MÉDECINE INDIENNE D*APRÈS LE RIG-YÊDA
nous ne pouvons rien conclure du Rig-Véda touchant l'état réel de la médecine parmi les Aryas. Sans doute nous serions mieux renseignés si nous trouvions au début de la littérature indoue deux poëmes de nature différente, comme au début (début relatif, bien entendu, puisque les antécédents manquent) de la littérature hellénique. Cependant cette objection n*est pas aussi sérieuse qu'il semble à première vue. D*abord nous n'avons pas autre chose que des hymnes et nous devons bien nous en contenter; en second lieu, chez tous les peuples, la poésie populaire primitive est l'écho fidèle des connaissances de ces peuples; en troisième lieu, les formes de la littérature correspondent assez exactement aux formes de la civilisation, et quand un peuple ne chante que les dieux, c*est qu'il n'a encore que les dieux pour auxiliaires dans toutes les choses de la vie : c'est le propre des peuples enfants et des peuples en enfance (1). Aux premières lueurs de la civilisation, la nature étonne, charme ou épouvante, mais on n'a pas même Tidée delà soumettre, et l'on en divinise toutes les manifestations ; un peu plus tard, on commence à s'apercevoir que l'homme dispose de forces qui souvent peuvent contre-balancer avec avantage les forces du monde extérieur ; mais presque aussitôt et presque en même temps, l'homme se laisse à son tour maîtriser par son semblable, par les chefs ou les rois, surtout par les ministres des dieux ; il n'a pas assez de science pour observer avec sûreté et pour diriger ses instincts vers l'emploi naturel de sa puissance; il rencontre alors plus de sujets de terreur que de motifs d'admiration et de confiance ; la théologie spontanée, naïve, devient une théologie calculée, réglementée, où la superstition pénètre de tout côté par l'influence des castes sacerdotales. L'action de ces castes, d'abord salutaire, naît directement et spontanément des sentiments religieux primitifs ; mais peu à peu elles prennent une suprématie tyrannique en entretenant la pusillanimité de l'esprit et en étouflant les libres efforls de la pensée.
(1) Nous reviendrons sur ce si^et à propos des Sagas des peuples du Nord, et ((uand nous aurons à nous occuper des superstitions médicales chez les natious abâtardies, ou dans les classes mal instruites du pouvoir et des droits de la nature et de la science.
78 COllMEflCËHEMTS DB LA MÊDECKlfB Ba&HTUPlQtnS.
Cette marche de l'esprit humain, qu'il est plus Tacile peut'éire de constater que d'expHquer, on peut la suivre pour ainsi dire pas à pas dans les Yédas; et même, d'une partie à Tautre do Rig-Véda, on observe des nuances très-sensibles et fort curieuses à étudier. Dans les hymnes qu'on tient pour les plus anciens, les Aryas ne paraissent avoir eu, en ce qui touche leurs maladies, aucun intermédiaire entre eux-mêmes et les dieux secourables; — tandis que, dans les hymnes qui passent pour les plus récents, on rencontre, en même temps que la mention expresse des médecins, un culte plus fortement organisé, mille détails de la vie publique ou privée, des essais de cosmogonie et de doctrines philosophiques ou physiologiques (1) qui trahissent un second degré de civilisation, des formes littéraires plus travaillées et parfois moins pures ; plus tard, on entrevoit des passions plus ardentes, souvent plus mauvaises, et l'on constate l'empire de la magie; ce qui prouve bien que les hymnes, comme les autres genres de la littérature, peuvent être le miroir où se reflète toute la vie d'un peuple.
Les différences sont si tranchées, même dans la traduction française de M. Langlois, entre les divers groupes d'hymnes du Rig-Yéda^ que je suis étonné de ne pas les voir plus expressément marquées dans l'ouvrage de Webcr (2), qui avait le sanscrit à sa disposition.
L'histoire de la médecine commence pour nous, chez les Grecs, dans deux poèmes épiques; puis, un peu plus tard, nous en trouvous quelque trace dans un poème didactique ; mais, après Homère et après Hésiode, c'est la poésie lyrique ou la tragédie qui, durant un assez longtemps, sont, à peu près nos seules sources de renseignements ; cependant, même dans ces genres littéraires, en apparence si ingrats, nous pouvons reconnaître certains progrès en anatomie, en physiologie et en pathologie, qui nous
(1) La»s rpchiTClii'S de M. Liélnnl ioiidoiit à établir une certaine relation entre les diverses éliauclies des systèmes pliilosopliiques et cosmogonicuu's ikm^c les doctrines physiologiques chez leii premiers Indous. Nous attendons avec inipalionce le développoment et les preuves des idées ingénieuses qu'il a déjà émises à ce sujet dans ses Lpttf^s hvitonques sur la médecine chez b's Indous (Paris, 18G3, in-S).
(2) V(»j. lîist, fh h iiU^rature indienne^ p. i):{-ÎM».
hoiièbe; lyriques, tragiques, comiques. 79
permettent de suivre, quoique de loin, le mouvement de la science. 11 n'y a donc pas de raison de marquer une défiance absolue pour les hymnographes indous, quand nous profitons si heureusement et si légitimement des lyriques grecs.