‹ Histoire des sciences médicales v. 2 (volume 2)Chapitre 8 sur 102 · DÈGOUVEITË DB U CIRCULATION DC SANG · texte numérisé non relu

DÈGOUVEITË DB U CIRCULATION DC SANG

n'est qu*un argument confirmalif (1), venu après beaucoup d*aa« très que j*ai déjà fait connaître ou seulement indiqués, et auquel il ne semble pas que Harvey, pas plus que Fabrice, ait pensé tout d'abord, bien que lui, Harvey, ait trouvé des valvules là où son maître n'en avait pas indiqué. L'argument n'a été accepté comme valable, ou même pris en considération, par le physiologiste anglais qu'après des expériences décisives rapportées dans ce même chapitre treize.

Harvey mérite qu'on tienne compte de son silence comme de ses paroles, et l'on peut supposer que Boyle a été mal ou incomplètement servi par ses souvenirs.

On sait déjà que Harvey s'est montré peu favorable aux découvertes touchant le système des vaisseaux chylifères et lymphatiques ; il faut ajouter, quoiqu'il en coûte de signaler des lacunes dans une aussi belle œuvre, l'ignorance singulière où était Harvey du mode de communication des artères et des veines dans l'intimité des tissus.

«Je dis (2), peut-être avec trop d'audace, queni Galien ni Riolan n'ont jamais vu par aucune expérience les anastomoses sensibles, et n'ont jamais pu les démontrer par les sens. Pour moi, j'ai cherché avec tout le soin

(1) De même, au chap. xvi^ la circulation est confirmée par la marche et les effets du poison ou des médicaments. Dans ce chapitre est le germe de la réforme médicale qui doit^ plus tard^ correspondre à la découverte de Harvey.

(2) Voyez sa deuxième ExercHatio, dirigée contre Riolan. — Dans cette Exercifatio et dans la troisième il défend pied à pied^ et parfois à l'aide de preuves nouvelles, sa découverte contre les raisonnements ou les faits faussement allégués par Biolan; il le traite, dans la première, avec beaucoup de respect; c'est, du reste, le Mul de ses adversaires auquel il ait daigné répondre; dans la deuxième, au contraire, il est très-vif, trop vif, puisque lui même se refusait à l'évidence pour les recherches d'Aselli et de Pecquct. Il écrit à Horstius, en 1654-55 : Pfane constat, eum (Biolanum) magno conatu magnas nugas egisse. Voyez aussi sa lettre à Slegcl (1651): Invicia semper \oeriias discipulum docuit superare magistrum. Dans ces deux Exercitationes, dans la seconde surtout, on trouve des réflexions curieuses et déjà fort avancées sur le siège de la chaleur animale {les artères et non pas le €€tur) et sur les esprits à propos desquels on relève la phrase suivante : Vuigo entm seioii cum causas assignare haud norunt, dicunt statim a spirttibus hoc fieri. Pour lui, les esprits sont dans le sang, mais ils n'en sont pas séparables. Il insiste aussi sur ce point que le sang ne peut pas revenir des veines aux artères, excepté pour la petite circulation (passe du sang de Vartère pulmonaire dans les veines pulmonaires)^

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possible ces anastomoses, et J'ai perdu bien du temps et de l'hoile dans cette recherche, sans pouvoir trouver ces vaisseaux (capt7(atraf), c'est-à-dire ceux à l'aide desquels on prétend que s'abouchent les artères avec le^ veines ; je l'apprendrais volontiers de ceux qui vantent tant Galien, qu'iU osent jurer par ses paroles.

» Ni le foie, ni la raie, ni les poumons, ni les reins, n'ont présenté d'anastomoses, même après qu'ils ont élé soumis A rébullition et que le parenchyme, devenu friable, put être isolé avec une aiguille de toutes les fibres des vaisseaux, si bien* que je pouvais voir nettement les plus petits détails. J'ose donc affirmer qu'il n'y a pas d'anastomoses, soit de li^ veine porte avec la veine cave, des artères avec les veines, ou des rameaux capillaires du canal cholédoche qui sont dispersés avec les veines sur toute la partie concave du foie. Tout ce qu'on peut voir dans un foie réceomient enlevé, c'est que les racines delà veine cave rampant sur la partie convexe du foie, ont des tuniques criblées de petits pertuis> et pré* parées conmie dans une sentine, pour recevoir le sang qui dégoutte; les rameaux de la veine porte ne se comportent pas ainsi, mais ils se partagent en ramuscules, de façon que chaque groupe, l'un du côlé de la face concave, l'autre du côté de la face convexe, s'étend de part et d'autre jusqu'au lobe central {umbo) du viscère, sans anastomose. »

Harvey ne trouve de véritables anastomoses des artères avec les veines que pour le plexus choroïde, les vaisseaux spermatiques et les vaisseaux ombilicaux; partout ailleurs, suivant lui (1), la communication nécessaire entre les artères et les veînes se fait de la manière suivante : c Les petites artères, qui sont tou« jours au moins du double ou du triple plus petites que les veines qu'elles accompagnent, et vers lesquelles dies se dirigent peu à peu, se perdent entre les tuniques des veines. Je croirais donc que le sang qu'elles amènent se glisse dans les tuniques des veines, et qu'il arrive ce qu'on observe dans la conjonction des uretères avec la vessie, et du canal biliaire (canal cholédoque) avec l'intestin duodénum. »

Ainsi voilà des espèces de vasa vasorum imaginés gratuitement pour remplacer les anastomoses connues, ou du moins légitimement supposées par les anciens et qui devront être, peu d'années après Harvey, démontrées à l'aide des injections et du microscope. Non-seulement Harvey ignore les voies que la nature a pré- Ci) Uttre à Slégttl) anil 1651.

61k DËGODYEfiTE DS LA GIBGCLATION DU SANG.

parées pour faire passer le sang des artères dans les veinesi maisi égaré par son opposition contre Aselli et Pecquet, lui si âpre contre Galien, conserve la vieille et fatale erreur du double courant, établi, de par la théorie descauses finales, dans les veines mésaraïques, pour porter V aliment (1) au foie et en rapporter la nourriture aux intestins (2).

Malgré quelques faiblesses de caractère, qui se trahissent en*core plus par l'indifférence que par l'envie pour les découvertes d*autrui, et malgré de graves erreurs consacrées ou conservées dans son ouvrage, Harvey reste le plus grand génie du XVII* siècle, et son livre est le plus beau fleuron de la médecine. 11 n'y a en ce siècle qu'un autre ouvrage qu'on puisse comparer auï Exereitationes de motu cordis et sanguinis circula tione; oet ouvrage a pour titre : Exereitationes de generationeanimalium^ et pour auteur Harvey.

Âh I Messieurs, après avoir célébré la gloire de Harvey et les œuvres de la médecine expérimentale, je n'ai vraiment plus le courage de mettre en parallèle avec les lumineuses expériences du physiologiste anglais les obscurs raisonnements d'un Prime-« rose (8), qui a employé quatorze jours à écrire un libelle contre la circulation, dont la découverte avait demandé plus de douse ans; de Primerose, qui, affectant de ne croire qu'au visible, se moque d'Aselli aussi bien que de Harvey, et provoque une décision du roi Charles H en sa faveur ; — d'un Parisanus (â), qui % écrit cette phrase, témoignage honteux de la stupidité humaine : € Ajoutez que Harvey prétend que le pouls provient du sang envoyé dans l'aorte, et qu'il en résulte [à la région du cœur] une pulsation et un certain bruit que nous autres, pauvres sourds, ni aucun des médecins de Venise ne pouvons entendre ; que celui

(1) Bxercitat, I, 16; Lettre à Morison^ mai 1652.

(2) Seulement^ pour Galien^ c'est le foie, et pour Harvey, c'est le cœur qui ir^sforme cet aliment en vrai san^.

(8) Exereitationes et animadversianes in librum Harvaei, Lond., 1630, in-4 ; réimprimé plusieurs fois. Voy. aussi ses Réponses à Wallacus et à H. Regius. Ces litres sont si mauvais que l'auteur n'a pas même eu l'approbation de Riolan.

(&) De cordis et sanguinis motione ad Harvaeum et contra eum ; 1633^ et plusieurs fois réimprimé ; fait partie de ses Nohiles Exercitatûmet (pars altéra).

AirrACKHIlBTM DE HAlTBYi 6W

qui Tentend à Londres soit trois fois heureux. Quant i nom, nous écrivons à Venise. >

Ne suffira-t'il pas aussi de vous rappeler raristotélicien Gaspar Hoffmann (1) , qui mérita» par un profond mépris pour la oir^ culation» de recevoir de Guy Patin le litre démon bon ami^ Hoffmann, en présence duquel Harvey avait pris la peine de démon^ trer le mouvement circulaire du sang ; — Fransosius (2), qui proteste à la fois de son respect pour Aristote et Galien et de sa tolérance pour les recherches modernes, pourvu qu'elles ne con^ trarient pas trop les anciennes, et « qu'elles n'aient point la pri^ tention de reposer uniquement sur l'inspection anatomique » (aussi n'en use-t-il guère de cette inspection pour réiîiter Harvey); -^ JoannesaTurre (3), à qui sa conscience ne permet pas desupporter plus longtemps le soandale causé par Harvey, Pecqueti Bartholin et tous ces misérables novateurs qui abusent de leur savoir pour troubler le foie (A) et le cœur, le vieux Galien, l«i vieilles écoles, et pour ruiner tant de « dogmes succulents » al tant de c magnifiques thèses ^ . Il est de ceux qui croient que c'est par suite d'un état contre nature et douloureux que les veines se gonflent au-dessous de la ligature. Mais quand elles se gonflral au-dessus pour les jugulaires?... Notre auteur ne va ni aussi loin ni aussi haut !

Quant à Ridlan (6), le fils, ce fut le plus savant des adversaires de Harvey, mais aussi l'un des plus passionnés et des plus systi** niatiques : tout démonstrateur d'anatomie qu'il était» le céÛbre

(i) Parlicuiièrement dans son commentaire sur VUsage des partieé de Oâlieft, et dans son Apologie pour le même Galien«

(2) De motu cordis et sanguinis in animalibus pro Arisiotele et Galeno (justement fort difficiles à concilier sur cette question) adv. ematom. «tfo/ertMf.Yerottae, iu-4, s. d. (1652).

(3) De sanguinis offkina^ motu ae usu libri très, in quibus opiniones de sû$tgui»

ficat. loco, de cireulatione sanguinis Inctisque genesi,,»,, ventUantur et oppu*

gnantur, ut adveterum tandem piacita contra dicta pro passe reducantur. liedioU, 1666, in-4.

(à) Voyei plus loin, à propos desi^Taisseaux lymphatiques, les funérailles du foie et son épitaphe par Bartholin ', sa résurrection et son apothéose par Jean de laTorre.

(5) Dans ses Opuscula anatomica nova, 1649^ et Opusc. varia et nota, 1652. -^ Yoj« aussi ses autres Opusc. nova anatomica — et physioL^ 1653, 1658, contre Aselli, et la doctriae de Peequet^ qui retire eu foie tes encieinet leietioM*

616 DÉCOUVERTE DE tA CIBGUUTION DU SANG.

professeur, c fort bon gros homme et fort mordant naturellement >, comme disait Guy Patin, n'oppose que des raisonnements à Harvey et récuse a priori la valeur de ses expériences ; c'est aussi lui qui trouvait que la nature avait changé depuis Galien, puisque les dissections (faites sur les animaux) ne concordaient plus avec celles des modernes (faites sur des hommes). — Je ne puis pas oublier non plus de mentionner Folius (1), grand admirateur de Parisanus. Pour avoir peut-être vu une anomalie, ou exercé quelque violence à l'aide d'un stylet, ce médecin croit à une sorte de persistance du trou oval (appelé aussi trou de Botalj quoique Galien l'ait connu), et qui met chez le fœtus les deux oreillettes en communication ; il en conclut, trouvant trop longue la roule ouverte par Columbus, que c'est par là et par un autre petit pertuis placé à côté, que s'opère le passage du sang du cœur droit dans le cœur gauche ; il prétend, en outre, avoir démontré l'existence d'un conduit à travers lequel le chyle se porte des vaisseaux chyliféres au foie (*2) ! Cependant Folius passait pour un grand anatomiste !

Enfin t je veux rappeler encore Magnassius (3) : il tient, avec Columbus et même avec Harvey, contre Galien, pour sa bonne explication de plusieurs des mouvements du cœur ; mais il ne voit dans le cœur que la fabrication des esprits en vue du cerveau, et dans les artères que le mouvement et la distribution de ces esprits; il ne semble avoir aucune idée de la vraie circulation : rien de plus étrange qu'un pareil compromis entre les opinions anciennes et les opinions modernes.

Je ne ferai pas à Guy Patin l'affronlde relever dans ses lettres

(1) Sanguint's a dextro in sinistrum cordis ventrictUum facilis reperta via, etc. Vcnctiis^ 1639^ in-/k. Je possède un exemplaire qui a appartenu au célèbre Gaspar Hoffinann, un des adversaires de Hanrey (voy. p. 615). -— J'ai lu intégralement^ non sans dégoût, tous ces ouvrages et d'autres encore que je passe sous silence ; je ne rtgrette pas^ cependant, le temps que j'y ai consacré, puisque j'y ai appris jusqu'où l'esprit de routine et l'aveuglement des écoles peuvent reculer les limites de la sottise humaine, et quelles entraves ils peuvent apporter aux progrès des sciences !

(2) Il affirme avoir reconnu le premier les vaisseaux chyliféres chez les hommes^ à Venise.

(3) DisquisiU phys. de motu cordis et cerebri. Paris, 1663, in-4 i volume rare que Haller n*a pat tu, mais qnc J'ai trouvé à la Faculté de médecine.

TRIOMPHE DE HARVET. 617

toutes les sottises qu'il débitait contre la circulation, « paradoxale, inutile à la médecine, fausse, impossible j inintelligible, absurde, nuisible à la vie de l'homme ». II a trop d'esprit pour qu'on se moque de lui, et il est trop ridicule envers les nouveautés pour qu'on ne soit pas tenté de lui infliger un juste châtiment si on le prenait au sérieux.

Un des derniers échos des clameurs contre la circulation re« tentit encore à la fin du xyii' siècle et jusqu'aux premières an* nées du xviii*. Homobonus Piso (1) nie la circulation, parce qu'elle trouble la thérapeutique, qu'elle détruit la doctrine de la réTulsion et de la dérivation. Lorsqu'il ouvre un cadavre, il trouve le spectacle que donnent les veines venant du foie et les artères partant du cœur au moins aussi beau que le bouleverse-" ment opéré par la circulation! Tout jeune, il avait éprouvé autant de tristesse que d'indignation contre les détracteurs de Harvey, tant il trouvait langnidae les réponses qu'ils lui faisaient : aussi en a-t-il inventé de plus fortes!

On ne s'occupe pas plus maintenant des mauvaises plaisanteries de Guy Patin que des lourdes attaques de Primerose ou des larmes de Piso contre la circulation. — De son vivant, Harvey a été défendu et vengé par les hommes les plus éminents du XYii* siècle : W. Rolfink (2), ancien prosecteur de Fabrice, Descartes, Plempius (qui lavait d'abord attaqué et qui s'est rétracté avec une admirable candeur, suivi en cela par Vesling), Drake, Regius, Walaeus, de Back, Slégel, Pecquet, Ent et bien d'autres. Le dernier mot est resté à la circulation, c'est sur elle que re** pose la nouvelle médecine ; la postérité est à Harvey.

Les attaques contre la vaccine et la circulation du sang sont les deux grands arguments qu'on invoque chaque jour en fa-

(1) Uliio antiquitatis in sang, circul, Cremonac, 1690, et Nova in sanguinis cireui. Inquisitio. Pataviae, 1726.

(2) Dans ses Tolumineuses Disseriationes anatomicae; le même auteur a donné, sons ]é Utre : Dissert, de corde ex veterum et recentiorum^propriisque observationibus eaneinnata et ad inventionem novam accommodaia^ Jenae,1654, in- 4, une tiUtoire très-cnrieiisc et d'une piété singulière, des opinions qui ont eu cours avant lui sur la structure, les mouvemenU et les usages du cœur. — Sur les défenseurs de la drcnUtioD, surtout en Hollande^ voy. Israels dans fa traduction hollandaise du Mmml d'kittairê de h fnédedne de Haeser, AmsterdAm, i8&9 ; p. 570 et suiv.

OIB DÉCOUVERT! DB Là GIBCULàTION DO SANG.

veur du magnétisme, des tables tournantes et parlantes» des esprits frappeurs, de toute espèce de magie et de sorcellerie et même... de riiomœopathie. A cela iln*y a que deux mots à ré* pondre : de leur vivant, Harvey et Jenner ont triomphé ds toutes les résistances, ont mis à néant toutes les càlom* nies ; le monde croit à la vaccine, à la circulation, qui ne sont que d*hier ; chaque jour, à chaque heure, on peut vérifier le phénomène de la circulation ; — la découverte de ce phénomène a transformé la médecine; — r Tobservaiion répétée, les faits multipliés démontrent chaque jour aussi reflGcacité de la yaccine. Harvey et Jenner ont rendu service à l'humanité ; ils ont, comme ce philosophe de Tanliquilé, prouvé le mouvement en marchant Mais^ de grâce, dites-nous enfin quels services a rendus la magiSf qui remonte presque jusqu'à l'origine du monde; où en est le magnétisme, quel progrès i'homœopathie a-t-elie fait dans Tes* prit des savants ou même dans la crédulité des malades?

Pour compléter ces réflexions, je veux ajouter celles que M. Axenfeld présentait naguère à ses auditeurs (1) sur la routine; elles s'appliquent à toutes les résistances au progrès, d'où qu'elles partent et où qu'elles tendent; hier c'était la circulation, demain ce sera le système des vaisseaux lymphatiques et chylifères ; après-demain viendra le tour du microscope ou des analyses chimiques; la clinique elle-même n'a pas été plus épargnée :

c La routine est informe sous prétexte d'éclectisme ; ennemie de toute donnée scientifique, avec la prétention de poursuivre Tu** tile seulement, elle s'érige en gardienne de la tradition (qu'elle ne connaît guère) pour avoir le droit de se montrer dure aux in* novations ; au fond, elle est le parti pris de ne rien désapprendre et ne rien apprendre, et sa solennité n'est que de la paresse d'esprit élevée à la hauteur d'un dogme. Elle a sa petite pathologie facile, sa petite thérapeutique courante ; que dis-je? elle abonde en petites théories plus téméraires que ses adeptes ne le soupçonnent. Leur attachement hypocrite au passé, leur âpre résistance à toute découverte, ont engendré ce que j'appellerais volontiers le /?Aamaf5me médical, et les pharisiens de la médecine,

(1) Revue des cours scientifiques^ 29 août 1868«

TUOMPHE DE HARYBT. 619

irous les reconnattrez aisément dans tous les pays et à toutes les époques, qu'ils portent le bonnet pointu du médeein grec à Rome, ou la robe traînante immortalisée par Molière, ou Tample chapeau et la cravate blanche sacerdotale du bon docteur d'aujourd'hui. Ce sont eux qui, en matière d'anatomie humaine, donnent raison aux dissections de singes de Galien contre les dissections i'hommes de Vésale ; — ce sont eux qui soutiennent c des thèses contre les circulateurs ». — Quand Rudbeck, l'étudiant d'Upsal, leur fait voir le réservoir commun des lymphatiques et des chylifères, ils se regardent entre eux, consternés, et s'écrient : «Que sera-ce de nous, si cet homme dit vrai! » — Ils élèvent contre l'auscultation des objections delà force de celles-ci : Impraticable à cause du bruit des voitures, inconvenante quand on rapplique i la poitrine des femmes. — Naguère, ils combattaient comme immoral l'usage du spéculum. — Us ont des ironies qu'ils croient écrasantes. Montrez-leur la relation qui existe entre certains accidents convulsifs et la présence de l'albumine dans l'urine, ils riront et s'exclameront : « De l'albumine épileptique (textuel)! » — Qu'on ne leur parle pas de c ces petites machines », qui se nomment laryngoscope, ophthalmoscope, sphygmogra* phe; leur siège est fait. Autrefois ils ont fait campagne contre le quinquina et maintenu la supériorité, sur ce merveilleux médicament, des saignées, des sangsues, des lavements, de tout cet attirail thérapeutique qui, pendant si longtemps et avec une inef* ficacité qui ne s'est jamais démentiCr a été opposé aux fièvres intermittentes. C'est eux qu'on a vus, mêlant volontiers les gouvernants à leui*s doctes querelles, provoquer un décret de Charles- Quint contre quiconque saignerait un pleurétique du côté*opposé à la pleurésie, et solliciter du parlement la défensCi sous peine d'amende, d'employer Témétique dans les inflammations du poumon! »

Sommaire. Découverte des vaisseaux cbylilères et lymphatiques, — Aselli. — Pecquet. — Rudbeck. — Bartholin. — Théorie de la nutrition : Wharton et Glisson.

Mbssiecrs,

Maintenant que le sang circule» il faut trouver un moyen de l'entretenir; cette découverte est une nouvelle gloire du xviT siècle, et cette gloire est partagée par un Italien, par un Français, par un Suédois et un Danois. Aselli fixe définitivement Tattention sur les vaisseaux chyliféres entrevus dans l'antiquité ; Pecquet, le petit Pecquet de madame de Sévigné, trouve leur réservoir commun et conduit le chyle jusqu'à la sous-claviére gauche; Rudbeck et Bartholin démontrent le système des vaisseaux lymphatiques et le raccordent à celui des chyliféres.

Les deux découvertes, celle de la circulation et celle des vaisseaux chyliféres, n'ont eu aucune influence Tune sur l'antre. Aselli, dont le livre a été publié en 1627, peu de temps avant sa mort, ne pouvait pas connaître les Exercitationes de Harvey, publiées en 1628, et Harvey n'a voulu ni croire Aselli sur parole, ni vérifier ses assertions, ni admettre non plus les recherches de Pecquet (1).

J'ai déjà indiqué (2) ce que les Grecs et les Salernitains savaient des vaisseaux chyliféres ; on peut supposer que Fallope les a vus lorsqu'il signale des veines qui rampent sur les intestins,

(1) Voy. p. 506. — Dans sa De/ènn'o adversus Ato/antim, 1665, p. 179

et suiv., Thomas Bartholin s'étonne avec raison du dédain que Harfey affecte pour les chyliféres et de sa défense des veines mésaraîques : « U était sans doute, dit-il assex finement, occupé à faire circuler le sang. » U combat pied à pied les arguments de Harvey.

(2) Voyexp. 152et261.

DfiGOmrBITE DIS VAISSfiàOX CHTLIPfeRCS. ^ ASELU. 031

lesquelles contiennent une matière jaunâtre, et se portent au foie et au poumon ; on peut admettre également qu'Eustachius a lui aussi vu^ mais sans savoir non plus de quoi il s'agissait, sur un cheval, un canal blanchâtre allant de la sous-claviére vers les parties inférieures. Puis tout à coup la scène change : ce qui n'était qu'une intuition, ou plutôt qu'un accident^ devient une certitude; la science prend définitivement possession.

Il faut laisser parler les maîtres; ils exposent leurs découvertes avec une simplicité et une candeur qui n'appartiennent qu'à eux. Je traduis donc le neuvième chapitre (1) où Aselli célèbre le hasard qui l'a mis sur la trace des vaisseaux chylifères, qu'il appelle une quatrième espèce de vaisseaux (2), car les nerfs, dans cette anatomie et dans cette physiologie héritières de l'antiquité, étaient tenus pour des canaux qui transportent ou un certain suc ou l'esprit animal.

« Quant à rhistorîque de cette découverte, je vais dire comment le fait 86 passa. A la demande de quelques-uns de mes amis qui désiraient voir les nerfs récurrents, le 23 juillet [1622], je m'étais procuré pour l'ouvrir un chien vivant, en bon état, et bien nourri. Après m'ôlre acquitté de la démonstration des nerfs, Je voulus en même temps observer aussi

(i) Les chap. i-vii contiennent ronaiomic et U physiologie du mésentère et de répiploon^ a¥ec une discussion spéciale sur la direction et les usages des veines, des artères et des nerrs entéro-mésentériques. — Aselli relève, sur ces divers su- |el8^ plusieurs erreurs de ses devanciers, mais il en laisse subsister beaucoup et lui-même en commet de nouvelles. Ce qu'il faut remarquer, c'est la critique qu'il Taitdes opinions de Galien sur les usages des veines mésaraîqucs; Galienleur concédait trois usages : transport des matériaux du sang depuis les intestins jusqu*au foie (âvxi^oai;, importation), un commencement de transsubstantiation de ces matériaux du chyle en sang (atjAsrMffi;, hématose)^ transfert du sang tout fraîchement fabriqué dans le foie pour nourrir les intestins et le mésentère (^lau^cat;, exportation). Quant à Aselliy il dépouille les veines du premier usage et, par conséquent, du second» et l'attribue aux vaisseaux chylifères; mais, aveuglé par l'éclat que projette le nom de Galien, il conduit les vaisseaux chylifères au foie. — Encore une fois, voilà M que produit U, mauvaise physiologie ou la physiologie a priori^ la physiologie non expérimentale. Le hasard fait trouver les chylifères^ la théorie galénique Gdt qu'on les voit se terminer au foie.

(2} Nerf$^ veines et artères misaraîques; chylifères» « Reliquum aliud est genu», quartum Bovam, vasomm mesenterinm peragrantium, casa magis, ut verum 'atear, quam consilio aut data opéra, observatnm », dit Aselli dans le chap. ix, où I pri^pare le lecteur à sa découverte.

an DÉGOUYEITB DES YAISftBAra CHTIiIfÈUS.

dans le même animal le mouTement du diaphragme. Tandb foe Jeafj prépare en ouvrant pour cela l'abdomen, et que d'une main je KjjeUt en arrière les intestins et le ventricule, J'aperçois tout à coup beancoo| de cordons très-iénus et très-blancs dispersés par tout le mésentère et les intestins avec des racines en nombre m/fnt.Croyant d'abord que c'étaient es nerfs, je ne m'y arrêtai pas longtemps. Mais Je reconnua bientAt nuo erreur quand je vis que les nerfs qui appartiennent aux intestioa 6taîeol distincts de ces cordons, fort différents, et que leur direction 6iait tout autre. Frappé de la nouveauté de ce fait, je demeurai un moment silencieux, pensant en moi-môme|aux controverses non moins pleines d'aigreoi que de paroles, qui s'agitent entre les anatomistes au sujet des Teiiui mésaraïques et de leur office. Justement il m'était arrivé quelques Jomi auparavant de lire un livre spécialement écrit sur ce sujet par Jean Goitaeus(l). Dès que je fus revenu à moi, pour m'éclairer par une expérience, armé d'un scalpel aigu, je perce un des plus gros de ces cordons. J'avsds frappé juste, et aussitôt je vois s'échapper une liqueur blancbe, semblable à du lait ou à de la crème.

» A cette vue, ne pouvant contenir ma joie, je me tournai vert ceux qoi étaient présents, entre autres vers Alexandre Tadinus et le sénateur Septalius, tous deux membres de l'illustre collège de l'Ordre des médecins, et, quand j'écrivais ceci, présidents du Conseil de santé ; ESfui m'écriai-je, avec Archimède, les invitant en même temps à Jonir d'ns spectacle si merveilleux et si insolite dont la nouveauté les frappa ansa d'étonnement. Mais il ne nous fut pas donné de l'observer longtemps; le chien mourut bientôt, et chose singulière, au môme instant toute cette série, tout cet amas de vaisseaux, perdant sa blancheur et son suc, disparut si promptement entre nos mains^ et s'évanouît si bien sous nos yeux, qu'il laissa à peine quelque trace. Fort troublé de ce résultat, Je résolus de recommencer l'expérience. A cet effet, je fis chercher un autre chien pour le jour suivant et je l'ouvris ce jour même sans retard. Mais le succès ne répondit pas A mon attente: pas le plus petit vaisseau blanc ne s'offrit i ma vue malgré les recherches les plus minutieuses. Déjà je commençais à perdre courage, et je pensais à part moi que ce que j'avais observé dans le premier chien était probablement une de ces choses qui, selon le dire de notre Galien, se voient rarement en anatomie. Mais me rappelant que le chien que je venais d'ouvrir n'avait pas pris de nourriture, et soupçonnant, ce qui était vrai, que l'oblitération des vaisseaux tenait à la vacuité des intestins^ je me décidai à une troisième expérience sur un autre chien. Je l'ouvris le 26, six heures environ après qu'il avait pris de la nourriture en abondance et jusqu'à satiété. Le résultat répondit cette fois à ma prévision. Je retrouvai parfaitement sur ce nouveau sujet tout

(1) Sans doute le livre qui a pour titre: De venarum mesaraicarum veteris api^ nionis confirmatione adversua eos qui chyii in jecur disiributionem fieri negani per mesaraicas venas. Venet., 1565, in-il. Partisan de l'opinion de Galien.

A8BLLI. 69S

ce que J'avais observé sur le preoiier, si ce n'est que la blancheur des vaisseaux disjMtrut, et qu'eux-mêmes furent obscurcis plus promptement choE le dernier sujet que chez le premier, quoique la vie ne l'eût pas abandonné.

B Encouragé par cette double expérience, et ne doutant plus du fait lui-même, Je m'appliquai à l'étudier et à l'approfondir ; je poursuivis ces recherches avec tant d'ardeur que, je ne dirai pas une semaine, mais un mois au plus ne se passait pas sans que je fisse une ou deux sections sur un sujet vivant; mes expériences s'étendaient aussi à d'autres animaux que les chiens, aux chats, aux agneaux, soit tétant encore, soit paissant déjà ; aux vaches, aux porcs et à bien d'autres. J'achetai môme un cheval pour cela et Je l'ouvris vivant. Je n'ai pas ouvert, je l'avoue, et n'ouvrirai Jamali d*homme vivant, ce qu'autrefois cependant Érasistrale et Héropbile n'ont pas craint de faire, parce que Je crois avec Celse que l'art qui veille au salut des humains ne peut, sans un crime digne de mort, infliger à un homme un supplice aussi atroce (1). Je tiens pour certain cependant qu'il ne peut se faire qu'on ne trouve pas dans l'honmie ce que j'ai observé sur tant d'animaux. Qui croira jamais que dans une chose si nécessairCjla nature, môre commune, aitpris plus de souci des botes que des hommes; qu'elle ait été une m^re pour eux, pour nous une marâtre? Chei les animaux qu'il m'a été donné d'ouvrir, jamais mon attente n'a été trompée. Dans tous les animaux bien repus auparavant, et ouverts au moment convenable après qu'ils avaient mangé, j'ai toujours trouvé ces vaisseaux, sinon dans le mésentère ou les intestins, du moins dans le pancréas (2), et là où les vaisseaux se joignent à la veine porte. Je les ai tot^onrs nettement vus dans les mésentères qui sont dégarnis de graisse, comme dans ceux des chiens, des chats, des agneaux, même des chevaux; dtni ceux qui sont garnis de graisse on a souvent besoin, pour qu'ils ap* paraissent, d'enlever la graisse qui les cache.

• Mais Je ne veux, ici, que donner une narration succincte de l'invention de ces vaisseaux, à l'appui de laquelle je puis invoquer les témoignages les plus véridiques, ceux des personnes qui étaient présentes à mes opérations. Beaucoup y ont assisté, souvent des hommes graves entre tous, et ausd illustres par leur érudition et leur renommée que parleurs talents en médecine. Entre ceux dont Je puis invoquer le témoignage, et dont le nom seul, comme il est digne de toute louange, doit inspirer aussi une foi entière. Je citerai Septalius, sans contredit le prince des médecins de notre temps, auquel Je joins volontiers André Trévisius, premier médecin de rinfiinte sérénissîme, lequel ne le cède à aucun des médecins célè-

(1) On voit, malgré ces protestations, que Tcnvie ne manquait pss à Asolli de yntiqner une toute petite viirisection sur un de ses semblables. ScienU'ae sacra fkmeê!

(2) AselH prend ici les glandes da mésentère cliox certniiH animaux, chei le rhien en particulier, pour le pancréas»

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