DE LA MÉDECINE ET DE LA CHIRURGIE AU XIII SIÈCLE
d’attraits pour les historiens, tant ils les ont négligés. Malgré les lacunes qu’on remarque, au premier abord, dans l’histoire littéraire de la période que nous étudions, l'isolement des œuvres médicales des xr° et x1v° siècles est plus apparent que réel.
Au xur° siècle, on peut très-directement rattacher les écoles médico-chirurgicales italiennes et françaises à l’école de Salerne: en Italie, les chirurgiens Hugues, Brunus, Roland, Lanfrane, sont les héritiers de Roger (1). En dépit des liens qui unissent scientifiquement la haute Italie à Salerne, les rivalités deviennent bientôt très-vives entre ces deux portions de la Péninsule. Roland est le champion de Salerne ; Théodoric, fils de Hugues, seconstitue le défenseur de Bologne. Roland s'était vanté d’avoir reséqué une portion du poumon hernié, Théodoric soutient qu’il avait fait qu’assister à l’opération faite par Hugues; et, à son tour, lui se vante d'avoir guéri une plaie pénétrante du dos mal traitée par les Salernitains.
Roger, comme plus tard Guillaume de Salicet et d’autres, a “composé des ouvrages sur la chirurgie et sur la médecine. Mais désia fin du xmr° siècle, la chirurgie était généralement séparée dela médecine; il y a plusieurs auteurs en chirurgie qui n’ont rien écrit en médecine.
Roger n'a pas usé d'Abulcasis, mais de Paul, qui a été copié luimême en grande partie par Abulcasis. J'ai montré, du reste, que beaucoup de chapitres de Roger ne sont pas représentés ni dans Paul.ni dans Abulcasis. Roger connaît la ligature des artères et usesouvent de la suture; comme la plupart des chirurgiens ses Contemporains et de ceux qui sont venus après lui, il a toute lahardiesse que procure l'ignorance du danger, et toute l’impénbeque donnent le manque d’une grande pratique et le défaubdeconnaissänces précises en anatomie, car on n'avait pas encore dépassé les dissections de Gophon, ni modifié les mauvaises théories médicales.
Leslleçons de nos professeurs en médecine de Paris ou de Montpellier ressemblent aux leçons des professeurs de Salerne,
(M)AVoyez, Sur l'origine salernitaine de Roger, page 349 et suiv. de la savante Slomiaudocumentata della scuola medica di Salerno, par M. le docteur de Renzi,
el, sauf quelques noms arabes de plus, les écrits authentiques de nos écoles sont les mêmes qu’à Salerne ; enfin, à de irés-légères différences près, J. de Saint-Amand, Richard, Gilbert, Bernard de Gordon, les deux Arnaud, Pierre d’Espagne (Jean XXI[), sont les continuateurs de Bartholomaeus, de Cophon, de Maurus et des autres maîtres salernitains (1).
Le irait d'union entre les anciennes et les nouvelles écoles est peut-être le médecin de Philippe-Auguste (1180-1223), Gilles de Corbeil (2), qui connaît trés-bien Salerne et Montpellier et les apprécie non sans une critique assez mordante; il met en vers ce que les Salernitains avaient dit en prose, ce que les peuples Sermaniques vont à leur tour répéter jusqu’à ce que le fonds commun soit augmenté. Gilles est le lien médical entre le xn° et le xin° siècle, comme Lanfranc est le lien chirurgical entre le xIrI° et le x1y°.
Au rapport de Lanfranc lui-même en sa préface, il y avait de son temps, en France, une grande curiosité scientifique (3) : pendant son séjour à Lyon, on le prie d'écrire un livre de chirurgie; c’est alors qu’il compose sa Chirurgia parva. Arrivé à
(4) On pourrait croire qu'au xmi° siècle l’enseignement médical, qui dévient moins individuel, subit aussi quelques changements dans sa forme par l'influence de la philosophie scolastique ou aristotélicienne; mais, pour peu qu’on soit familier avec les ouvrages médicaux plus anciens que la scolastique, on y remarque une méthode dialectique et un langage qui devance pour ainsi dire celui des philo- Sophes ; le ton vient même assez directement de Galien, si aristotélique en ses allures. Cela est évident par les lecons de l'école de Rayenne du vin® au 1xe siècle, et même plus tard par celles de l’école de Salerne. Les subtilités qu’a engendrées la querelle des réalistes et des nominalistes n’ont eu presque aucun retentissement dans les écoles médicales ; seulement la médecine à profité, comme tout le reste, du réveil de l'esprit par un usage plus régulier de la logique.
(2) On possédait de cet auteur son Traité du pouls, un autre Sur les urines, un troisième Sur les médicaments, enfin une satire contre les prélats de son temps (Verapicra ad purgandos praelatos). J'ai retrouvé à Oxford une partie de son Traité de médecine, également en vers, et le reste m'a été tout dernièrement fourni par un manuscrit de Londres.
(8) Au temps de Guy de Chauliac, la foule des étudiants était telle à Paris, qu’une procession avait sa queue aux Mathurins et sa tête à Saint-Denis! En laissant de côté ce qu’on doit à l’exagération, il n’enreste pas moins une preuve éyidente de l’affluence des lettrés à Paris.
Paris, il est entouré, recherché ; ledoyen, Jean de Passavant, et plusieurs vaillants bacheliers (1) le pressent de faire un cours Sur la chirurgie, de décrire dans un livre les opérations, et de donner le résultat de son expérience. Cet ouvrage, la Grande
chrurgie, était achevé en 1296. De cela, nous pouvons tirer les conclusions suivantes :
1° Qu'en France, et en particulier à Paris, les esprits étaient bien préparés et cultivés, puisque la venue d’un étranger en renom mettait toute la Faculté de médecine en si grand et si favorable émoi.
2» La chirurgie n'était peut-être pas la partie la plus cultivée, puisque, de tous côtés, on presse Lanfranc d’écure sur ce sujet : du moins il le dit, et même il se plaint
quela chirurgie soit en triste état, à cause de l’invasion des laïques (2).
Andry, dans ses notes manuscrites sur le pamphlet de Quesnay (3), remarque, avec beaucoup de raison, que les clercsmédecins ou chirurgiens faisaient souvent faire les opérations par des ouvriers ; j'en ai trouvé une preuve dans Lanfranc lui-même. Dedàest résultée la formation d’un corps de chirurgiens d’un
(LMBanfranc à pu voir aussi Jean Pilard, sur lequel nous avons un témoignage positifMquiremonte à 1292 (le dernier se rapporte à l’année 1826), et Henri de Mandeville, médecin de Philippe le Bel, qui régna de 14285 à 1314, C'est notre confrère.M.CGhéreau qui a arraché Pitard à la légende pour le rendre à l’histoire, ét'quinous a donné une bonne monographie sur Henri de Mandeville.
(2)MDans l'antiquité, la chirurgie, héritage direct des temps héroïques, était lenuepourtrès-noble ; on avait alors un grand souci de la conservation des blessés, tandis qu'on faisait moins état d’un homme malade qui ne répondait plus à l'idéal divine artistique et guerrier. La chirurgie a conservé en Grèce cette dignité que lnédecine.n'a pas tardé à partager ; en Italie, au contraire, la gravitas romana dombléMongtemps incompatible avec l'exercice de la médecine, surtout avec celudemla chirurgie. Au moyen âge, et plus particulièrement en France, les clencsäinirentpar accaparer presque toute la médecine ; mais se considérantcomme lessons cttrés et comme de trop grands personnages, ils abandonnèrent la partie Manuelleetméme.plus tard la partie théorique de la chirurgie aux laïques ou ZenShgnares;qui bientôt prirent leur revanche.
(3)MMaicopié ces notes sur les marges d’un exemplaire des Recherches... sur la ChinurgieeneFmance. Get exemplaire, placé dans la Réserve de la Bibliothèque impériale, n'avait été utilisé par personne.