‹ Histoire des sciences médicales v. 2Chapitre 12 sur 130 · CONDITIONS FAVORABLES A L'HISTOIRE I)E LA MÉDECINE · texte numérisé non relu

CONDITIONS FAVORABLES A L'HISTOIRE I)E LA MÉDECINE

D'abord la médecine a fait aujourd'hui de tels progrés par l'observation directe et par Texpérimentation, qu'elle n'a plus à ' redouter ni l'éclat, ni les leçons de l'histoire ; au contraire, plus elle est originale et puissante, plus il lui importe de rendre justice à ce qu'elle a détruit, de profiter de ce qu'elle a laissé debout, et de renouer 'ainsi les deux extrémités d'une chaîne depuis longtemps rompue. — D*un autre côté, la médecine actuelle est si loin de la médecine ancienne; elle est si solidement établie; elle a cherché avec tant d'opiniâtreté et de bonheur à substituer l'expérience et l'observation à l'autorité, la méthode expérimentale aux hypothèses, qu'elle possède les meilleurs moyens de vérification qu'on puisse souhaiter pour juger les systèmes ou les théories, et pour se rendre compte de la vraie signification des faits de toute nature qu'on retrouve en si grand nombre dans les annales de la science; en d'autres termes, la médecine du' XIX' siècle est merveilleusement préparée pour refaire le diagnostic ancien à l'aide du diagnostic moderne. ^

Tout cela forme sans doute un concours de circonstances très* favorables, mais tout cela ne suffit pas : les conditions extérieures d'une bonne histoire sont réunies ; les moyens de contrôler le passé par le présent sont entre nos mains ; mais le corps même de l'histoire et la méthode qu'il faut apphquer à son exposition nous font encore défaut, ou plutôt nous n'en avons encore rien dit.

Ce sont les textes qui constituent le corps de l'histoire. Comment en effet écrire l'histoire d'une science quand les textes ne sont pas corrects, quand le sens littéral n'en est pas fixé, quand l'interprétation en est laissée à l'arbitraire, quand la fantaisie et non la critique en a déterminé la provenance ; et surtout comment récrire quand, loin de rechercher les textes inconnus, on ne se soucie même pas des textes déjà publiés?

Quelques exemples suffiront à démontrer cette proposition fondamenlale : si les nombreux écrits qui portent le nom d'IIippocrate restent confondus, et si le texte en est mal constitué, comment les comprendre et comment se' reconnaître au milieu de tant de doctrines opposées ; comment indiquer l'origine et la succession dos théories ; comment déterminer le propres et

iU IHTBODCCTiOll.

apprécier les influences? — Si pour les médecins qui se succèdent depuis Hippocrate jusqu'à Celse, on n'a pas établi une chronologie aussi rigoureuse que possible, et si l'on n'a pas rassemblé les fragments épars de leurs ouvrages, plus de trois siècles sont fermés à l'historien ; — si on laisse dans les bibIi(Kthéques, où ils sont ensevelis depuis plusieurs centaines d'an* nées, les écrits des médecins de la première moitié du moyen âge, avant le règne exclusif des Arabes, on sera forcé d'admettre avec Sprengel et avec beaucoup d'autres historiens un phénomène étrange et inouï : la disparition presque complète de la médecine en Occident au milieu des ténèbres de la barbarie ou des en* traves de la superstition et sa résurrection subite aux environs du xm' siècle. — On ne comprendra rien à la renommée traditionnelle de l'école de Salerne si l'on ne connaît cette école que par le recueil de vers qui porte le nom de Fleitr de médecine^ et si l'on n'en a pas retrouvé les nombreux monuments caches dans plus de vingt bibliolhèques. — Enfin comment conduira-t-on l'histoire des sciences médicales depuis la Renaissance jusqu'à l'époque moderne, si l'on ne prend pas la peine de parcourir les gros ouvrages ou les minces opuscules que l'imprimerie nous a livrés ou qui restent encore manuscrits, aussi bien à l'étranger qu'en France ?

Sous tous ces rapports. Messieurs, les choses ont bien changâ depuis 1794 el même depuis 1837 : les sources de l'histoire se sont épurées et élargies par de bonnes éditions et par la découverte d'une foule de textes anciens et modernes. Mais ne vous effrayez pas trop de ce vaste appareil; je le couvrirai prudemment d'un voile. Je ne veux pas donner raison aux détracteurs intéressés de l'érudition ; je ne veux pas non plus me laisser détourner de la bonne voie par leurs ridicules analhèmes. On vous a dit et vous avez peut-êlre lu quelque part que l'érudition est un bagage embarrassant pour enseigner l'histoire de la médecine; n'en croyez rien, Messieurs : l'érudition est plus embarrassante pour celui qui n'en a point que pour celui qui sait en user avec discrétion et discernement (1). Des leçons ne sont pas

(1) n y a, dans les Fables du bon la Fontaine^ deui renards qui sont très-proches

PRINCIPES QUI DOIVtlfT OUIDtiR L'HISTORIEN. i^

des notes ; rérudition est un instrument, l'histoire est un produit ; c'est ce produit que vous désirez connaître, je tâcherai de ne jamais ToubUer.

Mais pour rapprocher et animer ces membres épars, il nous manque encore un point de vue général qui, plaçant la médecine dans son rang hiérarchique, en rattache les progrés à ceux des autres sciences et h la marche générale de la civilisation. Le vice radical des histoires de la médecine et qui les frappe presque toutes de stérilité, c'est qu'on y considère notre science, dans son ensemble ou dans ses détails, comme une création isolée, sans relations ni parenté avec les autres créations de Tesprit humain : Proies sine maire creata^ comme on disait autrefois; de sorte qu'on ne comprend ni pourquoi la médecine avance ni pourquoi elle recule, et qu'on ne sait où trouver la formule générale de son développement. Faire rentrer la science médicale dans le cercle des autres sciences ; découvrir un lien commun qui les rassemble et une loi commune qui explique leurs progrés ou leurs défaillances : voilà le nœud de l'histoire, voilà sa vie.

C'est d'après ce principe exposé et appliqué pour la première fois par M. Littré dans son édition d'Hippocrate et dans d'autres travaux moins étendus, mais non moins précieux, qu'il faut réformer Thistoire de la médecine ; c'est aussi ce principe que je veux suivre d'un bout à l'autre de cet enseignement.

Maintenant que j'ai fait valoir de mon mieux les arguments qu'on peut produire en faveur de renseignement de l'histoire, et que je vous ai soumis quelques réflexions sur les heureuses circonstances qui doivent ou peuvent donner quelque attrait et

parents de ces contempteurs de la philologie^ de la chronologie et de toutes les recherches préliminaires que réclame l'histoire et qui font sa sûreté. On reconnaît, en lisant leurs œu\re8 historiques, qu'ils n'ont guère plus de souci des textes que des dates. Us se garderaient bien d'apporter autant de négligence et de mettre si peu de leurs propres opinions dans leurs œuvres médicales. Cependant^ il faut partout et toujours respecter le public et se respecter soi-m()me. Si l'on trouve que l'histoire ne >aut pas la peine qu'on y pourrait prendre, mieux vaut ne pa^ji s'occuper d'histoirt>.

tô INTRODUCTION^

quelque nouveauté à cet enseignement, en même temps qu^elled allègent le fardeau et diminuent la responsabilité du professeur, j'ai besoin d'ajouter des renseignements plus précis sur l'objet des leçons qui vont suivre, et sur la constitution des périodes de l'histoire de la médecine.

Je me propose de vous présenter le tableau complet, quoique en raccourci, des progrès et des révolutions de la médecine depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours; puis, si Dieu me prête vie et santé, je reprendrai avec plus de détails chacune des branches en lesquelles se divisent les sciences médicales.

Je serai par conséquent très-bref dans cette première partie du cours sur la biographie des médecins (1), plus bref encore sur la bibliographie, dont je ne m'occuperai que d'une manière incidente ; j'insisterai particulièrement sur les origines, le développement, la succession, la filiation et la transformation des systèmes, sur les découvertes ou les acquisitions positives de toute nature qui dans chacune des branches de la médecine ont, aux diverses époques, changé la face de la science et agrandi ses domaines; je prendrai soin de bien expliquer dans quelles circonstances, dans quels milieux et en vertu de quelles lois ces découvertes se sont accomplies, enfin quelles influences durables ou passagères elles ont exercées. Mais ce n'est là que le fond et le cadre du tableau; les personnages y manquent; et dans l'histoire de la médecine, les véritables personnages, ce sont les maladies; l'histoire des maladies et des moyens de traitement qu'on leur a opposés tiendra donc une très-grande place dans ce programme. Je ne négligerai non plus ni les institutions médicales, ni toutes ces particularités curieuses d'archéologie qu'on ne peut pas classer méthodiquement, mais qu'on ne doit pas ignorer,

Pour se retrouver à travers plus de vingt-cinq siècles, au milieu de toutes les idées qui se sont fait jour et de tous les faits qui se sont produits, il faut une classification historique et une méthode d'exposition; la méthode varie suivant les sujets qu'on étudie, mais la classification générale, qui est elle-même un enchaînement, doit être stable et présider à tout l'ensemble du cours.

(i) < Idearum notionumque vicissitudines plusquam honiinum vitas oxi^rit liistnria 9 mediciuae », a dit Ernest Platner.

Page 1