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THÉORIE DES CAUSES FINALES

Il faut avoir toute la confiance que possédaient les anciens dans leur science logique pour poser un pareil problème, et surtout pour oser le résoudre dans tous ses détails.

Dire que la nature ne fait rien en vain^ c'est tout simplement s'arroger le pouvoir d'en déterminer toutes les lois, d'en pénétrer tous les secrets. Assurément les modernes ont poussé fort avant la connaissance delà nature, cependant pas un des savants actuels n'oserait se charger de démontrer ce principe, ni dans sa généralité, ni dans ses particularités. Limité aux êtres organisés, aux animaux, le problème offre des dillicultés si considé-* râbles et si nombreuses, que personne ne voudrait le poser de cette façon. En soi il n'y a rien de si dangereux que d'enchainer les recherches scientifiques à un principe posé à priori; il arrive inévitablement que l'esprit, détourné de l'observation des faits, est entraîné vers des solutions arbitraires pour donner raison au principe. Dans le cas particulier, c'est-à-dire pour Galien, l'en* treprise était encore plus dangereuse et plus vaine. Sa physiologie, qu'il a reçue de ses devanciers, est radicalement fausse dans la plupart de ses parties ; son anatomie est généralement exacte (je dis généralement, car elle est incomplète ou fausse dans plusieurs points) ; mais encore elle est exacte à la condition qu'on ne la transportera pas des animaux sur lesquels elle a été faite, à l'homme, queGalien n'a jamais disséqué (1). Or, c'est ce transport que Galien lui-même n'a cessé de faire, concluant toujours des animaux à l'homme; c'est d'après un tel procédé qu'il a établi sa théorie des causes finales, cherchant à expliquer des fonctions humaines par des organes d'animaux qui n'y sont pas propres; c'est sur ce fondement ruineux qu'il fait reposer sa démonstration de l'adaptation des organes aux fonctions, et

croire que nous participons à ses desseins. » — De celte proposition à se passer de Dieu, comme Pascal le reprochait à Descartes, il y a un abiuie. — Voyez dans Revue fies cours fi* ft^rnirrx un article historique très-judicieux de M. Janet sur ie.t muses finales (Va près Descarta (année 1868, p. 767 et suiv.).

(1) On pourrait, sous diverses réserves, conclure de l*homme aux animaux, pour les organes qui concourent à l'accomplissement de certaines fonctions de la vie intérieure ou même de la vie de relation; mais une telle conclusion est impossible quand il s'agit des fonctions mécaniques (|ui diiïérencieni justement Thomme des animaux.

ait OALUN.

subsidiairement de la sagesse du Créateur. On ne saurait rien ima(^ner de plus illusoire qu'un pareil système.

On peut affirmer que cette recherche aristotéUco-galéniqoe des causes finales a plus contribué qu'aucune autre cause i rendre les progrès de Tanatomie à peu près stériles pour la phjfsiologie. Au lieu de chercher expérimentalement ce que sont les fonctions, et si ces fonctions, telles qu'il les supposait, étaient réellement expliquées par la disposition des organes, Galiai accepte dans presque tous ses points la vieille physiologie comme un dogme, et il plie Tanatomie & la fois aux eiigénees du sys* téme physiologique et à celles du système philosophique. On en a des exemples manifestes en ce qui regarde le oerveau» le foiei le cœur, les organes génitaux, et même pour les organes dont les fonctions sont plus évidentes, le pied ou la main. Tout ce temps perdu à concilier l'inconoiliable eût été certainement employé plus fructueusement par un tel homme, s'il eût porté son allm* tion désintéressée sur les autres parties de l'anatoaiie et de Is physicdogie, comme il Ta fait pour le système nerveux.

La sûreté des connaissances de Galien , en ce qui eon* cerne le système nerveux, tient précisément à ce qu'il n'y avait là d'engagées que deux théories : celle d*Hippocrate, qui place le sentiment et le mouvement dans l'encéphale, et celle des hétérodoxes, qui les mettent dans le cœur* «- Galien, par une soumission, heureuse cette fois, aux opinions d'Hippo* craie, a embrassé la bonne doctrine, et il Ta vérifiée, étendue, propagée à l'aide des plus belles et des plus déoisives expériences. Ce qui revient toujours à dire que Tanatomie est impuissante à réformer la physiologie , tant que la physiologie ellemême ne passe pas, comme l'anatomie, de l'ctat d'idée à l'état de fait, de l'hypothèse à l'expérimenlalion.

Un élément essentiel manquait encore à Galien pour démontrer ce principe, que la nature ne fait rien en vain : c'était la notion du lype dans la série animale, notion sans laquelle il n'est pas possible de se rendre compte, ni de certaines dispositions qui nVxistenI que pour mémoire dans telle classe d'animaux, ni des modilications d'appareils avec identité de fonctions, ni de nouvelles fonctions en rapport avec de simples modifications

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dWganes (1) , ni enfin de cette simplicité de la nature qui se sert du même pour arriver à Tautre. Car la structure des organes résulte de lois générales, et non d'une loi particulière établie spécialement pour un organe dans une espèce animale; de sorte que, suivant une vue très-ingénieuse d'Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, c*est l'organe directeur modifié qui déterniine la fonction, laquelle à son tour réagit sur Torgane. Enfin, l'anatomie pathologique est une des sources les plus précieuses pour déterminer l'utilité des parties dansTaccomplissement d'une Tonction, et Galien n'était pas très^ avancé dans cette voie.

On arriverait peut-être à se rendre compte, par la structure, de Futilité des parties dans les organes qui servent & des fonctions mécaniques ou physiques ; mais cela devient à peu près impossible pour tous les organes qui concourent A des fonctions dynami* ques ou essentiellement vitales. Qui pourrait déduire les fonctions du foie, de la rate, du pancréas, du cerveau ou des nerfs, de leur structure? Celle des poumons ou du cosur pourrait, jusqu'à un certain point, mettre sur la voie de leurs usages : eh bien I souvenez-vous de ce que les anciens ont fait du poumon, surtout du cœur ; n'oubliez pas non plus l'étrange et longue confusion que de grossières analogies de structure ont fait établir entre le système fibreux et le système nerveux.

En réunissant toutes les connaissances, celle de Yanatomie et de la physiologie normale ou pathologique, celle des lois générales de Torganisnie dans la série animale, il serait encore téméraire de reprendre à son profit le principe aristotélique.

Il n*est ni prudent ni respectueux de faire dépendre l'existence de Dieu, ou du moins la foi en sa sagesse, de celle prétendue adaptation des organes aux fonctions ; puisque ce qui était vrai hier devient faux aujourd'hui, il se trouve que la saf/esse divine est smis la df!pendanre de la sagesse humaine ^ et, par conséquent, toujours en suspens. C'est là une preuve contingente s'il en fut jamais, et qui n'a pas plus de fixité que la science sur laquelle elle repose, et par conséquent aucune réalité substantielle.

(1) Il en eut do ranatomic comme de la formation organique des Iangiie.<i, où les mots n'ont de Traie existence ci de vraie signification que rapprochés de leur» racines communes.

24ô GAU£N.

Pascaliqui se connaissait en preuves» disait de œlle-ci c qu'elle € était plus propre à engendrer le mépris que la connaissance ( de Dieu » (1); et quand Pascal tenait un pareil langage» il songeait à toute la somme de mal qui égale au moins la somme de bien dans Torganisme, aux yeux d'un théologien. — Pour un physiologiste» il n'y a point de mal dans l'organisme* mais des lois qui acheminent inévitablement la vie vers la mort» par le jeu même des organes et par suite de Taccomplissement des fonctions. — Création et destruction sont deux termes connexes et parallèles. C'est un fait dont on ne peut tirer d'argument ni pour ni contre la sagesse ou la bonté divines» mais pour l'existence de lois Uées à l'existence même des êtres.

Dans la doctrine de Galien, qui est aussi celle d?Âristote, et qui, au grand détriment de la libre recherche dans le domaine de la physiologie» est devenue celle de l'Église» les instincts préexistent aux organes ; car le corps est l'instrument de l'âme» attendu que l'âme est cause formatrice du corps en tant que cause finale générale. Chez tous les animaux, le corps est accommodé aux facultés de l'âme; de là une diversité de parties en rapport avec la diversité des âmes. De sorte que l'âme individuelle crée les organes en raison de ses aptitudes natives» et sans qu'intervienne l'idée d'un type général dont les réalisations particulières déterminent les formes organiques, ce qui frappe» comme nous l'avons vu plus haut» de stérilité toutes les recherches sur l'adaptation des organes aux fonctions.

Anaxagore disait : V homme est le plus sage des animaux parce qti*il a des mains. — Aristotc , retournant la question, affirmait, et Galien le suit, que C homme a des mains parce quil est le plus sage des animaux^ car la main iiest quun instni' ment. — La conception moderne est l'opposé de la conception aristotélique; ce sont les organes modifies d'après le type qui déterminent l'aptitude aux fonctions. Nous sommes avec Anaxagore.

Toute la partie philosophique du traité De l'utilité des parties

(1) Il y a une sorte de contradiction entre cette proposition et le reproche qu'il adresse à Descartes (voyez plus haut, p. 213). — Du reste, ce reproche nous est connu, non par Pascal lui-même, mais par sa nièce Marpruerite Pcrrier,

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