PRINCIPES DK THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE
Thérapeutique générale. — Si nous avons plus d*une fois souri ou gémi en voyant les écarts de raison et d'imagination auxquels se livre sans cesse Van Helmont sur la pathologie générale ou spé* ciale et surla physiologie, nous aussi, Messieurs, « ne resteronsnous pas étonnés > de toutes les pauvretés gravement débitées par notre prétendu réformateur à propos de la thérapeutique? Ou plutôt nous resterions vraiment surpris que les principes de la thérapeutique ne répondissent pas à ceui de la pathologie. Comme tous les réformateurs vrais ou faux qui ont écrit sur la médecine. Van Helmont a la prétention de tirer les indications thérapeutiques d'une connaissance plus exacte de la nature des maladies (1). Or, vous le savez, Messieurs, la maladie n*est autre, chose, pour Van Helmont, que l'impression fâcheuse d'une idée séminale morbide, ou d'une cause occasionnelle sur l'Archée, qui aussitôt est mis en désordre ; il est donc naturel que toute la thérapeutique se résume en ces propositions tirées d'un livre écrit à la suite (Tun songe (2) : c fai senti dans mon rêve que les guérisons, soit par les médicaments (3), soit par la nature, s'opèrent par la sédation de l'Archée et l'ablation du caractère séminal morbide produit par l'Archée*, j'ai senti que c'était la curation la plus prochaine, la plus sûre et la plus élevée. Quant aux arcanes j ils ont pour mission de faire disparaître les produits quand il en existe (h); enfin j'ai senti que les arcanes opèrent
(1) M Nous pensons, remarque avec beaucoup de raison M. Rommelaere, que Van Helmont^ en exigeant que le traitement, pour être toujours efficace, soit toujours dicté par la connaissance exacte de la maladie, a posé un principe que Tobsenration attentive des faits rend inadmissible. En eflet, en quoi la connaissance de la nature de la fièvre intermittente indiquc-t-elle l'emploi du sulfate de quinine?» — Ajoutons que Van Helmont, n'ayant que des opinions a priori sur la nature des maladies et sur celle des remèdes, devait rarement tomber juste; lui aussi, quoiqu'il le reproche si durement aux Écoles, guérissait au hasard.
(2) Potestwtmedicnminum^ 14,45, p. 379. Je renvoie aux pages ci-dessus, A77, 478, 480, 481 , et plus loin, 535, 530, pour les idées superstitieuses de Van Helmont relativement aux moyens thérapeutiques.
(3) Dans Ignoius hospes morbus^ 77, n<^ 4, p. 401, il rejette le traitement par les semblables aussi bien que celui par les contraires; et, en cela, il a raison en principe, mais non dans les détails de sa critique ^ car il ne donne pas les vrais arguments.
(4) Voyci plus haut, p. 513 et suiv.
&Sk VAN HKLIIOKT.
comme sels (1). De pareilles curations se produisenl en enlevaDi . ce qui nuit ou en ajoutant à ce qui manque. » Rien de plus, rien de moins, et il n'y a certes pas lieu d'admettre que Van Helmonl ail entrevu l'action physiologique du médicament qui se Iransforme en action thérapeutique sous Tinfluence des forces inhérentes i la matière organisée.
Thérapeutique spéciale. — La thérapeutique spéciale est en parfaite concordance avec les principes de la thérapeutique gé* nérale. Les maladies sont des idées^ les remèdes sont pour ainsi dire des espriu (2) . Ici, c'est une certaine vertu dynamique dans lesherhes ou les plantes qui agit à distance ou par le contact (S) $ là, c*est en raison d'une certaine concordance des odeurs des médicaments, de la qualité des ferments, de la nature vénéneuse de toutes les maladies (opinion tout à fait paracelsique, — voy.p. 196 et suiv.) que se produit la guérison parles odeurs, attendu que l'esprit vital se délecte de lumière et d'odeur ! De sorte qu'il y a une espèce de contagion thérapeutique comme il y a une contagion morbide. Les homœopathes ne descendent pas encore à des doses aussi infinitésimales (A).
J'ajoute encore deux échantillons de la thérapeutique dite rationnelle de Van Helroont :
(1) Voyai, § 39 et snhr.^ p. 384^ les idées de Van Helmont sur les médictmeois minéreiii ; elles ne sont comparables qu*à celles de Paraceise.
(2) « De mémo que le contraire n*C8t que dans les concepts, ainsi en esWl dans les idées qui viennent d'eux. Celles qui ne sont pas contraires se plient et se pénètrent ; celles qui sont contraires se détruisent mutuellement ; ce qui sera éclairci dans le récit que je ferai de diTcrset cures. Ainsi toutes les idées qui se pénètrent mutuellement et compatissent les unes aux autres^ deviennent une unité, tout eo conservant la prédominance à Tidée meilleure. » De ideis morb,,9^ p. 433; cf. 22, p. 434.
(3) Imago fûrmenti impraegnat massam semine. Voyez plus particulièrement 13 et sniv.^ p. 92 et suiv. — Il est certain que quelques substances odorantes ont une action sédative sur le système nerveux ; mais éteudre cela à presque tous les médicaments et à presque toutes les maladies, même aux plaies, c'est faire acte de déraison. Comment, en lisant de pareilles cboses, pourrait-on dirc^avec M. Rommelaere (p. 483), que « Van Helmont^ praticien avant tout, est dégagé do tout esprit systématique?» Van Helmont non systématique! C'est répithète la plus donce et en même temps la mieux méritée qu'on puisse lui infliger.
(4) Voy. aussi) pour Paraceise, p. 418, note 2.
TIIÉRAPEUTlQtE SPÉCIALE. 5S3
c Une fermière avait eu dans Ba jeanesse une affeclion catarrhalc de la vessie avec un peu d'hématurie; elle se procura la vessie d'un taureau encore à Tétai d'embryon; or cette vessie est ordinairement pleine de liqueur d'une saveur autre que celle de l'urine. Elle but chaque matin environ six onces de cette liqueur avec la môme quantité de vin blanc. S'étant mariée ensuite, à l'flge de dix-neuf ans, elle se trouve, en i6!id, en bonne santé et sans calcul (1). Le même remède soulagea plusieurs jeunes filles pauvres. Après quelques expériences de ce genre, on essaya aussi d'un bouc à l'état d^embryon, et le succès fut encore plus grand !
« Je joindrai ici mes observations sur les pierres des écrevisses {lapis eancrorum) que personne n'a encore décrites. D'abord, c*esl à tort qu'on les appelle yeux, puisqu'elles ne remplissent par l'ofilce des yeux, mais qu'elles se trouvent dans l'estomac. On tire de ces pierres un diurét tique exquis, un vulnéraire et un fébrifuge, pourvu qu'on le résolve sous forme de lait ancien. L'homme expérimenté pourra seul se faire une idée de son excellence et de sa puissance ; il n'y a pas de remède plus utile que ces piefres, aux blessés et aux mères après l'accouchement (2). On s'en sert avec avantage contre les mauvaises qualités de beaucoup de végétaux que leur vertu laxative rend nuisibles ; mais on doit le» réduii^a en poudre si fine que le mélange soit exact {abêorbantê). Dans la Marcha de Brandebourg, la pèche des écrevisses est très-abondante ; toutefois les marchands sont obligés de veiller pendant la nuit, de crainte qu'un porc iie passe sous leur voiture : car si cela arrive, toutes les écrevisses qui s'y trouvent meurent avant le matin ; tellement le porc est l'ennemi de l'é-' crevisse (3). »
Je suis tellement habitue à rencontrer cette espèce de médecine à chaque page de Van Helmont (h); d'ailleurs, je comprends si bien que cet auteur, vu la nature propre de son esprit, se soit laissé entraîner dans le mauvais courant du xvii'' siècle (5), au lieu de suivre le bon, qui était cependant largement alimenté, je le comprends si bien que rien ne m'étonne, et que je lâche de conserver
(1) C'est un rcmêdc inspir<$, comitic on voit, par la doctrine de la signature.
(2) Sans doute il les proscrit, dans ce cas, à l'extérieur, comme des espèces d'amulettes.
(3) De /îth.,\Uj 30-33^ p. 703. — Les absorbants tiennent aussi une grande pince dans la thérapeuUquc de Sylvius de le Boe.
{^) Ce n'est pas seulement la médecine^ mais aussi la physique que Van Helmont place sous la dépendance de la théologie. Vhysica Avisfotci., 3, p. 38; H fine, p. 39.
(5) Déjà, cependant, fort restreint, si on le compare ù celui du xvi^ siècle, qui est le siècle de Témancipaiion scientifique et philosophique, comme le iv* «vait été celui de réniancipation religieuse.
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le calme de rbisiorien ; mais je ne puis m'empécher d'être un peu ému quand je vois, par passion pour un auteur dont on a fait son héros, défendre ou jusliQer une médecine de bonnes femmes en plein XIX* siècle. Encore si le médecin qui présente cette défense n'était pas un praticien habile, un homme qui a donné beaucoup de gages de son goût pour la culture vraiment scientifique I
€ Quant au traitement de l'hydropisie, outre les diurétiques, on conseille l'application de crapauds vivants autour du ventre. J'ai vu, dit Van Helmont, un paysan guéri de son hydropisie par une ceinture de serpents : l'irritation de l'Archée rénal fut dis* sipée par la peur. »
C*est M. le docteur Mandon qui rapporte ce texte (1), et il ajoute :
« Nous sommes devenus si savants et si sceptiques, que nous traitons de contes de vieilles femmes de tels récits. Hais d'abord, avant de prendre l'attitude de la raillerie, avons-nous des moyens sûrs et commodes pour guérir Thydropisie? Non. Or, si les contes rapportés par Van Helmont sont risibles, comme sa bonne foi et sa compétence dans la matière ne permettent pas de douter de l'exactitude de ses assertions, pourquoi trancher par un sourire un point si important et si délicat de thérapeutique? Il n'est pas absurde d'admettre de pareilles guérisons. L'explication qu*il en donne nous paraît très-rationnelle. Personne ne doute de l'influence exercée par les passions sur les viscères *, la peur, entre toutes, agit sur la circulation au point de faire pâlir jusqu'à la syncope. Qu'y a-t-il d'extraordinaire que l'impression qui suit le contact de serpents sur la peau détermine une sorte de syncope locale qui dissipe la congestion et même l'inflammation des reins? Outre cette influence exercée sur les nerfs vaso-moteurs, les crapauds ne sont-ils pas des agents éminemment révulsifs? Qu'on répugne à cette espèce de médication, nous le comprenons, mais non qu'on s'en moque, surtout quand on est si pauvre en moyens curatifs. »
J*avoue que je m'en moque, au risque d'attirer sur ma tête les foudres de mon savant, mais trop partial confrère.
(1) Ce passage se trouve dans Ignotus hydrops, 36, p. 415. Ou lit dans ce traité bien d'autres choses non moins étranges^ au milieu de remarques bonnes à noter sur rbydropisie rénale.
RÉSOIIÉ. 5S7
Heureusement pour la réputation de Van Helroont^ à côté de ces innombrables rêveries, il se trouve quelques préceptes assez rationnels touchant le traitement des calculs, des fièvres, et même de rbydropisie; encore ces préceptes ne reposent-ils pas sur une eipérience bien manifeste, ni sur une observation exempte des préjugés d*une doctrine exclusive (1). Si Van Helmont ne s'était jamais plus écarté de la bonne voie que par Tinsuffisance ou le vague de ses méthodes thérapeutiques, je n'en accuserais que l'insuffisance même et le vague des connaissances médicales de l'époque. Ainsi que Van Helmont le dit lui-même (2) , il n'est pas donné à tout le monde d'aller àCorinthe ; mais il n'est pas permis à un esprit cultivé d'ailleurs et indépendant sur certains points, de se payer si souvent de vains mots et de montrer tant de crédulité.
M. Spiess (3), dans un chapitre intitulé Rapports entre Para-' celse et Van Helmont^ a été beaucoup plus frappé des discor* dances que des conformités qui existent entre ces deux personnages. Cela tient, je crois, à ce qu'il a plus étudié Van Helmont que Paracelse, et qu'il a cru sur parole Van Helmont dans ses attaques contre son précurseur (4) . Il est certain que Van Helmont combat la théorie des trois éléments (5) , qu'il rejette la comparaison du
(1) Toutes les fois que Van Helmont (mais c'est bien rare) oublie son système et 8*en rapporte à Tobsenfation pure et simple, il a quelques bonnes directions thérapeutiques, par exemple^ l'emploi des toniques^ et particulièrement du vin dans les flè- Très paludéennes de mauvais caractère ; seulement il ne faut pas, comme il semble radmettre, étendre cette méthode à toutes les fièvres. C'est le traitement d'une classe de fièvres, et un traitement, pour ainsi dire^ géographique.
(2) De febribut, xiv, 11^ p. 776; Catarrhideiiram; 1, p. 346.
(3) Van Helmont*s System der Medicin, u. s» w,, p. 216 et suiv. — J'ai plus d'une fois^ soit à propos de Paracelse^ soit à propos de Van Helmont, signalé des rapports manifestes entre ces deux auteurs.
(à) Van Helmont ne loue guère Paracelse que pour la guerre qu*il a faite à 6alien ; aussitôt il igoute qu'il n'a pas substitué la vérité à l'erreur, sous-entendant^ cela va de soi^ que lui. Van Helmont^ est le messager de la bocne nouvelle.
(5) « 11 arrive même jusqu'au sarcasme le plus violent quand il parle de la division ridicule des maladies, donnée par Paracelse^ selon que le mercure en nous est distillé, ou précipité, on sublimé ; selon que le sel est dissous^ ou calciné^ ou réverbéré ou alcalisé ; enfin, selon que le soufre subit ou U congélation, ou la coagulation, ou la résolution, ou la dissolution. » Spiess,
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microcosme {homme) et du macrocosmo (monde'^^ mais en partie par des raisons ihéologiques, enfin qu'il désapprouve les opinions touchant les maladies larlaréennes; cependant il n'est pas moins certain (M.Spiess est obligé de l'avouer) que Van Helmont a prb le fond de ses doctrines dans Paracelsc. Ajoutons que les idées morbides^ point fondamental du système de Van Helmont, sont très-voisines des semences morbides de Paracelse ; que Tun et l'autre font intervenir de la même manière le mysticisme et la superstition dans l'explication et le traitement des maladies ; que tous doux emploient pour plusieurs maladies les mêmes remèdes quand ils ont recours & la thérapeutique naturelle (1) ; que tous deux aussi ont un dédain à peu près égal pour Tanatomie, et pour leurs confrères un égal mépris.
Si Ton veut bien lire et rapprocher les extraits que j'ai donnés de ces deux auteurs, on reconnaîtra une foule de traits de ressemblance. Ce sont des esprits de même famille, quoique non tout h fait jumeaux (2). Il ne serait pas malaisé de mettre en regard une foule de textes où les mêmes doctrines se font jour. M. Spiess admet que Paracelse, a malgré sa grande valeur», est un génie brouillon, excentrique, superstitieux, toujours en fermentation; il trouve à Van Helmont toutes les qualités opposées; il va jusqu'à déclarer que son système est harmonique en toutes ses parties et parfait en son genre. Quant à moi, je suis convaincu, après avoir lu leurs livres et suivi les conséquences de leurs systèmes, que Paracelse et Van Helmont (3) n'ont eu presque aucune influence salutaire et décisive sur la transformation et le développement scientifique de la médecine (A). H ne peut sortir rien de bon de la méthode a priori y ni rien de bon du mysticisme. Paracelse et Van Helmont n'ont attaqué (je dis attaqué, car ce n'est
(1) C'est uu fait (|uc Vnii Helmont rccomiait dans ses Ai'cana Paracelsi,
(2) Plus haut, p. 471 cl suiv. , j'ai marqué les difréronccs^ qui sont, je le reconnA», h ravantagc de Van Helmont, mais plus encore pour la forme que pour le fond.
(3) Dont M. Uomnielnerc dit u que sa doctrine est une des plus belles conceptions de la médecine ». (P. 518.)
(fi) Ce travail était imprimé quand j'ai reçu de M. docteur Finckensteio, di Oreslau, une étude sur Van Helmont^ imprimée dans Deutsche KUnik^ 18G6. L'iuleur n'est pas beaucoup plus que moi favorable à Van Helmont.