PRINCIPES QUI DOIVENT GUIDER L'HISTORIEN
temps, et que l'espace et le temps sont les conditions mêmes de rexistence et de la réalité. Les mathématiques conduisent à la mécanique, à l'astronomie, à la physique; mais là se borne leur action directe. En possession des mathématiques les anciens ont donc pu pousser la mécanique et l'astronomie aussi loin que le leur permettaient les idées dominantes sur les causes finales, ou téléologie; mais les anciens n'avaient presque aucune idée juste des lois de la nature et de la structure intime des corps : par conséquent ils n'avaient ni chimie, ni météorologie, ni astronomie physique, ni anatomie des tissus, ni physiologie. Le système des quatre éléments, système si naturel, si spontané chez tous les peuples (sec^ humide, froid et chaudj c'est-à-dire air^ eau, terre, feu — quels phénomènes plus apparents, quelles sensations plus immédiates et plus vives?), dominant, sous des formes diverses, l'ensemble des sciences médicales dans l'antiquité et au moyen âge, enchaîna ces sciences jusqu'au moment où la physique, la première émancipée, vint aider la chimie à se dégager des formes mystérieuses ou des espérances chimériques de l'alchimie, et lui prêter ensuite les appuis et les moyens d'action les plus efficaces en régularisant la méthode expérimentale, et en perfectionnant les théories de la chaleur, de la lumière et de l'électricité.
A leur tour, la physique et la chimie conduisent à la connaissance du monde extérieur avec lequel les êtres organisés entrent inccssamtnent en relation, soit qu'ils y empruntent les matériaux nécessaires à l'entretien de la vie, soit qu'ils y rejettent les produits devenus inutiles ou nuisibles.
Ainsi Thygicne, qui suppose déjà, comme on voit, tant d'acquisitions préliminaires, s'appuie encore sur l'analomie et la physiologie, puisqu'elle a précisément pour but l'intégrité des organes et la régularité des fonctions. L'analomie, du moins la partie de lanatomie (pii s'occupe de la matière et de la composition élémentaire des tissus, ne fait de véritables progrès que par les instruments que lui fournit la physique ou par les procédés d'analyse qu'elle emprunte à la chimie. La physiologie est aussi, dans de certaines limites, tributaire de la physique et de la chimie. Enûn la pathologie et la thérapeutique reposent essen-
20 ÎNTnODtTTlON.
lîellcmenl sur ranalomîc et sur la physiologie; et, par ces deux sciences, soit directement, soit indirectement, sur toutes celles dont elles sont elles-mêmes dépendantes.
Comment, en effet, apprécier les désordres des fonctions, les altérations des solides ou des liquides, si Ton ne sait d'avance quel est le jeu régulier de ces fonctions, quelle est la constitution normale de ces tissus, de ces fluides dont la réunion forme l'être organisé? Aussi, messieurs, n'oubliez jamais de faire deux parts dans la médecine ancienne, celle des idées générales et celle des faits particuliers. Les idées générales demeurent pour le médecin à l'état spéculatif, puisqu'elles n'ont d'autre soutien que des hypothèses^ mais elles servent n l'historien pour le diriger dans la recherche des lois du progrès, et pour lui faire apercevoir l'enchaînement des systèmes; au contraire, les faits particuliers si bien décrits qu'on y reconnaît le triomphe du réel sur de puissantes mais vaines théories, font partie intégrante de la connaissance positive, et doivent entrer dorénavant en ligne de compte dans une étude sérieuse de la médecine pratique. J'ajoute, et ce n'est pas un paradoxe, que ces vérités de détails, enfants naturels du bon sens ou d'un empirisme intelligent, sont moins vraies pour les anciens que pour nous autres modernes, qui les avons découvertes au milieu d'un assemblage d'étranges erreurs à l'aide de nos propres observations qu'elles viennent à leur tour confirmer , car la médecine ancienne ne s'anime qu'au contact de la médecine moderne. De même les chimistes ont su reconnaître des corps simples ou composés, mais toujours définis, dans les mélanges informes qui remplissaient les creusets des alchimistes.
C'est donc par une notion exacte des milieux scientifiques où elle s'est développée qu'on peut arriver a un jugement équitable sur les progrès de la médecine, qu'on peut apercevoir comment une époque en préparc une autre, et comment tout l'édifice présent est soutenu par une base plus de vingt fois séculaire, car, pour me servir d'une j)hrasc de Schiller : t Le moindre événement, le fait le plus insignifiant du temps présent est le résultat nécessaire et naturel dos événements qui se sont accomplis dans les siècles passés, i»
PÉRIODES DE l'histoire DE LA MÉDECINE. 21
Avant Schiller y Montaigne avait dit en son naïf langage : c Les » arts et les sciences ne se jettent pas au moule, ains se forment » et figurent peu à peu en les maniant et polissant à plusieurs » fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à » loisir. >
Ce premier principe démontré, reste à établir le second. Toutes les recherches modernes, celles de Bichat, de Broussais, aussi bien que celles de M. Claude Bernard, tendent à prouver que la médecine doit être regardée comme un domaine de la science générale de la vie ; il n'est plus permis de considérer la maladie comme un être surajouté dans l'organisme, comme une entité^ pour me servir d'une expression de l'École. A proprement parler, on ne saurait découvrir de différence radicale entre les actes intimes d'une vie saine et ceux d'une vie malade ; il existe un Hen nécessaire entre les phénomènes de la santé et ceux de la maladie ; les productions morbides (anatomie pathologique) et les fonctions morbides {physiologie pathologique), placées sous la dépendance des forces vitales, sont à leur tour gouvernées par des lois positives et régulières.
D'où il résulte clairement, d'abord que toute la philosophie de la médecine repose sur une connaissance précise du double cou* rant de lois normales et de lois anormales (si ces deux mots peuvent s'accorder), en vertu desquelles se manifestent la vie physiologique et la vie pathologique; d'autre part, que toute la philosophie de l'histoire de la médecine consiste à montrer comment et dans quelles circonstances ces lois d'une double vie se sont lentement dégagées des théories les plus opposées et souvent les plus étranges, et comment les erreurs de la pathologie sont solidaires des erreurs de la physiologie.
Du reste, messieurs, ce principe n'est pas si nouveau qu'il semble au premier abord ; j'aurai plus d'une occasion de vous le signaler sous diverses formes dans les écrits hippocratiques, dans Galien et dans vingt autres auteurs ; il se retrouve au fond de presque tous les systèmes de médecine et de presque toutes les méthodes thérapeutiques.
Après avoir parcouru cette route un peu longue, mais sûre, je
me crois en droit de répéter ce que j'ai déj& dit depuis longtemps, à savoir qu'il n'existe, à vrai dire, que deux périodes dans l'histoire de la médecine : la période ancienne ou période grecque (car le gros de la médecine ancienne dérive uniquement des Grecs), et la période moderne, ou période harvéienne (car toute la médecine moderne se rattache de loin ou de près à la découverte de la circulation); en d'autres termes, il n'y a que deux grandes périodes dans notre histoire : celle où l'on ne sait pas la physiologie, et celle où l'on commence à l'apprendre; celle où l'on plie la nature aux conceptions de l'esprit, et celle où l'on s'essaye à procéder par une induction savante fondée sur l'ohservatîon et sur Texpérimentation.
La période ancienne nous donne la médecine clinique, mais bornée à l'étude des symptômes (Hippocrate et son école); — IV natomie, qui, même pratiquée presque exclusivement sur les ann maux, conduit au diagnostic local, mais sans moyen de vérification, et crée la chirurgie opératoire ; — les premiers éléments de la physiologie du système nerveux (École d'Alexandrie et Galien), voilà pour le positif. Voici pour les hypothèses : le besoin d'expliquer à priori les maladies étant toujours plus pressant que celui de chercher par l'observation des bases solides à ces explications, nous a valu un système de pathologie générale imaginaire qui a ses racines dans la philosophie antésocratique, qui prend corps dans les écoles de la Grande Grèce, de Gos et de Gnidc, et qui se constitue définitivement entre les mains de Galien pour rester à peu près invariable jusqu'au xTii' siècle, en quelques mains qu'il passe. L'humorisme est la doctrine orthodoxe, le solidisme des méthodiques ou le pneumatisme ne sont que des hérésies ou des accidents.
On ne saurait pas dire, à première vue, que c'est telle ou telle branche des sciences médicales qui à l'époque moderne influe sur ses voisines, ni que la réforme soit partie d'un point plutôt que d'un autre; on reconnaît tout d'abord une cause beaucoup plus générale et qui agit sur la médecine comme sur les autres sciences. Cette cause, c'est le bon génie de la méthode expérimentale, de l'observation personnelle, qui partout se substitue au mauvais génie des conceptions à priori et
PÉRIODES DE l'histoire DE Là MÉDECINE. 2S
du principe d'autorité. On aie courage de regarder, et Ton voit; on ose interroger la nature, et elle répond ; on ne connaissait que ses caprices, on s'habitue à en étudier les lois. On commence par se moquer des Arabes, et bientôt on se rit également des Grecs. C'est ce bon génie qui préside aux travaux de Vésale, de Harvey, de Pecquet, de Bartholin, de Rudbeck, de Rolfink, de Morgagni, de Malpighi, de Leeuwenhoek, de Ruysch et de tous les créateurs de la clinique moderne. S'il est vrai que les progrés de la pathologie soient sous la dépendance des progrés de la physiologie, il ne s'en suit pas néanmoins que la réforme de la pathologie générale ait marché du même pas que la réforme de la physiologie. Sur le domaine de la pathologie le mauvais génie conserve longtemps encore son empire : on abandonne les hypothèses des Grecs, pour en imaginer de nouvelles ; les esprits aventureux vont, à la suite de Paracelse, chercher leur point d'appui à la fois dans le mysticisme et dans la chimie : dans le mysticisme, qui est un héritage de la théologie scolastique ; dans la chimie, qui n'est plus tout à fait un arcane, et qui n'est pas encore une science; les médecins plus positifii bâtissent leurs théories sur quelques-unes des découvertes de la physiologie {iatromécaniciensy dynamistes ou solidistes de toutes nuances). Ceux-là au moins sont dans la bonne voie ; ils ont seulement le tort d*être trop exclusifs et de ne pas appliquer à la création de leur système la méthode expérimentale, qui a cepeil* dant présidé aux découvertes sur lesquelles ils s'appuient. De toutes ces théories celle de l'irritabilité est la plus voisine de la vérité, ou du moins elle contient une partie de la vérité, et l'une des plus essentielles ; elle mène à l'explication de la vie par les forces inhérentes à la matière organisée, elle détruit l'animisme, fournit des armes contre le vitalisme, deux formes renouvelées du mysticisme de Paracelse ou de van Helmont, et nous conduit à Bichat qui, lui, prépare l'union désormais indissoluble de la pathologie et de la physiologie par Tétude des tissus, laquelle, à son tour, nous mène â la recherche des éléments anatomiques où se consomme celte union. Dès qu on eut démontré dans ces éléments des propriétés spécifiques, des forces véritablement vitales et décidément irréductibles en des forces inorganiques,