‹ Histoire des sciences médicalesChapitre 96 sur 260 · CHIRURGIE FRANÇAISE ET ITALIENNE AU XII SIÈCLE · texte numérisé non relu

CHIRURGIE FRANÇAISE ET ITALIENNE AU XII SIÈCLE

3% Guillaume et Lanfranc : fiennent le milieu, et usent d’emplâtres desséchants, mais doux, s’appuyant encore sur Galien.

1 Gendarmes, chevaliers teutoniques : emploient les conjurations, les breuvages, les huiles, la laine, les feuilles de choux, pour toutes les plaies, se fondant sur ce que Dieu donne vertu aux paroles, aux herbes, aux pierres.

5° Femmes et idiots (idiotue, le populaire) qui s’en rapportent aux saints, se fondant sur cela : « Dieu me l’a donné, Dieu me l'a dté. »

Voulez-vous une preuve des précautions qu’il faut prendre pour étudier un auteur de cette époque, et combien on doit se défier du je ou du oi? Voici quelques-uns des nombreux exemples que j'ai mis SOUS vos Yeux.

Dans le traitement de la fracture de la clavicule ([, 19, 2), Brunus dit : Operatio mea est. Eh bien, ouvrez Abulcasis au livre LE, chapitre 5°, et vous trouverez que l’operatio mea est celle du médecin arabe qui, lui-même, l’a empruntée textuellement au médecin grec Paul, lequel l’a empruntée de quelque autre chirurgien (1).

Haller, dans sa Bibliothèque chirurgicale, donne comme une particularité de la chirurgie de Brunus, que, dans la putréfaction ou corrosion des membres par ulcère gangréneux, il faut amputer ; mais c’est le précepte d’Abulcasis, de Paul, de Galien et de bien d’autres ! C’est dans Avicenne et dans Rhazès Ad A/mansorem qu’on trouve la guérison radicale de la hernie par ‘la cautérisation jusqu’à l'os de la région inguinale, et non dans Brunus, comme semble le croire le même Haller. Si lon avait lu à la fois Abulcasis et Brunus, on n’eût pas dit que c'était Brunus qui avait le premier renoncé aux moyens violents pour la réduction de l'humérus, car ses procédés ne sont ni plus ni moins violents que ceux de Paul et d'Abulcasis, attendu que les trois chapitres sont identiques, et que dans tous les trois il s’agit de la main, du talon et de l'échelle.

Comment peut-on attribuer à Brunus l’excision des vaisseaux

(4) Quand Brunus écrit Supientes dimerunt, cela doit s’entendre d’Abulcasis tout

simplement.

variqueux de l’œil, quand cela sé trouve tout au long dans Abulcasis, qui l'a emprunté à Jesu Ali. Il n’y à peut-être pas une ligne originale dans toute l’ophthalmologie de Brunus.

Une remarque générale à faire sur la chirurgie de Brunus et des autres auteurs de cette époque, c’est que cette chirurgie semble plus complète pour le traitement topique que les livres de Paul et d'Abulcasis. Mais cette infériorité de Paul et d’Abulcasis est relative, parce que la chirurgie dans Paul et dans Abulcasis ne forme qu’un livre de traités qui embrassent toute la médecine et où le traitement topique est compris dans d’autres livres sous la rubrique pharmaceutique. Toutes ces chirurgies, du reste, sauf celle de Guillaume de Salicet, sont des compilations et non des cliniques; on voit, à lire la description des procédés, qu'ils n’ont presque jamais été mis en pratique; que c’est à peu près uniquement un travail de cabinet.

Au x siècle, vers 1250, nous trouvons en France plusieurs médecins sur lesquels M. Littré (1) a fait des recherches toutes nouvelles et d’un grand intérêt. Ces recherches nous prouvent qu’en notre pays la médecine n’était pas à cette époque aussi délaissée qu’on le dit; elles nous apprennent très-manifestement aussi que la domination arabe n’est pas encore exclusive, que les Salernitains sont tenus en grand honneur et continuent à faire autorité. Jean de Saint-Amand, prévôt des chanoines de Mons et maître en médecine, a commenté ou abrégé un grand nombre de livres d'Hippocrate et de Galien (abbreviationes et concordantiae) : dans ses livres de matière médicale les Grecs et les Salernitains tiennent plus de place que les Arabes. Dans les écrits des deux Richard, le Parisien et PAnglais, qui ont traité divers sujets, dans le Laurier ou Pratique de Gilbert l'Anglais, qui a exercé et peut-être professé en France, la balance est tenue à peu près également entre les Grecs, les Arabes et les Salernitains. Gérard, qui cite presque exclusivement les Arabes, doit être certainement plus récent, car les citations sont une pierre de touche pour la chronologie; quant à Gautier, il

(4) Voyez le tome XXI de l'Histoire littéraire de la France.

suit Gilles de Corbeil pour le pouls et les urines, et dans sa Somme, qu'il a rédigée surtout en vue des signes que fournissent les urines, il ne nomme après Gilles que des autéurs arabes, et Constantin.

Tandis qu’en Ttalie la médecine était divisée, d’après les doctrines philosophiques, en deux camps, représentés äu céntre par Bologne (école galénique de la tradition), au nord par Padoue (école avérrhoïstique du progrès) (1), en France il y avait accord tacite entre les médecins pour prendre aux Grecs et aux Arabes tout ce qui semblait bon, sans trop s’occuper des questions fort secondaires d’orthodoxie, quand il s’agit de médecine. C’est le caractère des écrits que nous venons de signaler et de bien d’autres: Mais ce qu’il y a de commun dans toutes les sectes, en France comme à l'étranger, c’est la croyance en l'astrologie; nous la rétrouvons partout. Cependant il y avait un certain choix dans les pratiques extra-scientifiques. Ainsi un des auteurs de cette époque les plus superstitieux, et qui ne dédaignait pas l’astrologie, Bernard de Gordon (il commença à enseigner au troi- : sième tiers du xtr° siècle), dit qu’il ne faut pas avoir trop confarce aux alchimistes, «quia modus chimicus in multis est utilis € in medicina, in aliüs vero est ita tristabilis, quod in ejus via « infinitissimi perierunt: »

Là médecine populaire côtoie de bien près la médecine scientilique. De tout temps et en tout pays a existé la médecine populaire, mais il semble que jamais elle n’ait pris tant de développement et tant d'autorité que dans la période qui nous occupe. Elle s'étale dans l’église, dans le cloître, dans le palais des Srands, dans les étuves des baigneurs, dans la boutique des barbiers ; et c’est aussi dans ces derniers établissements que comimence à prendre ses ébats la petite chirurgie qui avait aussi ses feprésentants chez les Romains.

Au ternps de l’école de Salerne, on rencontre des traces assez

nombreuses de médecine superstitieuse dans la médecine scientifique, mais il n’y a, pour ainsi dire, pas assez de médecine

(4) Voyez plus loin, pages 293, 294.

Page 1