DE LA MÉ0BO1ME A SALEBN
par conséquent, à l'histoire générale, c'était de tirer parti des documents salemitains mis nouvellement au jour, d'un côté, pour compléter le tableau de l'enseignement et de la pratique de la médecine au moyen âge ; de l'autre, pour restituer à Salerne ses véritables titres de gloire, ignorés, et même, s'il faut tout dire, frappés par avance d'un mépris de convention. Il était jusqu'ici difficile, ou mieux impossible, de savoir ce que signifient, à la fin du xir siècle, au xiii* et au xiv% toutes les citations des ouvrages salemitains. D'où venaient-elles? Salerne ne nous avait donc pas légué seulement son code d'hygiène en vers? Ces médecins, qui de France, d'Angleterre ou de Germanie, vont s'instruire dans la civitas hippocratica^ qui les y attire ? Est-ce la belle vue, est-ce le bon air 7 Non, assurément ; ce sont les leçons des maîtres, et certainement aussi les visites au lit du malade. C'est bien, en effet, par ce côté des études médicales que Salerne mérite le beau surnom de civitas hippocraiica; c'est à Salerne que nous retrouvons pour la première fois, après la grancfe antiquité, les cliniques et les recueils A' observations dans la Practica d'Ârchimathaeus. Nous savons aussi que l'anatomie y était démontrée, au moins une fois chaque année, sur des cochons, à défaut de singes; et même, dans ces lectures sur fanatomie, on trouve une mention des chylifères observés sur des cochons, etle germe des découvertes de Fallope sur l'ovaire; les vaisseaux du foie reçoivent déjà l'épithète de capillaires.
Les ouvrages salemitains entrent à peu près pour moitié, avec les plus anciennes traductions et compilations néo-latines, dans l'enseignement médical de l'Italie, de la Gaule, de l'Angleterre, de l'Allemagne et même de l'Espagne ; cela déjà limite la part d'action quona attribuée aux Arabes, car, jusqu'au milieu du xir siècle (la voix de Constantin, sur la fin du xr, est une voix isolée et presquesans écho) (1), la médecine salemitaine, comme
(1) Voyez mes Notices et extraits des manuscrits médiCy etc, p. 77 et suiv., sur les traductions et les vols de Constantin. — Dans le XXXVU* vol. des Archives de Yirchow, 1868 (tirage à part^ même année), M. Sleinschneider, orientaliste distingue^ a publié un mémoire fort savant intitulé : Constantinus Afs'icanus, und seine arabiîche Quellen^ dans lequel il confirme, pour le Viatique ^ les conclusions aux* quelles nous sommes arrivés, M. Dugast et moi, contre Constautin.
la médecine du reste de l'Occident, reste néo-latine^ ou, pour préciser davantage, gréco-latine ; j'en ai mis également toutes les preuves sous vos yeux.
Les maîtres salernitains n*ont pas eu entre leurs mains d'autres manuels que des livres rédigés aux dépens des ouvrages grecs et remaniés à diverses reprises, ou quelques-uns de ces ouvrages eux-mêmes traduits en latin ; cependant ils sont les représentants de la tradition et non les esclaves de Tautorité : il y a parmi eux des systèmes opposés, et avant le régne à peu prés exclusif de Thumorisme, on trouve à Saleme, surtout dans les ouvrages de Petrocellus, de Gariopuntus, de Bartholomaeus, même de Cophon, des traces évidentes, nombreuses, quoique fortuites, du méthodisme. L'omnipotence de Galien se fait sentir un peu plus tardivement; dans les trois ou quatre premiers siècles du moyen âge, la Somme médicale^ tirée en partie de Soranus et Tune des grandes sources du méthodisme d*occasion chez les Néo-Latins, domine comme livre officiel.
On peut donc distinguer deux périodes dans la littérature médicale de Saleme : la première, représentée surtout par Gariopuntus, procède des traductions néo-latines, où dominent celles des auteurs méthodiques ; dans la seconde période (XI* siècle et les deux premiers tiers du xu*), Thumorisme prei|d en grande partie le dessus avec Trotula, Cophon, les Platearius, Bartholomaeus, Ferrarius, Archimathaeus. Ces auteurs, qui parlent assez souvent en leur propre nom, n'ont pas encore les Arabes (1), mais les traductions de Galien (j'ai compté 16 ouvrages), d'Hippocrate [Aphorismes^ Pronostics^ Epidémies) y d'Alexandre de Tralles, de Paul, traductions faites sans doute du VII* au XI* siècle ; j'ai retrouvé toutes ces traductions.
C'est avec les mêmes ouvrages que commence l'enseignement à Paris et à Montpellier, deux écoles de même date environ (2). Les Arabes les envahissent promptement, lorsqu'ils
(1) Peut-être ont-ils eu quelques échos de TOrient parles médecins juifs. (Voyet plus loin, p. 277, note 1.)
(2) Vujez pour Montpellier un texte (1137 environ] mis en lumière par Jaffé (p. 47 de sa dissertation intitulée : De arte medka ioecuHiUf Berol., 1853, iii-8).