LA MÉDECINE
Que de fois ne pourrait-on pas écarter les coups de la mort! que de fois du moins ne pourrait-on pas, en gravant dans sa mémoire les paroles du vieillard de Cos, ajouter quelques heures à des jours fatalement comptés I Quelle cruelle responsabilité pour ceux qui assistent le malade, s'ils laissent passer le moment opportun! quels remords pour un médecin si, par sa faute, il arrive trop tard ! quelle déplorable vanité de la part de ce même médecin, s*il aime à se vanter d'avoir tant de malades qu'il ne sait comment courir aux plus pressés! et s'il arrive, comme dans les Ménechmes de Plante, tout effaré, disant qu*il vient de remettre la jambe à Esculape et le bras à Apollon! Combien au contraire est sage cette belle parole de Celse : que le meilleur praticien est celui qui ne perd jamais de vue ses clients !
Lorsqu'on prend pour règle d'interpréter les divers passages de la Collection hippocratique les uns par Içs autres, il est bien rare que, de cette confrontation, il ne jaillisse pas des lumières inattendues. Ainsi le début du livre des Préceptes (§ 1) : « Dans le temps est l'occasion, et dans l'occasion un temps bref; la guérison se fait dans le temps, parfois aussi dans l'occasion. Celui qui sait cela doit, pour pratiquer la médecine, s'attacher non pas d'abord à un raisonnement probable, mais h une expérience raisonnée. > Ce début, dis-je, a beaucoup embarrassé les anciens et les modernes commentateurs (1); tout s'éclaircit vite si l'on rapproche de cette proposition, un peu sophistique dans les formes, la proposition si concise, mais si claire, du premier aphorisme, et si Ton y ajoute les réflexions suivantes tirées des mêmes Préceptes : Il y a des maladies pour lesquelles le temps ne fait pas défaut; c il y en a d'autres qui ne présentent qu'une occasion à peine saisissable, de telle sorte que c'est par une longue et minutieuse observation, mais non par un raisonnement à priori, qu'on peut distinguer le temps de l'occasion. Car il arrive trop souvent que la force de la maladie ne parait pas suffisante pour tuer le malade, s'il ne s'y joint Tinexpérience du médecin (2). •»
(i) Voyez ilans les nolis 1 et 2 t. I.X, p. 2r»0-25l, fie M. Lillrc, les //.'ov^'v que i*ai découvertes sur ce pava;:»-, et p;ij:i' *200 «li- iik? Sotk'.s t;t ritmit^ fin utnnUy critt médv:nux,
(2) Prér€pte>, I.
i02 COLLECTION HIPPOCRATIQUE.
c L'affirmation en paroles csl glissante et faillible ; il n'y a de solide que ce qui s'opère par démonstration d'oeuvre: c'est a quoi il faut se tenir et s'attacher sans réserve, si l'on veut obtenir cette aptitude facile et sûre que nous nommons médecine. Le raisonnement est louable s'il prend son point de départ dans l'occurrence et s'il conduit la déduction d'après les phénomènes. L'intelligence qui part, non d'une direction manifeste, mais d'une construction probable, erre souvent dans une condition sans issue et douloureuse (1). >
Qu'en pensent nos médecins philosophes, et qu'en disent nos médecins cliniciens ?
Hippocrate montre un sens médical exquis, lorsqu'il avance que les bons médecins se distinguent surtout des mauvais dans le traitement des maladies aiguës qui sont les plus meurtrières, et de celles où l'occasion d'agir avec succès est la plus fugitive. Le public n'est pas juge du mérite de pareilles cures, et ne comprend pas ce qu'il faut d'expérience, de sang-froid et d'à-propoi pour bien diriger le traitement de telles maladies (2). H entend tous les médecins parler des mêmes remèdes, et, ne sachant pas reconnaître ni le moment opportun ni le meilleur mode d'administration, il suppose que les bons médecins n'en savent pas plus que les mauvais, et, par conséquent, il tient la médecine pour aussi vaine et aussi hasardeuse que la science des augures où chacun interprète a sa fantaisie le vol des oiseaux ou le sens des oracles (3) .
L'expérience est trompeuse, le raisonnement est difficile. Il ne faut pas avoir longtemps réfléchi sur la mobiUlé des actes vitaux, sur les difl'érences que présente une même maladie, sur les nuances infinies des tempéraments, sur la variabilité des milieux, sur la multitude des causes et la diversité de leurs actions, pour apprécier toute la justesse de ces deux proposilions.
Ajoutez à ces raisons que le médecin n'est pas toujours appelé ni dans les mêmes circonstances, ni au même moment de la maladie, de sorte que rexpériencc d'hier ne peut pas servir au-
(1) Préceptes, 1 et 2.
(2) Voyez plus haut, |). 09, iioUî 3, et p. 100-lOi .
(3) Hétjùttt'da/iS Us maladive uiywis^ 2 cl 3.
LA MÉDECINE. iOS
jourd'buiy à moins que le discernement le plus subtil et le plus pénétrant ne vienne corriger les dissemblances et cbercher à égaliser les situations. C'est là la confirmation et le meilleur commentaire rectificatif de l'aphorisme moderne: Ars medica tota in observaiionibus.
Gela est si vrai, que les bons médecins eux-mêmes se laissent, au dire d'Hippocrate, tromper, égarer et embarrasser par les ressemblances dans les maladies, ressemblances plus apparentes que réelles (1) .
Terminons par un passage du traité, probablement cnidien. Des lieux dans r homme (§ A6), où la toute-puissance de la médecine est démontrée par une image saisissante :
c II me semble que la médecine, j'entends celle qui est arrivée à ce point d'apprendre a connaître le caractère des maladies et à saisir l'occasion, est inventée tout entière; en effet, celui qui sait ainsi la médecine n'attend rien de la fortune, mais il réussira, qu'il ait ou non la fortune avec lui (Cf. De Farty A). La médecine tout entière est fortement assise, et les plus belles découvertes dont elle peut disposer ne paraissent pas avoir besoin de la fortune, car la fortune est indépendante, ne se laisse pas commander et ne se rend pas au désir de l'homme ; la science, au contraire, se laisse commander ; elle mène à d'heureux résultais, lorsque celui qui suit veut s'en servir; après cela, quel besoin la médecine a-t-elledela fortune? S'il existe des remèdes qui aient une action évidente contre les maladies, ainsi que je le pense, les remèdes n'ont rien à attendre de la fortune pour procurer la santé, puisqu'ils sont remèdes. Mais s'il est utile d'avoir le concours de la fortune (juand on les administre, ils n'ont pas plus d'action pour rendre la santé que ce qui, n'étant pas remède, a pour soi la fortune. »
Dans llippocrate, i'anatomie, qu'elle soit exacte ou d'invention, cela n'importe pas en ce moment, aune tendance pratique que j'ai cherché à niellre en relief par des exemples nombreux tirés, soit des traités de médecine, soit des traités de chirurgie. En d'autres termes, Tanatomie n'est plus une science d'occasion,
(l) ÈyUU, VI, Mil, 20.
lO'l rOLLtCTION BIPPOIÎHATK.'IF.
comme dans Homère, et n'est pas encore un domaine de l'histoire naturelle ou de la biologie, comme chez les Alexandrins ou chez Galien ; ce n'est, k celle époque, qu'un inslrumenl fort imparfait de la médecine pratique. Nous devons cependant remarquer que l'anatomie comparée n'est Ipas tout â fait étrangère aux hippocratisles; on en trouve des traces à propos du cerveau, du gros intestin et du cœur (1).
C'est surtout par l'étude des fractures et des luxations que, dans llippocratc, l'anatomie ;i fait des progrès (2); et comme il est assez difficile d'avoir des idées préconçues sur les os, sur la nature et sur l'étendue des mouvements, Sur les modifications que ces mouvements peuvent subir en raison des accidents ou des maladies dont ils deviennent te siège, la physiologie des membres est déjà fort avancée, et l'invasion des hypothèses n'a pas altéré le résultat d'observations anatomiques très-précises. Le reste de la physiologie ne vaut guère mieux, malgré quelques notables différences, dans Hippocrate que dans les philosophes; nous la retrouverons tout â l'iieure intimement unie à la pathologie générale. Loin de se réformer, celle physiologie a pris pleine el entière possession de l'erreur; mais nous lisons dans la Collection hippocratique une proposition fondamentale el qui doit faire excuser bien des fautes et bien des omissions, puisqu'elle est précisément !a base de tous nos jugements pour Hippocrate et pour ses successeurs : cette proposition, c'est que la pathologie n'est rien autre chose qu'une portion de la physio-
(1) Vojei la savante el Irès-initrucliie Jittertation du professeur Hlrxcb, de Berlin : Cammmlalia kùlorico-medica de Colleciionis hippocralicae avclot-vm Anatomia quaiù futrit el quantum ad Palhologiam eorvm valueril. Bero)., 18CA, in-A.
(2) L'anatomie des os, telle qu'elle lemble apparaître t«ul d'uo coup et en bluc, pour ainsi dire, dans Hippocrate, n'a, ce semble, d'autres antécédents que la nomenclature homérique ; mais In critique historique ne nous pennel pas d'udmettrc un développemenl aussi spontané; les inlermcdiaires nous écbuppent, il est vrai, touleroia lit ont existé : ainsi on surprend l'auteur du traité i>ej/racturej(l, 2, 3]en dù>poaitian de bUmer ses contemporain! ou ses devaneiers h cause de leurs opinions erronées sur l'anatomie des os et In structure des membres. — \ojei aussi, pour quelques points d'uialomJe descriptive, pour l'anulo mie dans les rapports si ec les fluiionset pour la formation des parties, Uetix dans l'homnir, 5, 6, 7, 8; le traite probablemeul i-nidieu Des gtandea et celui Dei c/iain.
L*ÂNAT0M1£. 105
logic, et qu'il faut connaître Thomnie sain et lout l'ensemble des choses pour bien traiter l'homme malade (1).
Le mot même de nature j appliqué à ce que nous appelons anatomie (2), montre la différence qui sépare les anciens des modernes. La connaissance du corps n*est point pour eux une question d'histoire naturelle ni une question de description, mais une question d'organisme où tout se tien t : les parties, leurs fonctions et leurs maladies. Là où nous avons deux mots: anatomie et physiologie^ ils n'en ont qu'un : <^u(7(ç, nature. Il n'y a pour l'école de Cnide, pas plus que pour Técole de Cos, ni anatomie ni physiologie pour elles-mêmes, mais une nature qui résulte de parties et de fonctions, et dont l'élude est subordonnée à celle de la pathologie interne et externe.
(1) Ane, médeCy 20. — Cf. Hétjhne, I, 2 ; Lmtx dans Ctumimr^ 2.
(2) Le mot àvâropLii, anatomie, ne se trouve même pas dans ia Collection, sauf en tête d'un des traités les plus apocryphes; partout ailleurs on se sert de cûat;, nulure.
Sommaire: Quel est le caractère de la pathologie générale (étiologic^ sémiologie^ thérapeutique) dans Hippocrate. — Dans quels écrits il faut en chercher les principes et les applications. — Ce qu'il Tant penser du naturisme d'Hippocratc et du naturisme en général. — Sentiment de Galicn sur ce sujcL
Messieurs^
On doit chercher les principes de pathologie générale de l'école de Cos dans le I" livre des Prorrhétiquesy surtout dans le Pronos tic et peut-être dans les Humeurs (1) ; la pathologie spéciale dans les Épidémies, la thérapeutique et la diététique dans le Régime des maladies aiguës; enfin, pour Tétiologie, je renverrais au traité Des airSy des eaux et des lieux, si je n'avais les plus grands doutes sur l'origine de cet ouvrage, où je surprends, à côté de belles observations sur Tinfluence des milieux et de considérations élevées sur les rapports du physique et du moral, une théorie des fluxions qui se rapproche beaucoup de celle des Cnidicns (voy. sixième leçon), sans compter une multiplicité d'espèces morbides, de nombreuses explications physiques ou physiologiques qui sont étrangères aux Hippocratislcs (2).
(1) Pour peu qu'on veuille parcourir dans mon édition les Âphorismes et les Coofjues (vojcz pour les rapports des Coaques avec le Pronostic, p. Lxxxvde mon Introduction aux Œuvres choisies cT Hippocrate), on se convaincra, en cousidérant les nombreux passages parallèles que j'ai indiqués pour presque toutes les sentences, d'après les autres traités de la Collection^ que ces deux écrits doivent être rangés <ians la catégorie des résumés et des compilations; tous deux sont destinés à présenter, mais à des points de vue différents, l'ensemble de la pathologie. — Les Aphorismes sont hippncratiques dans leur ensemble, mais je crois qu'ils ont été interpolés à l'aide de divers passages tirés de livres cnidicns et d'autres sources.
(2) 11 faut encore remarquer que la théorie du causas (cî^pèce de la fièvre pseudo-continue) est la même dans ce traité et dans V Appendice au Régime dans les maladies aiguës.
DE LA PROGNOSE. iOT
C'est dans le I" livre des Prorrhétiques qu'on rencontre la )lus ancienne sémiologie, et dans le livre des Humeurs qu'on xouve les propositions fondamentales sur les mouvements sponanés ou provoqués des liquides du corps humain, sur leur cocion, sur les crises, enfin sur Tinfluence soit favorable, soit nuisible que les saisons antécédentes, aussi bien que les saisons ictuelles, exercent dans Torganisme par l'état où elles mettent :;es mêmes humeurs.
c Hippocrate se propose, dans le Pronostic^ de discourir sur les maladies aiguës, non pas sur toutes indistinctement, mais sur celles-là seulement qui sont accompagnées de fièvre ; car il y a des maladies aiguës qui ne sont pas nécessairement accompagnées de fièvre : telles sont l'apoplexie, l'cpilepsic, le tétanos. — Si l'cm objectait qu'il s'est occupé aussi des maladies chroniques, puisqu'il a parlé de l'hydropisie, des empyémes et des affections de la rate, qui sont certainement des maladies chroniques, on répondrait à cela que cette digression même montre avec quel soin il a traité des maladies aiguës ; car il n'étudie pas les maladies chroniques pour elles-mêmes, mais comme étant la suite d'un état aigu (1). > Voilà une vue générale sur le Pronosiic qui est vraie et qu'il faut compléter par quebiucs autres réflexions.
Hippocrate nous découvre, dés le début du Pronostic^ comment il a envisagé l'étude des maladies aiguës : elle consiste, pour lui, à deviner les circonstances passées (2), u pénétrer les faits présents, et, par suite, à prévoir les phénomènes à venir, dans le but de diriger le traitement avec plus de sûreté (3) : c'est ce qu'il appelle \ti précision j \di prescience (tr^ovoca), ou, comme on
(1^ Etienne le Pliilosophe, iii Proyn. Uipp. Cojnm., daiis les Scholiu vt Ilipp, et Gai,, éd. dcDietz^ t. I, p. 51 suiv. Parmi les modernes, cVst M. Ermerinsqiii, dans une disscrtalion spéciale, a le premier et le mieux monlré le caractère pronostique de la pathologie d Hippocrate.
(2) Les Uippocratistcs ne dédaignent pas, quoiqu'ils y mettent beaucoup de ré5Crve, d'interroger soit le malade, soit les assistants, pour s'éclairer sur la maladie. Voy. par ex. Aph. 1, 1 ; Prêa.'ptc.'ij 2. — Quant aux soins à donner aux malades, ils aiment mieux les confier à uu élè\e déjd exercé qu'aux parents ou aux serviteurs.
(3) Cf. aussi EpidàfiicSj \, T).
108 COLLECTION HJPPOGBATIQUB.
traduit généralement, la prognose^ qui embrassait l'étude des signes dans toute sa généralité.
Presque absolument privé des lumières fournies par Tanatomie et la physiologie normales ou pathologiques, Hippocratc considérait la maladie comme indépendante de Torgane qu'elle affecte ou des formes qu'elle revêt, et s'attachait particulièrement à en suivre la marche, le développement et la terminaison. Néanmoins, comprenant tout aussi bien que les médecins modernes la nécessité d'établir certaines règles fixes à l'aide desquelles il lui fût possible de prévoir la succession des phénomènes et l'issue définitive, et de trouver des indications certaines pour régler le traitement; mais ne pouvant arriver à tous ces résultats par la considération des symptômes propres à chaque maladie, c'està-dire de l'état fonctionnel et anatomico-pathologique des organes qu'il n'avait pas Tart d'interroger, il porta toute son attention vers l'étude des conditions générales de la vie, vers l'observation minutieuse et tout empirique des phénomènes morbides qui sont ordinairement considérés non pas comme des existences nouvelles, mais comme des exagérations ou des perversions des phénomènes physiologiques. L'observation de ces phénomènes morbides du présent ne pouvant être utilisée au profit du diagnostic local, lequel consiste à déterminer la nature, le siège et l'étendue de la maladie (1), elle servit uniquement et de toute nécessité à éclairer sur l'état à venir, sur la marche de la maladie, sur son plus ou moins de gravité, sur le temps et le mode de solution, et, par suite, à faire prendre telle ou telle mesure pour s'opposer aux accidents prévus ou pour les diriger. C'est là ce qui constituait en réalité le dogmatisme de l'école de Cos.
Quand un élève de l'école de Cos avait bien étudié l'urine, les selles, les sueurs, les crachats, la respiration, la matière des vo-
(l) N'oublions pas cependant de faire remarquer deux exceptions qui sont comme dos échappées instinctives vers le din^cnostic local: la respiration fréqueute indique un travail morbide ou une inflammation dans U-s régions sus-diaphragma* tiques {Pronostic, 5) ; il faut se mettre en garde, lorsqu'on examine les urines contre l'état de la >e>sie, qui, malade, iMîut donner aux urines les caractères que ce liquide ollre dans certaine.^ alTcclion-- aiguës {iOOt,, 12).
tlltK)RTANnF. DONNÉE A IK flkVRE PfîÉODO-CONTÎNUE. 109
missemenls ou des déjcclions alvines, le sommeil, les traits du visage, la manière de se coucher, les mouvements des mains, rétat de Thypochondre, la température du corps, les dépôts critiques, peu lui importail de savoir précisément en quoi consistait le mal et quel en était le siège, le siège précis. Cependant il y avait bien quelques grandes divisions : les fièvres, les affections de poitrine en général, la pneumonie en particulier, et les empyémes; les affections du foie, de la vessie, de Toreille, de la tête, du pharynx. Les dernières phrases du Pronostic ne laissent aucun doute sur le peu d'étendue et de complication du cadre nosologique des Hippocratistes: a Ne demandez le nom d'aucune maladie qui ne se trouve pas inscrit dans ce livre ; car toutes les maladies qui se jugent dans les mêmes périodes que celles qui ont été indiquées tout à l'heure, vous les reconnaîtrez aux mêmes signes. Or, dans quelque année et dans quelque saison que ce soit, les bons signes annoncent le bien et les mauvais le mal. »
Si nous nous arrêtions, Messieurs, à ces considérations, nous n'aurions pas Tenlière compréhension de la pathologie d'Hippocrate; outre ces traits généraux qui dominent ses écrits, il y en a un particulier et qui achève de leur donner la véritable physionomie sous laquelle rhistoire doit les présenter : ce n'est pas sur toutes les maladies aiguës, mais plus particulièrement sur une certaine classe de ces maladies que portent les observations du médecin de Cos. M. Littré a découvert la fièvre pseudocontinue ou rémittente dans les Épidémies où personne ne la soupçonnait; de mon côté j'ai appelé votre attention sur ce fait capital, que la manière dont les élèves de l'école de Cos ont envisagé la médecine résulte en grande partie de la considération à peu près exclusive du caractère spécial qui domine le régne pathologique dans le milieu où les hippocratistes ont exercé. En effet, la grande maladie de la Grèce (îles et continent), celle qui met son empreinte sur presque toutes les autres affections, c*est celte fièvre rémillenle ou pseudo-continue ; il n'y a, pour ainsi dire, pas un traite (1) sorti de l'école de Cos qui n'en pro-
(1) Par exemple, on retrouve dans les Humeurs (\oy. § 4), et dans les livres II, IV et suivants des flpidémiPSy des notes prisi»*î sur la fi*»vre pseudo-continue.
ilO GOLLECTIOn HIPFOCRATIQIJB.
duise quelques-uns des Irails; pas un où Fesprit de Fauteiir ne soit dirigé de ce côté.
Si l'on se place à ce point de vue pour étudier le traité Du pronostic et celui Du régime dans les maladies aiguës^ on est aussitôt frappé de la justesse de ces observations, on découvre dans ces deui traités un sens qui échappe nécessairement quand on veut les considérer comme nos traités ordinaires de sémiologie ou de thérapeutique, et même on peut surprendre la main des interpolateurs qui glissent çà et là, surtout dans le Pronosticy quelques mots disparates pour compléter ces traités, comme un maçon qui s'aviserait d'ajuster quelques pans de murs à l'œuvre achevée, mais incomprise, d*un habile architecte. A vrai dire, il n'y a point de traités généraux dans les écrits qui appartiennent à l'école de Cos ; ce sont des cliniques ou des monographies rédigées à un point de vue particulier; or, c'est là précisément ce qui en fait la valeur et ce qui nous les rend si précieux.
Au milieu des propositions qui semblent embrasser l'universalité des maladies aiguës, vous trouvez presque toujours un regard vers la fièvre rémittente : ainsi Fauteur du Pronostic parle* t-il, à propos de l'abdomen, des symptômes ou des états pathologiques (hydropisie, ictère'l qui semblent dépendre d'affections toutes locales, c'est encore cette fièvre qu'il a dans la pensée, car cette fiovro se complique souvent de désordres du cô!é do l'abdomen quand elle se prolonge, et elle devait se prolonger par suite de rinsuffisance du traitement; s'il parle de crises simplos ou de dépôts critiques gangreneux, il ne faut pas juger cotio question d'après la pathologie de TOccidenl, mais d'après le résultat dos oK^orvations sériousomonl failes dans les pays chauds mariVag»ux (I), Toul cola nous yrus^ l'avons prouvé en examinant oomparalivomonl la olinît|uo moderno des pays chauds avoi^ oollo dos hippooralislos,
MainionanK quollo i<loo doit-on so lairo dos livres I et III des
CARACIÈRE Ml^niCAL DES ÉPIDÉUIES. 111
Si Ton considère qu'llippocrale ranpe sous le nom A'dpidémies les maladies annuelles produites par rintempérie des saisons, on sera porte à regarder le mote/>2fi{em/e commesynonyme de ce que nous entendons aujourd'hui par constitution médicale saisonnière pendant laquelle régnent, sur une foule d'individus, des maladies ordinaires, mais qui alors revêtent toutes un caractère général plus ou moins tranché, tandis que le nom d'épidémie proprement dit est réservé à une époque pendant laquelle règne une maladie accidentelle, tenant à des causes générales indépendantes des locahlés, sévissant sur un grand nombre d'individus h la fois, qu'elle affecte de la même manière, fidèlement représentée par chaque malade en particulier dans sa marche générale, se montrant sous une forme presque toujours identique, ordinairement grave, souvent nouvelle, ou, si c'est une maladie ordinaire, présentant un caractère spécial dont le traitement est la meilleure pierre de touche. La quatrième constitution renferme la description de maladies qui, par quelques points, se rapprochent des épidémies, telles que nous les entendons aujourd'hui, toutefois ce ne sont pas là encore de vraies épidémies.
Dans la description des constitutions, Hippocrate se contente d'être un narrateur, un historien exact et précis ; il raconte, mais il n'explique pas; il signale la cause, mais ne recherche point la manière dont elle agit, et ne va pas, comme ailleurs, invoquer des théories humorales pour combler la lacune qui existe entre les causes et leurs effets. Dans les Épidémies^ Tétiologie est à l'état d'observation pure et simple, et c'est précisément ce caractère qui fait le grand mérite du livre et qui le met à l'abri de toutes les attaques.
Un mot sur les observations achèvera de nous faire connaître les caractères de la pathologie spéciale d'Hippocrate : le but principal des observations qui sont rassemblées dans les Épidémies^ c'est d'enseigner la marche des maladies, de faire connaître avec précision les paroxysmes et leurs périodes, les crises, que ces crises procurent la guérison ou qu'elles entraînent la mort. Aussi, dans l'énumération des symptômes, Hippocrate ne procède pas d'après un ordre rigoureux ; il ne les suit pas toujours depuis le commencement jusqu'à la terminaison ; ou
112 COLLECTION HIPPOCBATIQUE.
plutôt ce n'est pas des symptômes qu'il s'occupe, mais des signes y c'est-à-dire des phénomènes qui portent avec eux une sorte de décision médicale ou d'enseignement pratique. Cette méthode ressort tout naturellement des principes posés vers la fin du Pronostic.
Le traité Du régime des maladies aiguës est un livre de polémique et de doctrine. La polémique est dirigée d'abord contre les Cnidiens, qui usent de trop de médicaments dans les maladies aiguës, et qui parlent en général des maladies comme en pourraient parler les gens du monde ; car, se bornant à décrire minutieusement chaque symptôme, ils font une maladie de presque chacun de ces symptômes, tandis qu'ils ignorent ce que le médecin doit connaître en étudiant la maladie et non en interrogeant le malade ou les assistants ; — en second lieu, contre les anciens y qui ignoraient le régime des maladies aiguës.
La partie dogmatique du livre comprend l'exposé des principes qui doivent servir à régler ce régime, et en particulier l'emploi de la ptisane, ou crème d*orge, dans les maladies aiguës, celles que les Hippocratistes ont principalement traitées par le régime, mot qui avait même dans Hippocrate un sens beaucoup plus large qu'aujourd'hui (1).
Ces principes sont d'éviter les changements brusques, de se mettre en garde contre les écarts de régime, qui entraînent surtout du danger quand le mal a déjà quelques jours de durée; enfm, de distinguer les espèces de faiblesses : l'une tient à la vacuité des vaisseaux, il faut nourrir; l'autre à une irritation, il faut faire diète.
Broussais était de beaucoup en arrière sur Hippocrate.
Le Iraité Ihi régime n'est qu'un fragment d'un travail plus
(1) L'auteur (cuidien) du Iraité Des affections (&7-G0) a étudié par le détail les propriétés des substances alimentaires. Les doctrines de ce traité complètent et ne contredisent pas celles du II* livre du Régime; mais, dans ces deux ouTra<»es l'hygiène est considérée à peu près comme dans nos traités, c'est-à-dire d'une façon générale et pas du tout au point de vue restreint des Hippocratistes, c*est-4dire nu point de vue des maladies aigué«.
ÊTIOLOGIE. 113
étenda sur la diététique et la pharmacologie des maladies aiguës (1), mais ce fragment est un modèle de raisonnement; l'auteur y montre un sens pratique et une profondeur de vues qui en font un des plus grands livres de l'antiquité médicale.
Dans aucun des ouvrages qui peuvent être rapportés à Hippocrate lui-même^ on ne rencontre un système complet d'étiologie rationnelle (2) ; c'est dans un traité apocryphe, mais probablement hippocratique, dans celui Z)^ la nature de r homme (§ 9), qu'on trouve une page où sont groupés les deux ordres de causes qui paraissent avoir particulièrement attiré l'attention des Asclépiades de Cos.
€ Les maladies naissent, les unes du régime, les autres de l'air que nous introduisons en nous et qui nous fait vivre. On reconnaîtra de la manière suivante l'une et l'autre espèce de maladies: quand plusieurs individus sont attaqués en même temps par une même maladie, il faut penser que la cause est commune, et qu'elle tient à quelque chose dont tout le monde use: ce quelque chose, c'est l'air que nous respirons. Car il est évident que le régime particulier de chacun ne saurait être la cause d'une maladie qui s'étend sur les jeunes, sur les vieux, sur les hommes et sur les femmes, sur ceux qui boivent du vin, sur ceux qui boivent de Teau, sur ceux qui mangent du gâteau
(1) Dans les temps modernes, les deux ouvrages qui rappellent le mieux ce tnitc d'Hippocratc sont: V Hygiène thérapeutique de Ribes, et surtout VUijfjitmc alimentaire des malades de M. Fonssagrives.
(2) Dans V Ancienne médecine, toutes les maladies sont expliquées par le régin^^-' • et cela parait être aussi l'opinion de Tauteur du Régime dans //;>* mafadies nigucs. Dans le lU* livre du Régime ^ les aliments et les exercices jouent également un grand rôle dans Tétiologie. — Dans celui Des airs, l'auteur^ très-paradoxal, les place toutes sous Tempirc de Tair^ qui agit, soit dans sa totalité pour produire les pestes, soit partiellement; en entrant dans le corps avec les aliments pour engendrer les affections sporadiques. Il est difficile de rapporter aux mêmes auteurs «les explications aussi différentes! — >I1 y a également, dans les §§ 22 et 23 de V Ancienne médecine, d'étranges propositions sur l'influence des organes creux et de l'air intérieur qui les remplit pour la production des maladies. Cette étiologie fantastique^ en opposition si manifeste avec le reste du traité^ où tout s'encliaine^ me semble interpolée. C'est mie question à reprendre. — Je me suis expliqué un peu plus haut (p. 107) sur le traité Des air^^ des eaux et des ficux.
DABEMnERG* 8
lia COLLECTION HIPPOGRATIQUE.
d'elle, sur ceux qui mangent du pain de froment» sur ceux qui se fatiguenl beaucoup, sur ceux qui se fatiguent peu. On ne saurait donc s'en prendre au régime, puisque tant d'individus qui en suivent d'opposés sont atteints de la même maladie : il est manifeste que la cause doit en être recherchée dans Tair que nous respirons et qui, manifestement aussi, laisse échapper quelque exhalaison de matières morbifiques qu'il contient. Au contraire, lorsque, dans le même temps, il naît des maladies de toute espèce, il est évident que le régime est la cause individuelle de chacune d'elles, qu'il faut instituer un traitement opposé à la cause apparente de la maladie, et changer le régime (1) . »
Nous ne quitterons pas la pathologie générale sans présenter quelques réflexions sur la nature médicatrice^ ou naturisme.
D'abord, qu'est-ce que la nature? Chez Hippocrate, ce mot est pris dans des sens divers:
1 Dans celui d'organisme (assemblage des fonctions et des organes) doué de mouvements vitaux qui s'exercent, soit pour le maintien de la santé, soit pour la production des phénomènes morbides. — Quel est le point initial de ces mouvements? Cela n'est dit clairement nulle part, et nulle part non plus je ne trouve la mention d'un principe vital (2). Au contraire, dans l'organisme, tout est commencement et Cn, tout concourt et tout conspire ensemble. Je vois seulement qu'au traité Des semaines (§ 32) la vie est comparée à une flamme qui s'allume, oscille et s'éteint (3).
2° La nature est encore X ensemble des choses extra-humaines^ Vunivers. De sorte que la pathologie est étudiée tantôt dans ses
(1) C'est dans ce traite qu'est proclame et défendu le principe de la guérison des maladies par leurs contraires. — Quoique cette mdme doctrine prévale aussi dans le traité Des lieux dans Phomnie, on y lit cependant (§ â2) une proposition sur la guérison des semblables par les semblables dont les homœopatbes se sont emparés bien à tort pour appuyer leur système, car les points de vue sont fort différents*
(2) Ni dans les optiwvrx {impetum facientia; Épid, VI, vni, 7), ni dans cctlc phrase des Préceptes, i, phrase isdée, sans conséquence médicale, et se rapportant, au contraire, à la psychologie : « n faut croire que la nature est mue et enseignée par les choses nombreuses et diverses, sous l'action d*une force. »
{3J Voy., sur la production de T&me, Épid» VI, v, 2.
KATURE MÉDIGATRICE. i!5
rapports avec la nature humaine, et tantôt dans ses rapports avec Tunivers, ou les milieux cosmiques.
3° La nature signifie parfois le naturel^ Vimtinct. Les milieux agissent comme cause des maladies, ou pour l'entretien de l'organisme; rinstinct est le principe de certains actes conservateurs.
Quel est le rôle de la nature humaine, ou de l'organisme, dans la pathologie? Sur quoi se fonde tout le bruit qu'on fait à propos de la nature médicatrice dans Hippocrale? Sur deux textes assez obscurs, isolés, et qui ont donné lieu, dans l'antiquité, à des interprétations diverses. Voici ces deux textes :
Le premier passage est celui-ci : c Les natures sont les médecins des tnaladies (1). »
Suit une proposition qu'on a voulu présenter comme un commentaire : • La nature trouve par elle-même^ non par intelligence^ et sans savoir^ les voies et moyetis. Exemples : clignements, offices de la langue, et autres actions de ce genre. » Ici la nature, ce n'est pas le médecin des maladies, c'est l'instinct, c'est la spontanéité des mouvements pour un but (2) : cela est manifeste par un autre passage (3) où il est dit que les natures n'ont^ en rien, de maître pour les instruire. — De cette notion d'histoire naturelle, ou de physique générale, a la nature médicatriée, il y a une différence considérable. D'ailleurs, celle proposition n'est pas propre à Hippocrate; elle se trouve déjà, presque sous la même forme, dans Épicharme. Enfin, et je ne dis pas cela pour les besoins de la cause, il semble évident que ces mots : Les natures médeciîis des maladies^ sont tout simplement un titre marginal passé très-anciennement dans le texte et inscrit par un copiste qui n'aura pa'j plus compris que les commentateurs l'aphorisme : « La nature trouve par elle-même les voies et moyens. »
L'autre passage se lit dans le traité De F aliment^ § 15: <( La nature suffit en tout^ pour tous, »
La suite du texte et le commentaire de Galien font voir que cette proposition si générale ne s'applique pas à la nature mé-
(1) Épùi., VI, V, 1.
(2) On peut remarquer une idée semblable dans Régime^ I, 15,
(3) Aliment, 39,
MO COLLECTION IlIPPOCRATlQUE.
dicalricc, mais h ce qui se fait contrairement ou conformément a la nature, c'est-à-dire avec ou sans opportunité, à temps ou à contre-temps.
De Tensemble de la doctrine bippocratique sur le rôle de la nature, et même de deux ou trois propositions fort isolées et d'origine suspecte, il résulte tout autre chose que ce qu'on en a dit; jamais les auteurs hippocratiques n'ont prétendu que la nature suffisait à tout pour la guérison des maladies. Non-seulement ils ne Tout jamais dit, mais ils ne l'ont pas laissé supposer. Ils appellent le médecin desservant de Pari et non pas ministi'c de la nature (1).
Asclcpiade a prétendu dans l'antiquité, et les modernes ont lépété avec lui, que la médecine d'ilippocrate était une méditation sur la mort, et qu'il n'avait pas de thérapeutique. Cela est faux. D'abord on trouve dans le Pronostic ^ dans le Régime des maladies aiguës^ dans les Épidémies (surtout dans les livres repaies apocryphes), des traces manifestes d'une thérapeutique ; en second lieu , on oublie que nous n'avons pas de traité vraiment hippocratique de pathologie spéciale, et que ceux que nous possédons sur la pathologie générale sont particulièrement consacrés à l'étude des symptômes, ou du pronostic, ou de réliologie, ou du régime proprement dit, de sorte que même n'y eûl-il dans ces livres aucune mention de thérapeutique, on n'en pourrait pas conclure qu'Hippocrate restait spectateur inactif devant les malades. Dans les traités d'origine douteuse ou cnidienne, ce ne sont certes pas les médicaments et les médications qui font défaut (2).
llippocrate dit, je ne l'ignore pas, que la nature, par ses tendances spontanées, nous indique la route à suivre pour expulser les humeurs nuisibles, mais il admet, en même temps, que la
(1) Épid,, 1, 5.
(2) Voy. Affections, 45, sur Tutilité et la difficulté de la connaissance des médicaments; et, sur les procédés thérapeutiques, Èpid,^ VI, ii, 1. — On lit dans le Iraité De l'art ^ 8 : « Si le mal est plus fort, non pas q\te la nature, mais que les instruments fournis par Tart ou par la nature, il ne Taut pas espérer que le médecin en triomphera. » — Voyez aussi, pag^ 99 et suiv., tout ce qui est rapporté sur la puissance «le la miilecine et sur l'insuffisance de la fortune.
NATURE MÊDICATRICE. 117
nature se trompe et qu'il importe parfois de s'opposer à ses tendances (1). Il ajoute même qu'il ne faut ni trop se presser d'agir, ni cesser d'agir, mais qu'on doit soutenir, aider la nature. Tout en admettant les crises, il ne nie pas pour cela que la nature agisse tantôt spontanément et tantôt aidée par le médecin pour la délivrance du malade; encore reconnait-il que, parfois, les crises manquent, qu'elles sont incomplètes ou irrégulières.
Ce n'est pas Hippocrate qui est déraisonnable, ce sont ses interprèles qui le travestissent au profit de leurs idées. Les bons médecins croient tout ce que croit Hippocrate; cependant ils ne croient pas à la guérison des maladies par les seuls efforts de la nature. Quand on a étudié les effets physiologiques des médicaments et qu'on sait comment ces effets se changent en actions thérapeutiques, il n'est plus possible de faire profession de foi de naturisme.
Suivant les Hippocratistes, les opérations physiologiques ou pathologiques résultent du mouvement de la vie ; on n'admet d'intervention ni extra-naturelle, ni extra-organique ; on ne reconnaît que l'action de la nature humaine, ou celle de la nature universelle. Mais, comme la nature est inintelligente, comme elle n'a pas de savoir, pas d'instituteur, cela est dit positivement (voy. p. 115), on ne peut pas s'y fier, car elle fait mourir avec le même aveuglement qu'elle fait naître et vivre.
Sans doute la nature travaille quelquefois à réparer le mal qu'elle cause; mais elle y travaille comme conséquence d'un procès pathologique engagé et non en vue de la guérison. Ainsi elle refait la peau divisée: cela est vrai, parce qu'une plaie est le siège d'une transsudation plastique ; mais elle refait la peau sans se soucier des difformités que peut causer la cicatrice ; et si elle
(1) Humeurs^ 1 cl 4. Au § 5, l'auteur recommande de considérer ce que prwluit le bénéfice de la nature ou celui de l'art. — Sur la direction à donne» aux dépôts qui font fausse route, voy. Épid,, II, m, 8; VI, ii, 7; Pron, 24 ; mon édit. d'Hii)pocrate, p. 175 et 588. — M. Bouchut, naturiste décide, mais très-bon clinicien, m remarque {Pathologie générale^ 2* éd. Paris, 1869) que la doctrine des crises doit être interprétée dans le sens rc5lreiiit qui lui est assigné ici; il pense en mémo temps que cette doctriuc des crises est auvfi solidement olihlio qiif ccllf* dp< ji.ur> critiques est illusoire.
118 COLLECnON HIPPOCRATIQUE.
la Ferait ici, elle la défait là. Voyez plutôt les ulcères rongeants, les érosions fatales des membranes, ou même des parenchymes, au milieu d'une fièvre grave. Laissez faire la nature, elle crève l'intestin et enlève un malade en moins de quelques heures au milieu de la plus belle convalescence !
C'est vrai que la nature crée parfois une circulation collatérale; mais c'est vrai aussi qu'elle arrête toute circulation en créant une embolie.
C'est vrai qu'elle expulse parfois les corps étrangers, et qu'elle résorbe un épanchement; mais combien de fois elle conserve ces corps étrangers, et combien de fois elle transforme en pus l'épanchement séreux ! Un hippocratiste l'a dit : la nature fait le pour et le contre, elle est une et multiple (1).
Si parfois elle guérit un petit mal de tète par une grande épistaxis, combien de fois elle tue par une apoplexie, ou par la rupture d'un vaisseau! Là où il faut un grand remède, elle reste inactive pour le bien, et n'agit que pour le mal; là où le mal est sans conséquence, elle s'avise de le guérir.
Elle purge quand il ne faut pas, elle accumule les humeurs nuisibles quand il faudrait les évacuer. Suivez-la donc là où elle tend, dans une incoercible hémorrhagie, dans un vomissement incoercible, dans un choléra violent (2) !
Prenons donc la nature pour ce qu'elle est : pour une puissance aveugle qui obéit à des lois que nous ignorons en partie, mais à des lois qui s'enchaînent si bien les unes aux autres, qu'une action conduit à une autre action, tantôt bonne et tantôt funeste ; applaudissons-nous que, dans une longue suite de siècles, la réflexion, appuyée bur l'expérience, permette aux hommes de ne pas croire à la fataiité de ces lois, et leur laisse la liberté d'op-^ poser la médecine à la nature.
Voilà la vérité sur le naturisme d'Hippocrate; rien de plus, rien de moins. D'une doctrine sensée, qui a subi l'épreuve dé-
(1) Aliment^ 47. C'est précisément dans le môme traité qu'on veut trouver la nature raédicatrice !
(2) On ne pourrait même pas invoquer la méthode substitutive comme preuve des tendances toujours salutaires de la nature.
NATURE IIÉDICATBICE. iiO
cisive du temps et des hommes, on fait une doclrine ou fausse ou compromettante.
Même entre les mains de Galien, qui cependant prend à la lettre et tient pour authentique cette phrase si souvent invoquée : c( La nature guérit les maladies » , le naturisme laisse encore une grande place à l'intervention des médecins. En théorie, la nature est au premier rang; en pratique, la médecine dirige toutes ses opérations.
Voici le commentaire du médecin de Pergame sur le texte hippocratique:
« On s'imaginera peut-être que ce sentiment {la nature guérit les maladies) fait rejeter la médecine (1) ; il n'en est rien. Si quelqu'un donc disait qu'on peut éloigner la maladie par le moyen d'aliments salutaires donnés dans des moments et dans des proportions convenables, par des fomentations, des cataplasmes, des lavements, des saignées ou d'autres moyens semblables, ce ne serait pas avancer une fausseté ; il serait également vrai de soutenir que les médecins guérissent et que la médecine contribue au rétablissement de la santé ; mais de même qu'on peut avancer avec vérité que les médecins remédient au mal, il est également vrai de penser que la nature règle chaque chose pour la conservation de l'animal, et que c'est elle la première qu^ guérit, surtout quand elle se défait des humeurs nuisibles par quelque évacuation critique, par exemple par une sueur copieuse, par l'urine, par les vomissements ou les selles. Ainsi, cooiaie lii nature, le médecin et la médecine peuvent se dire également les instruments de la cure des maladies. La seule question est de savoir auquel d'entre eux on doit donner la première place, et qui l'on doit mettre dans le second rang, surtout parce qu^, d'autres choses qui contribuent à la guérison venant à s'ajouter, on doit asâgner à chacune la place qui lui convient. H nous plait de dire que la nature guérit les maladies, mais on peut
(1) J'emprunte, en la modifiant un peu, la traduction abrégée de ce passage (Comment. V in Epid. VI, 1 ; t. XVII, p. 224-229), à M. Ravel, qui l'a inséré dans soD excellente thèse intitulée : Exposition des principes tMrapeutigyôt de GaUen (Paris, 1849, in-A').
IMf COLLECTION HIPPOCRATIQUE.
Iff f%Uitu\ri^ nvrc V(^ril<i que la inéJecinc, que le médecin, que ses hUU''*it i\\u^ Touverturc de la veine et le flux de sang la guérissent HijaDi. pDUl-dlro pourrait-on ajouter que le cuisinier qui apprête Um idiiiiouU» l'artiste qui fait les instruments et celui qui prépare Ida I ouiA(lt*Ht y contribuent chacun en quelque chose» puisqu'on «it Hort do oon artistes dans la préparation des agents thérapeu- Mquotti copondant, dire qu'ils préparent les remèdes, ne serait iiiiu n'oupriiniM' avec autant de justesse et de précision que de duo (|u'il4 proparcnt les matériaux dont les médicaments sont (.MiM|i(i»nH; car It^s choses ne deviennent remèdes que par l'appli- (wilh'fi liiilo dan» le temps opportun : ainsi le vin, s'il est donné 4 |ii ii|i(m, ont un médicament; si, au contraire, on en fait boire au immIimIo a (!orilre-tcmps, de manière à occasionner la frénésie ou Ift iMim, un ne peut plus l'appeler remède, mais cause de malailio. (iMol ont donc celui qui fait que la substance devient médii./Miiofil7 (l'ont (tohii qui trouve et saisit l'occasion. Et qui peut-il Mio kl ro n'ont un médecin? Aussi le médecin est-il plus néces- Mil 0 ofi nohil du malade que le vin qu'il ordonne, car le vin n'est mIIIo qiio l/irM|U*on le donne à propos et en quantité convenable; Il dlunil'O la rnlhioMo. Or, le médecin connaît le temps et la maiilfHio do pi'oiM'rlro Ioh remèdes, non pas seulement parce qu'il OHl MM «Mirortl doué de raison, mais parce qu'il a appris l'art de dlMllMKMor 00 (|ui est salutaire d'avec ce qui ne l'est point; s'il m'mVmH, om oflot, cotte connaissance qu'en qualité d'animal rai- HdMIMiIdo, il ont certain que tous les hommes seraient médecins. Il /0M»Mll do 14 (|M0 l'art de la médecine, par sa dignité, est sunoili'Ml MM MiAdooln, puisque c'est le secours de l'art qui le met 4i(i ôImI do doiMplor Ion maladies; et comme les instruments qu'il MMidido lo noi vont ot le secondent, lui et son art, de même la
tMMd«.(.|MO i4 !♦« Mi^dooln nervcnt et secondent la nature De là
Il iMtmU «ImtoiMOMt (Jdmbien la nature est au-dessus de tous les mj.i \i{{\ «MMUil'MOMt on quelque manière à la conservation et au I .;l.d,ll.»MiiuoiMl d<» lit *»nté, puisque leur office consiste uniquetuMtl i\ lui l"*HMU «Ion matériaux qu'elle puisse employer, de la UMM»*" l»iV''U \\W Im« HMU'OW arts subordonnés au médecin lui fourni ••-uh!''^ mhUuHM*- »
SOMMAinE : Exposition des principes tic rKcolc ik' Cnidc. -^ Cliirurj^ie liippooratiqiic. — Maladies des femmes. — Uapprochcmcnt entre la putholojric hippocratique et la pathologie moderne.
Messieurs,
C'est dans les écrits de Cos qu'on trouve Porf/anisme et la maladie; c'est dans les écrits des Cnidiens qu'il faut chercher les organes et les maladies. Je serai bref sur les Cnidiens (l), car il est difficile de résumer des ouvrages ou domine la multitude des détails, 011 manquent trop souvent les vues d'ensemble. Cependant il y a une théorie, celle des fluxions, qu'il faut d'abord signaler en rappelant qu'elle est liée avec une angiologie toute d'invention (2). Indiquée seulement dans le I" livre Des maladies (1, 1), dans celui Des affections (18), cette théorie est exposée tout au long dans le traité Des lieux dans l'homme; elle sert d'explication à la plupart des nombreuses espèces de maladies qui sont décrites dans le I" et le IP livre Des maladies et dans celui Des affections internes. Ces maladies sont attribuées à des uk ordinairement de pituite, quelquefois de bile, plus rare-
(1) Dans la préface du III" ?ol. de son édit. d*Hippocratc, p. xii et suiv.^ M. Ermerins^ résumant trcs-sommaircmcnt les doctrines contenues dans les écrits qui composent les divers groupes admis par lui^ a divisé les ouvrages cnidiens eu ouvrages contemporains d'Hippocrate et d*Euryphon, et en ouvrages récents^ ou postérieurs à ces deut auteurs. L'idée me paraît juste^ mais elle exigerait uue démonstration que M. Ermerins indique à peine. De plus, comme je crois très-fermement, avec M. Littré, que la 6ollection hippocratique a été formée telle h peu près que nous la possédons, avant l'ouverture de la bibliothèque d'Alexandrie, la distance qui sépare les ouvrages anciens des plus récents n'est sans doute pas aussi grande {muUo posfj que le dit notre savant confrère, et doit être réduite à quelques années.
(2) Voy. pages 95 et 96.