THÉORIE DES CAUSES FINALES
est un commentaire de la doctrine aristotélicienne. — Les exemples sont très-souvent les mêmes, et il n'y a vraiment rien de très-original en cette partie du livre de Galien, si ce n'est de construire sur cette doctrine un traité complet de l'organisation. Cependant Âristote avait entrevu Tidée du type lorsqu'il dit que les oiseaux ont une petite rate, quoiqu'ils n'en aient pas besoin, parce qu'il fallait conserver le signe ; mais il ne s'y est pas arrélé plus que Platon, qui avait déjà dit : Les hommes ont des ongles parce que les animaux doivent en avoir (1). Il fallait attendre Goethe et Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, pour avoir la pleine possession de cette idée du type.
Le type est un fait, une loi. Mais c'est un fait anatomique et une loi naturelle, ou ni la métaphysique, ni la théologie n'ont à intervenir.
Nous savons, à n'en pas douter, que les organes varient avec la diversité des fonctions, sans qu^il y ait création nouvelle et spéciale; nous savons que Vinstînct varie en raison de l'élévation des organes et des fonctions, et que chez l'homme s'ajoute un principe spécial, une âme, pour correspondre à la perfection de l'organisme et à une fin supérieure. — Mais est-ce l'idée de la fonction qui détermine l'organe, est-ce le fait de l'organe qui crée la fonction? Ce sont là des questionsquiont à peine besoin d'être posées devant le principe plus général d'unité de composition. Laissons donc la proposition si vague et si téméraire à la fois: La iiature ne fait rien en vain y pour y substituer celle-ci : La nature ne fait rien qiien vue de la réalisation partielle du type général^ et en raison des milieux oit vivent les animaux^ réalisation partielle à laquelle correspondent des fonctions spéciales.
Après avoir essayé de faire comprendre d'une manière géné« raie pourquoi il faut, en biologie, se garder de la recherche des causes finales, et pourquoi Galien aurait dû s'en défendre plus qu'un autre , il est bon de prouver par quelques exemples à quoi cette recherche aboutit dans le traité De futilité des parties.
Voyons d'abord ce qui est résulté de la fausse assimilation des
(1) Voyez ma tracl. de Galien, t. I^ p. 122, note.
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animaux à l'homme ; choisissons Texemple le plus frappant et le plus classique :
La main. — Les muscles et les tendons sont merveilleusement disposés en nombre, en forme, en force, en relations, pour remplir toutes les fonctions dont la main est chargée, donc le Créateur ne pouvait imaginer un instrument d'une plos grande perfection; rien n'y manque et l'on ne pouvait rien y ajouter: c'est le témoin le plus manifeste de la suprême sagesse. Or, voici que, toute vérification faite, c'est une main de singe, où le ponce n'est pas opposable aux autres doigts, qui est chargée d'exécuter les fonctions d'une main d'homme , où le pouce est opposable ! — Quand cela se découvre, voilà la sagesse de Dieu singulièrement compromise par la présomptueuse ignorance de (îalien.
On ne manquera pas de faire cette objection : Que Galienaîl mal vu les choses, cela ne change rien aux conditions essentielles du problème : aujourd'hui que nous connaissons les muscles de la main humaine, nous reconnaissons bien Tadapiation des organes aux fonctions, et nous pouvons entonner un hymne en r honneur du Créateur. Mais voyons on peu : la main est on organe très-limité; cependant comparez les descriptions de Bichat, de Boyer, avec celle de Cruveilhier ou de Sappey ; comparez l'explication des fonctions de cet organe dans ces auteurs avec celle qu'en donne M. Duchenne (de Boulogne) : ce que Bichat aurait pu présenter en preuve de la sagesse divine est une explication illusoire en présence de celle que donne M.Duchenne^ei qui sera peut-être à son tour rectifiée ; de telle sorte que la démons^ tration est tous les jours à recommencer sur de nouveaux frais : ce qui était sagesse hier est folie aujourd'hui. Donc la déroons- Iration recule à l'infini, donc la preuve est toujours contingente et jamais directe ni positive; elle est frappée de suspicion par son énoncé même, puisque la science est constamment en pro- {^rès; donc eniin la démonstration de l'existence de Dieu est toujours au degré provisoire.
Antres exemples. — Galien, pour expliquer les mouvements du pied chex l'homme, se sert de Tanatomie du singe, pour qui cette partie du membre inférieur est un organe de préhension comme la main !
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C'^st en partie au muêclê peaueiery qnî n'existe pas chex l'homme, que Galîen attribue la délicatesse du tact dans la main. Enfin H explique les mouvements de pronation et de supination par une articulation mobile cubito-earpienne que je constate sur le singe, mais qui n'existe pas chez les hommes.
Cependant, à cdté de cela, Galien décrit avec une rare exacti^ tude tous les muscles communs et propres des doigts, même les lombricaux, même les interosseux qu'il a découverts, le pal-' maire grêle, sans oublier les prolongements fibreux que l'aponévrose antibrachiale et le ligament annulaire envoient autour des fléchisseurs, ni la gaine des longs fléchisseurs et longs extenseurs, ni la perforation du fléchisseur superficiel par le fléchisseur profond. — Vous voyez donc bien que même la perfection de l'anatomie ne peut pas révéler les secrets de la physiologie.
Pour prouver la sagesse de In nature^ Galien veut démontrer que cette nature n'a considéré que la variété des mouvements là où il n'y avait pas & pourvoir à la solidité, et en preuve il allègue l'épaule I Sans doute les mouvements y sont très-variés, mais de notre temps les luxations y sont aussi très-fréquentes. Peut-être que du temps de Galien, la nature, plus sage, ne permettait pas à l'humérus de se luxer ! Puis il y a des propositions naïves, comme celle-ci : Quand les articulations sont disposées de telle façon qu'il ne peut pas s'y former de mouvements, la nature ne pourvoit pas à la variété des mouvements ; puis d'autres étranges comme celle-là : La nature eût bien voulu placer la rate près AcB portes du foie, là où le résidu atrabilaire qu'attire la rate pouvait être entraîné par son propre poids, mais il n'y avait pas de place vacante, l'estomac s'étant hâté de l'occuper tout entière; un large espace restant libre au côté gauche, elle y a logé la rate! — Plus loin on voit que le foie est divisé en lobes pour mieux embraser et échauffer restomac , qui à son tour doH cuire les aliments; malheureusement les lol>es n'existent que chez certains animaux, alors comment la coction se fait-elle dans l'estomac humain ? Deux cents exemples de cette force n'épuise* raient pas encore la matière.
La recherche des causes finales n'est pas mise uniquement en
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échec par suilc d'une fausse assimilation des animaux avec rhomme, ou par Timpossibilité radicalede déduire une fonction de la structure de certains organes (1), mais encore par l'insuffisance des connaissances anatomiques. Aux exemples déji allégués incidemment, ajoutons-en deux qui achèveront de prouver cette dernière assertion. Les os ethmoîdes ont été percés par Galien (2), ainsi que la membrane pituitaire, poar maintenir les communications nécessaires entre reacéphale et l'arrière-gorge, de sorte qu'il y a un mouvement d'inspiration et d'expiration qui se propage au cerveau, en même temps que ce viscère se purge de ses superfluités. Eh bien 1 pour détruire une pareille opinion, il a fallu attendre jusqu'au milieu du XYir siècle, même après la découverte de la circulation. Le chapitre neuf du vnr livre de Y Utilité des parties est tout entier consacré à démontrer la grande sagesse de la nature qui a créé deux enveloppes, ni une seule, ni plus de deux, pour protéger le cerveau; car, l'encéphale et le crAne étant des substances contraires, la nature établit entre eux les deux membranes qui forment exactement l'intermédiaire entre la dureté du crâne et la mollesse du cerveau ! Mais que fera-l-on de tout cet enthousiasme quand on trouvera un troisième intermédiaire, l'arachnoïde? Les partisans aveugles de Taulorité nieront tout simplement Tarachnoîde, comme on a nié la circulation et mille autres découvertes, puis on n'en continuera pas moins à célébrer le Créateur dans ses œuvres admirables, et Galien dans sa sublime interprétation.
Si j'ai rapporté tous ces exemples des erreurs, des méprises, des naïvetés ou des ignorances de Galien, ce n*est pas dans le dessein, qui serait fort ridicule chez un historien, de nuii'e à la réputation du médecin de Pergame, mais dans l'intérêt même de rhistoire. Si j*ai attaqué le dogme des causes finales, ce n'est
^1) San!( compicr qiu\ tlans le désir de tout expliquer, tantôt on attribue It création «le eerlaiaes |>arlies à ties raisims tout à fait secondaires, et tantôt on renverse la série naturi*Ue île e.iu*e à effet. Aiu'si, toujours, sui^.inl iialien, le cou e#l erëe eu xue du l.ir\n\ el p»»ur donner aux nerfs du bra-s une pl.iee «ufTisante pour qu'ils |.iiiNS«Mit Si- detnelier de li ino(>lle.
(2' \o\ct au<>i ^p. 06) ee (pie j\ii dit de la eoniinunicition inuirineo par ijalien entre le:* deui \eutrieules du cœur.
PHYSIOLOGIE nu SYSTEME NERVEUX. 221
certes pas pour ébranler la croyance en Dieu, mais pour montrer qu'il ne Taut pas faire dépendre la démonstration d'une telle vérité des oscillations d'une science aussi mobile qu'est la biologie (1) .
Je ne voudrais pas, Messieurs, vous laisser sous ces fâcheuses impressions, ni tenir dans l'ombre une des parties les plus intéressantes de l'œuvre de Galien ; nous quitterons donc le domaine des spéculations et des rêveries pour entrer un moment sur celui de la physiologie expérimentale, et je reprendrai, à cette occasion dans ma Thèse, quelques pages déjà anciennes. Mais il convient de rappeler, comme préliminaire indispensable, en ce qui touche le système nerveux, les théorèmes, parfois justes, souvent inacceptables, sur la distinction des nerfs en ceux du mouvement et ceux du sentiment, et de déterminer nettement jusqu'où Galien était allé dans cette distinction.
Le cerveau est le principe du sentiment et du mouvement; la moelle naît du cei*veau comme un tronc de sa racine : c'est de lui qu'elle reçoit l'abondance de ses facultés; elle est comme un second centre (2), comme un autre cerveau. Aucune partie ne jouit du sentiment et du mouvement, si ce n'est par l'action des nerfs; les nerfs n*ont pas une puissance innée, ils la reçoivent du cerveau et de la moelle : ainsi la sève monte de la terre aux racines, et des racines h l'extrémité des rameaux (8).
Mais d'où vient au cerveau sa force première, sa puissance motrice et sensitive? On croit généralement que Galien la fait consister dans X esprit^ que le cerveau élabore pour le distribuer aux nerfs. Cette proposition se trouve bien, en effet, dans quelques-uns de ses écrits ; mais ce n'est pas là sa doctrine favorite ; cette doctrine est encore beaucoup plus mécanique; elle tient à celle des tempéraments; il la fonde sur l'état de mollesse ou de dureté des centres nerveux et de leurs ramifications. Ce qui est
(1) Dès 18^1, dans ini thèse inau^ralc déjà citce^ je montrais quelle déplorable influence ce dop^me des causes finales avait exercée sur les études de Galien.
(2) Voy. Des lieux affect, Vf, 7.
(3) Mûller n*a pas mieux exprimé cette idée, quand il a dit : « La moelle épinière est conductrice du principe nerveux ou de ses oscillations ; elle est partie coiisiiluante des organes centraux. » (PhysioL^ t. 1, p. 348-360.)
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mou, dit-ili est plus facilemenl impressionné que ce qui est dur, et par conséquent il sent. Ce qui est dur, au conlrairoy a plus de force, et par conséquent il metU. Comme déduclion, il admet que les sens agissent par suite de Y altération de leurs parties constituantes (1) : ainsi le cerveau antérieur est plus roou que le postérieur (cervelet)^ parce qu'il est véritablement le siège des sens. Le cerveau se durcit à mesure qu'il avance vers la moelle, et la moelle, à mesure qu*eUe approche de sa terminaison : aussi les nerfs qui naissent de la moelle sont-ils affectés au mouvement (2) , et ceux du cerveau au sentiment ; mais, pour corriger cet aphorisme trop absolu, il admet que certains nerfs du crâne se durcissent pendant leur trajet, ou bien sortent des régions les plus postérieures du cerveau, afin de pouvoir servir aux rooavements des organes situés dans la tête. En dépit de cette théorie bizarre, Galien reconnaît celle fois par Texpérience que la deuxième paire {oculo-moteur^ je suis sa classification) est motrice; que la troisième {trifacial) est & la fois sensitive et motrice par ses anastomoses avec la cinquième {facial) ; que le facial est un nerf moteur; que la sixième paire (imeumogastrique^ ylosso^phor rytujien^ spinal) est sensitive, et que la septième {ffrand hypoglosse) est motrice. Il a découvert que de la moelle naissent des nerfs spéciaux pour le sentiment de la peau du coUt de la tête et des bras (3).
D'où procède cette théorie mécanique ? Tout à la fois de l'observation directe , car elle semble avoir été établie sur l'inspec* tion des nerfs optiques et olfactifs, nerfs spéciaux d'afyparence molle; et dune idée à priori^ comme il en est tant venu i ceux qui ont voulu chercher la cause première de ces actes mystérieux : le mouvement volontaire et le sentiment.
(1) (îalifii «lit (|iu: roreille a été faite aérienne, pour correspondre aux sons; l'œil clair, pour rocctoir la splendeur de la lumière; la langue, d'une subsifanef niolle, pour èlre impressionnée par les parliiules sa[>ides; l'olyel de l'olfaction, tenant le milieu entre Tair^ riiuuiide et la lumière, «on organe est iikhiv léger que l'air et moins épais que l'iunnide.
(2) (i'est pourquoi la sixième paire a été envoyée du eervcîiu aui Ttsràv5, quoiqu'il eut été plus expédient de lu faire \euir de la moelle, (/>f tuiOfff des pat tirs, l\, 11.)
(3) Des lieux affectés, IV, 7, et III, iA.