assertions émises par les autres historiens; mais c’est un rôle qu ñl n’est plus permis de garder au xix° siècle.

Plus que personne je rends justice aux travaux antérieurs ; personne non plus n’apprécie mieux que moi les difficultés du sujet; mais c’est le sentiment de ces difficultés même qui me laisse toujours dans un profond étonnement quand je vois aborder sans instruction suffisante, et sans savoir ni d’où l'on vient ni où l’on va, des questions aussi ardues qu’elles sont neuves. Il me semble que j'entends encore Euthydème s’écriant dans les Mémoires sur Socrate (2) : « Athéniens, je n’ai

(1) Je me suis suffisamment expliqué ailleurs (voy. mon Introduction à la Médecine, histoire et doctrines) sur le sens que j'attache à ce mot, pour qu’il n’y ait à cet égard aucune équivoque. Si j’ appartenais à l’école positiviste, au lieu d’appartenir simplement à l’école positive, je le dirais sans détour et je ne laisserais à personne le soin d'interpréter ma pensée; mais je ne veux pas non plus qu'on la dénature.

(2) Xénoph., Mémoires, IV, 2, 4.

SUR LA PÉRIODE CONSÉRVATRICE. 253 jamais rien appris de personne; j'ai toujours évité avec le plus grand soin, non-seulement de recevoir des leçons, mais même de paraître en avoir reçu : néanmoins je vais vous dire, pour le bien de la République, ce qui me vient naturellement à l'esprit.» Du moins, Euthydème finit par rougir de sa présomptueuse ignorance et se rendit à l’école de Socrate.

XIT

SOMMAIRE. — Perpétuité de la tradition médicale durant la première période du moyen âge. — Développement de la médecine néo-latine par les traductions d'auteurs grecs et en particulier des auteurs méthodiques. — Origines de l’école de Salerne. — Caractères des écrits des maîtres salernitains. — Diffusion de la médecine salernitaine dans le reste de l'Occident. — Commencement de la médecine arabe. — Ses développements ; à quelle époque et dans quelles circonstances elle fait invasion en Occident. — Son influence.

Messieurs,

Trois grands faits dominent dans l’histoire de la sixième période ou période de conservation et de dissémination : la science médicale passe des médecins, la plupart grecs, qui pullulent dans l'empire romain, aux peuples néo-latins: —— les écoles naissent ou renaissent sur tous les points des royaumes nouveaux ; dans beaucoup de ces écoles l’enseignement traditionnel de la médecine occupe une place spéciale, et produit des monuments nombreux et importants; — enfin l'Orient s’illumine un instant des derniers feux du génie de la Gréce, tandis que la Grèce elle-même ne produit plus que de maigres et stériles compilations. Nulle part donc, et en aucun temps, on ne saurait constaier une interruption réelle, absolue, de la science ou de la pratique médicales.

Reprenons brièvement chacun de ces faits pour en montrer l’enchaînement et faire ressortir les conséquences qu’ils comportent.

Nos historiens, même ceux qui passent pour les meilleurs, s’arrêtant aux plus grossières apparences, écoutant les préventions les plus surannées, n’ayant pas même la pensée de rectifier, encore moins le désir de vérifier les vieilles allégations, ont résumé toute l’histoire de la première partie du moyen âge occi-

dental en ces deux mots : ignorance et superstition; mais c’est à eux et non aux siècles qu’ils ont méconnus et calomniés que ces deux mots conviennent. S'il n’y avait eu durant ces siècles qu'ignorance et superstition, ou, pour mieux dire, si les notions scientifiques avaient entièrement disparu, et si la pratique régulière de la médecine avait fait complétement défaut, on s’expliquerait mal comment sur un sol ruiné les Arabes d'abord, et la Renaissance ensuite, auraient pu répandre des germes tout nouveaux et cependant si vivaces! Les règles les plus élémentaires du bon sens suffisaient à montrer qu'il n’y avait pas, qu'il ne pouvait pas y avoir une lacune dans la tradition médicale. Puisque de tous côtés l’histoire montre pour les lettres, pour les lois, pour le gouvernement, même pour les arts, que les Barbares sont les héritiers directs et immédiats des Romains, comment la science la plus utile et dont les applications sont de tous les jours aurait-elle fait exception ? Au moins fallait-il s’assurer qu’il n'existe et qu'il n’a jamais existé aucun monument quelconque ayant quelque valeur, et appartenant à cette période rayée par un trait de plume des annales de l'histoire ! Quand on a pris la peine de faire cette enquête, quand on a parcouru à cet effet la plus grande partie de l’Europe et qu’on a recueilli des milliers de textes ou rapporté des centaines de copies de manuscrits, on a le droit d'émettre une opinion. Les résultats de cette longue et fructueuse enquête, que j'ai commencée dés l’année 1843, je les ai annoncés publiquement à leurs dates successives, et, pendant la seconde année de mon cours, j'ai consacré plus de vingt leçons à vous les faire connaître.

On sait que les médecins grecs, libres ou affranchis, avaient dans l'empire romain, et particulièrement en Îialie, sinon le monopole, au moins une grande prépondérance, de telle sorte que les ouvrages grecs étaient les vrais manuels des maîtres et des disciples; cependant il est certain aussi que l'exemple donné par Celse na pas été absolument perdu; des livres latins de médecine ont été rédigés, compilés ou traduits entre le 1° et le vu‘ siècle, d’après des livres grecs; il n’est pas moins certain que les invasions des Barbares, en Occident, ne furent pas aussi

destructives de toute étude et de tout enseignement qu’on affecte de le croire; cette thèse a été démontrée pour la littérature générale, en France, d’abord par M. Guisot, puis par Son Em. le cardinal Pitra, alors professeur au séminaire d’Autun, enfin par Ozanam; en Allemagne, par Heeren, Giesebrecht, Baehr, etc. Dans la haute lialie, en Espagne, en Suisse, en Gaule, en Germanie, en Irlande, en Angleterre, les écoles impériales, modèles des écoles palatines des rois mérovingiens et carlovingiens, subsistérent avec une partie de leur dotation au moins jusqu’au milieu du vir siécle; à côté de ces deux espèces d'écoles et plus tard, au-dessus d’elles, sesont élevéesles écoles exclusivement cléricales sousla direction des évêques : d'abord elles ont un caractère presque privé, puis elles deviennent des institutions publi- (ques qui ont leur siége dans les cloîtres ou dans les églises, et qui protégent à la fois les lettres et les lettrés (1). On sait aussi que les chefs des Ostrogoths, des Visigoths ou des Lombards se sont, en plus d’une occasion, montrés les protecteurs éclairés de l’instruction publique et les admirateurs enthousiastes de la littérature et de la science classiques. Le Code lombard renferme plus d’un nom de médecin et plus d’une trace de l'intervention de la médecine dans la confection des lois. Quand Rome venait de subir quatre assauts, et qu’elle était, disent les historiens du temps, réduite à cinq cents habitants, le successeur de Théodorie, roi des Ostrogoths, Athalaric, prescrivait de continuer le traitement aux professeurs publics dans une lettre mémorable où, célébrant les

(1) Il semble que de bonne heure, cependant, les écoles laïques ont fait, Surtout à Paris, une assez rude concurrence aux écoles cléricales. Ainsi Alain de Lille écrivait au xne siècle : « Clerici nostri temporis potius sequuntur scholas » Antechristi quam Christi, potius dediti gulae quam glossae ; potius colligunt libras » quam legunt libros; libentius imitantur Martham quamMariam.» — De son côté, Jean de Salisbury (1110-1180) déclame aussi contre ce qu’il appelle «la tourbe » des mauvais professeurs » : «Hippocratem ostentant aut Galenum, verba proferunt » inaudita, ad omnia suos loquuntur aphorismos, et mentes humanas, velut afflatas » tonitribus, sic percellunt nominibus inauditis. Creduntur omnia posse quia omnia » factitant; omnia pollicentur, hesterni bueri, magistri hodierni, » — En 1227, un moine de Citeaux, Hélinand, nous dounait ce précieux renseignement : « Ecce » Quaerunt clerici Parisius artes liberales, Aureliani auctores [classicos], Bononiae » codices, Salerni pyxides, Toleti daemones, et nusquamm mores, »

DE LA MÉDECINE NÉO-LATINE. 257 bienfaits de l'étude, il s’écriait: «Si l'on paye les acteurs qui nous amusent, à plus forte raison faut-il nourrir ceux qui entretiennent la politesse des mœurs et le bien dire. »

La médecine ne fait point exception et n’est pas déshéritée ; les rois mérovingiens et carlovingiens ont leurs archiatres; les villes ont aussi leurs médecins publics; on distingue même les médecins des chirurgiens; — dans les Capitulaires de 805 et de 807, Charlemagne rappelle, comme dans le Serment d'Hippocrate, qu'il faut être initié à la médecine dés l'enfance; Alcuin appelle la médecine scientia curationum ad salutem corporis inventa; — un manuscrit de Milan contient la preuve qu'il Y avait à Ravenne, vers la fin du vor siècle, des leçons publiques sur Hippocrate et sur Galien ; — à la même époque, on traduisait le Traité de botanique médicale d’Apuleius en anglo-saxon et l'on écrivait de pompeuses épigrammes latines en faveur de la médecine; — au vi siècle encore, à Saint-Gall, on transcrivait des manuscrits de médecine ; l’abbaye du Mont-Cassin, celle d'Einsiedeln, la bibliothèque de Berne, en renferment qui remontent aux vi‘ (peut-être vrr), IX, X° ou xI° siècles; — le chroniqueur Richer, au x° siècle, faisait des voyages pour rechercher les manuscrits de médecine; il se loue surtout de ceux qu'il a trouvés à Chartres (4). Toutes les pages du Glossaire attribué à Ancileube (l’exemplaire de la Bibliothèque impériale lemonte au 1x siècle) portent des traces si nombreuses d’une langue médicale florissante, que j'en ai pu extraire (ces extraits, je les ai collationnés sur les manuscrits du Vatican) un ample lexique spécial pour l'explication de nos plus anciens auteurs néo-latins, à la tête desquels on doit placer le traducteur C. Aurelianus; j’ai également retrouvé les sources d’une partie des termes médicaux rassemblés par Isidore dans ses Éymologies. Us Sont pour la plupart empruntés à des écrivains méthodiques, et Surtout à la Somme médicale d’abord anonyme et que Gariopuntus à ensuite baptisée de son nom après l'avoir remaniée, —Ozanam, M. de Renzi, et moi-même, avons relevé en grand nombre

(4) Nous avons Yu; soit à Chartres même, soit à Paris, des manuscrits (par

exemple, à Paris, les plus vieilles traductions de Dioscoride et d’Alexandre de

Tralles) qui proviennent du trésor de la cathédrale, et que Richer a pu toucher. DAREMBERG, 47

de noms de médecins du vit au XII siècle, soit dans les archives de Lucques, de Crémone, de Pistoie, de Naples, de la Cava, du Mont-Cassin, soit dans les chroniques (1). Ge sont presque tous des noms de médecins laïques, ce qui prouve, pour le dire en passant, que la médecine n’était pas alors à peu prés exclusivement entre les mains des clercs, ainsi qu’on l’a prétendu. C'est là encore un point que j'ai discuté devant vous, et j'ai rassemblé les preuves de toute nature pour établir péremptoirement que la médecine a été au moins partagée entre les laïques et les cleres (2), et que les anciens conciles ou synodes ont souvent mis une entrave à l'exercice de la médecine par les moines en dehors de leurs cloîtres et par les prêtres.

Nous savons positivement aussi que, dès le vi° siècle, et sans doute avant, certains ouvrages d'Hippocrate , de Galien, de Soranus ont été éraduits en latin : c’est Cassiodore, un des instituteurs de l'Occident avec Isidore et Boëce, qui nous l’apprend. Vers cette époque, on constale l'existence de véritables ateliers de traduction, destinés à pourvoir largement aux besoins des peuples nouveaux, à qui manquait la connaissance du grec, et pour qui le latin était devenu la langue officielle, tant il était difficile à ces farouches vainqueurs de secouer le joug de la civilisation romaine et de la puissance ecclésiastique ! Nous possédons encore aujourd’hui, à Paris même, des manuscrits du vx siècle qui renferment des traductions d’Oribase en lettres onciales, des manuscrits du 1x°, où sont conservées des versions assez libres d’Hlippocrate, de Galien, d'Alexandre de Tralles; enfin, d’autres manuscrits des 1x’, x°, xi° et xn° siècles, existant en divers autres lieux (3), et qui contiennent une foule d’écrits

(4) Du vi au 1x° siècle, on voit assez souvent des médecins intervenir dans les grandes pestes qui désolèrent alors l'Orient et l'Occident.

(2) Ge mot avait alors à peu près le même sens qu'il à encore à Rome; il désignait toute personne attachée à l'Église, au moins temporairement, par , certains yœux, et non pas seulement celles qui sont engagées irrévocablement dans les ordres sacrés.

(3) Pétersbourg, Leipzig, Breslau, Vienne, Bamberg, Heidelberg, Londres, - Glasgow, Oxford, Cambridge, Bruxelles, Leyde, Turin, Venise, Rome, Florence, Ravenne, Modène, Yendôme, Laon, Montpellier, pour ne citer que les principales bibliothèques qui n'ont pas encore été nommées.

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