ZHU DES SCIENCES MÉDICALES AD XV* SIÈCLE
J'ai souvent répété devant vous. Messieurs, et j'ai prouvé, je pense, à Taide de nombreux evemples, que ranatomie n*éuil point capable à elle seule, par sa propre vertu, par la seule éridence des faits observés et par une pure déduction, de créer ou de réformer la physiologie; qu'au contraire, en mille circoiistances, pour Hippocrate, pour Galien, pour les Arabes, pour les anatomistes du moyen âge ou de la renaissance, la physiologie avait accommodé Tanatomie à ses caprices et fantaisies (i), lui faisant dire, pour le besoin de sa cause, tout autre chose que ce qu'elle voyait et touchait (2). Mais, à côté de cette proposition, désormais incontestable, il y en a une autre parallèle, non contraire et non moins assurée, c'est que la physiologie ne peut pas faire de progrès sérieux sans le secours de Tanatomie ; encore faut-il, pour qu'elle profite de l'anatomie, et pour qu'elle paisse à son tour en agrandir le domaine, que la physiologie sacrifie les hypothèses aux expériences. En d'autres termes, il faut qucb physiologie cherche de son côté, par Vexpérimeniation^ en même temps que l'anatomie cherche du sien \i9xV observation^ pour que ces deux sciences puissent se rencontrer et se prêter de mutuelles lumières. L'explication historique de la longue stérilité de l'anatomie, c'est que le gros de la physiologie s'est constitué à une
(1) Le xvii* siècle offre quelques rares exceptions qui conlirmeut plutôt la rè^ qu'elles n'y cootredisent.
(2) Au moment où j'insistais sur cette démonstration historique de rimpuis$aiK« de l'anatomie^ signalée déjà par moi à propos d'Hippocrate, relui de uos physiologistes modernes qu'on peut le mieux comparer a Harvey cxpérimeutaleiir, M. Claude Dernard, écrivait dans le numéro de la Heviie des deux, mondes qui i paru le 15 décembre (ma leçon est du 13) : « Sans doute les connaissances amlomiques les plus précises sont indispensables au physiologiste, mais je ne crois pu pour cela que l'anatomie doi\e servir de base exclusive à la physiologie (qu'il appelle Qcrement une science coïKjuéranie, par opposition à l'anatomie, qui est ou science de constatation), et que cette dernière science puisse jamais se déduire directement de la première. L'impuissance de l'anatomie à nous apprendre les foictions organiques devient surtout évidente dans les cas particidiors où elle est réduite à elle-même. » C'est une bonne Tortune pour la démonstration historique de se rencontrer ainsi, sans s'être donné rendez-vous, avec la démonstration scientifique. — Ou peut ajouter que plusieurs des grandes découvertes analomiqucs sont dues au hasard (nous le verrons au xvii" siècle), loin d'avoir clé faites pour répondre à lU besoin reconnu de la physiologie ou à des recherches déterminées d'aviace.
A QUELLES œNDITIONS S'OPÈRENT LES BÊrORMES. S25
époque fort recalée, non-seulement sans le concours des expériences, mais en dehors de toute notion positive sur la structure de la machine humaine; Vidée a précédé le fait; et, ce qui n'est pas moins fâcheux, la théorie des causes finales est venue subordonner impérieusement le fait à Tidée; ou, ce qui revient au même, contraindre une anatomie incomplète à s'adapter à une physiologie imaginaire, pour justifier la nature c qui ne fait rien en vain s» . Il n'y a pas de meilleure et plus certaine condamnation de cette théorie, à laquelle on appliquerait volontiers le mot à la fois spirituel et profond de Claude Perrault: c La grande louange que cent aveugles pourraient donner à une beauté ne serait pas aussi avantageuse que la plus médiocre d'un seul homme qui aurait de bons veux. >
Tout cela nous fait comprendre comment, dans la marche logique des événements médicaux, au sortir de la période de conservation, le xvr siècle a été le grand siècle de Tanatomie descriptive ; — comment le xvir est devenu le grand siècle de l'analomie des tissus et de la physiologie expérimentale ; — comment enfin, au xviii% la médecine (théorie et pratique) a pu, en s'appuyant sur ses deux soutiens naturels, l'anatomie et la physiologie, auxquelles la chimie prêtait déjà une nouvelle force, commencer à se réformer elle-même par l'observation cUnique. J'ai donc eu raison d'avancer que le xv* siècle a été actifs puisque les médecins ont beaucoup lu et beaucoup écrit; — qu'il a été stérile^ puisqu'il n'a presque rien produit pour lui-même, et que son plus grand mérite est d'être le père du xvi* siècle- La première moitié du xvr siècle est un drame en trois actes ou trois tableaux. Dans le premier, on voit un grand nombre de médecins, entraînés par le mouvement qui emportait toutes les intelligences, se jeter dans l'érudition nouvelle, prendre violemment parti contre les Arabes en faveur des Grecs, c'est-à-dire secouer le pouvoir du jour pour se courber sous celui de la veille. — Dans le second acte apparaît une minorité turbulente qui ne respecte pas plus les Grecs que les Arabes : j'appellerais volontiers le chef de cette fraction le Luther de la médecine, si Paracelse eût réussi à autre chose qu'à augmenter les ruines,
IM DBS SOBnCES MÉDICALES Att tTt* SIÈCLE.
e'il avait fonilé un élablissement durable, et s'il c'avait pas dit lui-même que Luther n'était pas digne de dénouer les cordons de 9fs souliers. Le règne de Paracelse est court; ses partisans n'ont pas grande renommée ni grande action; quelques-uns, montrant plus d'habilelé que de ferveur, tâchent de.concilier les opinions du maître avec celles de Galien, comme Pierre d'Abano voulait, à la un du xiii° siècle et au commencement du xiv, mettre d'accord Galien et les Arabes : des deux côtés l'entreprise eut le même résultat. Finalement, et par une suite de transformations, Paracelse conduit i van Helmont, et celui-ci mène àSylvius de leBoe!
L'esprit novateur, cet esprit actif, ingénieux, passionné, mais non pas révolutionnaire, ne pouvant se contenter ni de la coalition qu'il venait de former avec les Grecs contre les Arabes, ni du radir^lisme aussi vain que compromellant de Paracelse, et ne trouvant non plus chez les Grecs aucun système nouveau, aucune théorie qui déjà n'eût été mise en circulation par les Arabes, semble abandonner un moment le terrain de la pathologie générale pour s'affermir surcelui de la palhologiespéciale: il rassemble des faits, ébauche des descriptions, modifie en quelques points le cadre nosologique, et en même temps il se livre avec autant de succès que d'ardeur aux recherches analoraiques, qui commencent h saper par la base l'omnipotence des Grecs aussi bien que celle des Arabes. Tel est le troisième acte ou le dènoûment du xvr siècle. Au xvi* siècle, l'analomie descriptive est le grand œuvre des intelligences d'élite, comme l'alchimie est le grand œwre. des esprits aventureux.
La lutte, Irés-vive au xvi' siècle entre les Grecs et les Arabes (1), est loin de se terminer avec ce siècle ; elle se prolonge durant une grande partie du xvil' (2), malgré l'enfantement d'une multitude de systèmes qui ne sont pas plus d'Avicenne que
{1} Oii liL beaucoup les Grèce, mais un lie uégtigï pas ksArubea; no en trnuierail In preuve ilans les veillions isseï mulliplii'es i|ii'ou donne cic leurs auvrnin^s nu lïi* sikle.
(3) Unller Ititfiomtnenfer 1e(iftriilil>l«)bcsuconp trop tAI, même avant lo Arabes; il let fail lliiir beaucoup trop lot uusaï, car il j a encore du ii(iinbreu:c partisans d'Aticennc, de Bhaièi ou de Mésué nu ivi° siècle.
MUtTlPLICITÊ DES SCJET» D'ÊTTDE. 357
île Galien, eE malgré les conquêleR de plus en plus nombreuses de l'espérience sur la tradition. Chatiuc elTort des arabistes (car ils trouvent encore des auditeurs au pied des cbaires publiques) est une occasion de triomphe pour les Grecs. Les Arabes sont défmitivemeni vaincus; les Grecs régnent à peu près sans partage dès les premières années du xvnr siècle ; toutefois, phénomène bien remarquable, quoiqu'il se produise si tardivement, les Grecs sont acceptés parce qu'ils enseignent les bonnes pratiques de la médecine, et non parce qu'ils en représentent les bonnes théories.
Médecin bippocralique est devenu synonyme de médecin observateur. Ha fallu (luatorze cents ans.pour consommer en principe la ruine du système de Galien; il a fallu presque deux siècles pour tirer les dernières el décisives conséquences de cette bataille à jamais mémorable livrée et gagnée par Ilarvey en 1628. L'Angleterre avait porté le grand coup; le reste de l'Europe complète et achève la réforme en des sens différents par Sydenham, Morgagni, Haller, Barlhez, de Haen, Stoll, Bichat, {troussais et notre immortel Laennec.
Si la littérature du xv' siècle est abondante el déjà compliquée, à plus forte raison celle du xvi' peut être caractérisée par ces deux mots : multitude et diversité. Des éditions ou traductions de presque tous les auteurs grecs et de quelques arabes; des commentaires qui embrassent une grande partie des œuvres d'IIippocrale et de Galien ; d'amples ouvrages originaux, des écrits polémiques, de nombreuseset importantes monographies; les langues modernes qui commencent à se substituer au latin; des branches nouvelles greffées au tronc principal par les développements qu'ont pris lanatomie, la chirurgie d'armée, l'histoire naturelle, la critique des textes et l'étude des épidémies; — tout, en un mot, se réunit, au \vi° siècle, pour embarrasser et retarder la marche de l'historien, sans ajouter toujours un bien vif attrait à sa tâche, puisqu'il faut se résigner, après déjà quinze siècles de patience, à dévorer des in-folio et des in-quarto remplis des théories du passé, d'assertions fausses, de faits mal établis. On serait tenté de se laisser aller au découragement,
iSS DES SCIENCES MËOICALES AU XTl' SitCLE.
peut-être à un vrai désespoir, si l'on n'entrevoyait quelques rayons de lumière à travers ces nuages épais, si l'anatomie et la chirurgie ne rachelaient la médecine, et si l'on oubliait qu'il faut passer par toutes ces étapes de l'erreur pour arriver à la possession de la vérité.
Nous avons partagé les écrivains du xvi' siècle en cinq groupes, sans compter les na/ura^/sïes, qui, loin de rendre d'èniinenls services à la médecine, surchargent la matière médicale et compliquent la thérapeutique : 1° Les réformateurs par t érudition ou humanistes. En prenant parti pour les Grecs contre les Arabes, ils se mettent à la tète d'une renaissance plulôl littéraire que scientifique. Celle phalange compte de grands noms : Leonicenns, Durel, Gonthîer d'Andernacb, Houiller, Linacre, Gorrée, Fuchs, Cornarius, Mercuriali, Champier, Montanus, Valesius (1), et d'autres qu'il serait trop long d'énuraérer. Mats quelles discussions stériles! le fond manque à peu près complètement, puisque, en fabsence d'une expérience person nelle indépendante, il n'y a pas moyen de contrôler les dires el les observations des Grecs ou des Arabes; de plus, on discute sur des textes où la critique n'a fait aucun triage ni fourni aucun terrain solide par la confrontation des manuscrits. — 2" Les réformateurs par l'anatomie. Ceux-là sont les vrais; on les nomme Massa, à qui l'anatomie des viscères doit d'assez nombreux accroissements; Benîvenius, dans l'ouvrage duquel on trouve de curieux renseignements pour l'anatomie pathologique ; Ai. Bencdictus, plus renomme pour la pureté de son stvle que pour ses innovations, car il suit presqne uniquenjent Galicn; Bérenger de Carpi, qui n'a pas assez profité des nombreuses ouvertures de cadavres qu'il a pratiquées pour rectifier et enrichir !'.4n«(om/e de Mundinus; Jacques Dubois, qui a fait plusieurs découvertes importantes, mais dont il n'a pas toujours eu conscience ; Cannanus, dont le nom se rattache aux premières notions sur les valvules des veines; Estienne, qui a réformé
[1] VBlesiue.Uant sesConfmtin'^?!, eM un di'Sïuleurs qui anllemieui dt'niH«i]U(i les vsines subtilité des Arnlies. — Il Tsut roiiiiiri(uer qu'au ivi* ûecXe, le» rceliorches ou les dîtputes d'éruililJDn ont crév un genre presque nnuveau en liltôralure inédicule, le geort éiitstolairt.
BÊFOBIIATBURS. — ANATOMISTES. ' 2(29
quelques points de ranatomie des os et des muscles deGalien; Vésale; Fallope(l); Arantius, auquel on doit de bonnes recherches sur le fœtus et ses annexes ; Coiter, trop peu connu, malgré ses travaux sur Tembryogénie , ses observations sur les mouvements du cœur, et son zèle pour l'anatomie comparée ou pour Tanatomie pathologique ; Eustachi, dont Yésale redoutait particulièrement la critique et qui sur beaucoup de points a agrandi le domaine de l'anatomie; Ingrassias, h qui Tostéologie et les organes des sens sont fort redevables ; Yarole, qui le premier a cherché une méthode pour la dissection du cerveau ; Fabrice d'Acquapendente, qui a plus de réputation que démérite: il avait beaucoup disséqué, mais il a écrit à un âge déjà avancé, et presque sans mettre à profit s^ dissections. Son premier ouvrage, le plus justement célèbre, a pour titre : De venarum ostiolis (Pataviae, 1603) (2). La renommée qui s'attachait à de tels noms, surtout à celui de Vésale, ne les a pas mis à l'abri des calomnies ridicules et des violentes attaques de l'école réactionnaire de Paris.
Quand on parle de Yésale, il est difficile de répondre à Topi* nion que le public médical s'en est faite, plutôt sur son ancienne réputation que sur l'exacte et consciencieuse révision des pièces du procès : il y a quelque péril à paraître vouloir abaisser le piédestal sur lequel la tradition a élevé ce grand homme; mais c'est le devoir de Thistorien de mettre les faits en leur jour et les hommes à leur place. — J'ai tâché de remplir ce devoir; je crois avoir apprécié, comme il convenait, les services considérables que Yésale a rendus pour l'époque où il vivait, mais en même temps j'ai démontré que son traité De corporis humant fabrica, envisagé dans la série historique, n'était qu'une seconde édition, revue, corrigée et beaucoup amendée, des écrits anatomiques de Galien. — Yésale a remis en honneur les vrais principes de l'anatomie; il a disséqué comme l'avait fait Galien, et ne s'est
(1) Voyez un mcmoirc rciligc avec beaucoup de soin par Calderato (Vincenzo) : Brevi Cenni sulla vita e sugli scritti anatomici di G. Falhppio (Pad., 1862, 8°),
(2) Au XV* et surtout au xvi' siècle, on s'occupe beaucoup des figures anatomiques, comni'[^ on peut le voir dans l'ouvrage de Choulant : Geschfchte und Bibiiographû: (1er nnatomischen Abhildung (Leipzig, 1852, 4**). H parait que sous Philippe II, en Kspngne, c'est par des mannequins qu'on suppléait aux dissections.
330 DES SCKHCES HÊDTCALKS kV tVl' SIfeCLE.
pas contenté d'ûi/mr des cadavres, fommeceU se pratiquait de son temps; il a mis l'observation delà nature au-dessus de l'autorité, el il a commencé cette démonstration qui devait précéder toute recherche ultérieure, à savoir, que fialien avait disséqué des animaux et non des hommes ; il a transposé, pour ainsi parler, les descriptions galéniques du singe k l'homme; enûn il a appliqué ces divers principes k tout l'ensemble de l'anatomie : en ce sens, il est le restaurateur de l'anatomie descriptive. Cependant son scalpel ne va guère plus loin, pour les nerfs el les vaisseaux, que celui du médecin de Pergame ; ses découvertes personnelles ne sont ni irès-nombreusesni tout à Tait de premier ordre; son traité renferme encore trop d'erreurs, héritage funeste de Galien.
L'école italienne, où Vésale a reçu le cijpiplément de sa première instruction, a donné un homme moins populaire parce qu'il a été sur un plus petit théâtre el qu'il a écrit de plus petits ouvrages, mais qui doit'être compté au nombre des plus grands anatoiiiistes : c'est Fallope. Haller a dit de sa personne: * Candiu duavir, in analome indefe!i:sus,magnusinventOT,inneminem « iniquus », et en parlant de ses Ohservationes anatomicae : n Eximium opns et cui nuUum prioritm comparari potesl. > Ce n'est pas Vésale qui a fait Fallope, quoiqu'il soit son aîné de quelques années (Vésale né en 1513 ou I51â; Fallope, en 1Ô23); mais tous les deux sont le produit du même milieu scientifique. Le premiei' a écrit un Ojms majus; le second, des Libelli tiurei. Fallope avait le génie de l'invention ; Vésale, le génie de la méthode; ou pluLôt Fallope avait du génie, Vésale n'avait que du savoir (1).
L'étude des ouvrages de Vésale m'a démontré une fois de plus avec quel soin jaloux on doit remonter aux sources, combien il
(1) M. Hueser, dnns \e Jahrtsberichi lier geaamm. Medic. (1867, l. I, p. 382), seinlile tniurer ce jugement sur Vésale ud peu sommaire, el il pense que l'auvrrtgo, ne conUat-il pas une BjUutic, mais setilemenl Ici figures, eerait d^ j ïmmoiieL J'auni, je l'espère, roiTHsian de coDllroicr mun uppréciatioo en rcpraduisant plut tard les ar^iDDnts que j'ai (ait valoir dans mnn eoMn; i|uaut aut Ilg-ures, j'use aRlnncr (que innn etccllcnl ami me pardonne) qu'un ||T>iu<l nombre manquent ab< lolnment d'eioctitudc el de vérité ; or, de tels dérauls en un Ici livre ne saaraieal Gtre compensés par U beauté du dessin ou de la gravure.
RÉFORMATEURS. — MrSIOLOGISTES. •— CUlIlCIElfS. 331
faut se défler des informations d'autrui. Lorsque j'abordai, il y a de cela plusieurs années, le traité De corporis humam fabrica^ je me persuadais que ma tâche devait être fort allégée par la lecture d'une monographie qui a pour titre: Etudes sur A. Vé' sale^ et, pour auteur, M. Burggraeve (Gand, 1841); mais, dès les premières pages, j'ai cru reconnaître que M. Burggraeve prête à Vésale des opinions qu'il n'avait pas, lui attribue des découvertes imaginaires, ou qui se lisent, soit dans Galien, soit dans les prédécesseurs immédiats du célèbre anatomiste de Bruxelles, tandis qu'il ne lui fait pas toujours honneur de celles qui lui appartiennent en réalité: même le texte de Vésale, transcrit au bas des pages, condamne parfois l'interprétation de son biograpiie. Il m'en coûtait de mettre sous vos yeux les preuves de ces assertions; cependant, par respect pour un confrère digne de toute estime, et fort instruit d'ailleurs, je ne pouvais pas sacrifier les droits de l'histoire, ni paraître porter de faux jugements, si on les rapproche sans contrôle de ceux de M. Burggraeve. 3" Le troisième groupe formé par les écrivains du xvr siècle comprend \q^ ré formateur s par la physiologie. Servet, Columbus, Caesalpin, voient bien que les choses ne se passent pas comme le disent les anciens pour le mouvement du sang, mais ils ne savent pas encore comment elles se passent; ce ne sont que des précurseurs qui n'ont pas conscience de leur œuvre, ni de l'avenir. — û° Les réformateurs par r introduction des théories chimiques^ ou plutôt alchimiques^ dans la médecine. Paracelse et ses adeptes. Le moment de la chimie n'était pas venu (1); elle ne pouvait rien sans la circulation. — 5° Les cliîiiciens^ qui donnent la main aux analomistes et qui essayent de rentrer dans les voies de l'observation telle qu'elle est enseignée par les meilleurs écrits de la Collection hippocratique ; mais la prolixité fatigante de Galien a plus d imitateurs que l'élégante sobriété d'Hippocrate, et souvent il faut lire des volumes entiers pour y trouver un fait bien vu et bien rendu. Sans doute les Consilia du xv* siècle ne sont pas moins diffus (2), cependant ils offrent parfois plus d'intérêt que
(1) Voyez plus loin ce que je dis sur ce sujet à propos de Paracelse.
(2) Tantôt ces Coïmiia sont rédigés en vue d'un malade^ et tantôt, impersonnels, en vue d'une espèce de maladie.
332 DES SQENCES MÉDICALES AU XVl' SIËCLE.
bien des recueils d'observations du xvi* (1), car ils nous fournissent une foule de dclails sur les mœurs, les pratiques el la lillérature médicales, qui fonl trop souveol dêfaul dans ceux du xvi°.
La distribution géographique des écrils médicaux se prête à quelques considérations qu'on ne doit pas négliger non plus. — Quoique ta division du travail ne soit pas trés-netlement établie, parce que les nationalités ne sont pas encore aussi distinctes qu'elles le deviendront plus lard, cependant il y a moins d'uniforitiilé au xvr siècle qu'au xV, non-seulement pour le genre des écrils, mais encore pour !a part qu'y prend chaque pays. Au IV' siècle, l'Italie a le monopole, c'est la gran{le ufHcine; après l'Italie, vient la France, et, en France, surtout Montpellier; après la France et l'Italie, rien ou presque rien. Au xvi° siècle, l'Italie conserve le premier rang pour l'analomie (Véaaie est un de ses élèves etFaliope un de ses enfants) ; la France, loin de céder à l'impulsion, se met en travers de presque toutes les innovations ; elle sacrifie résolument la natureà Galien. A peine pouvons-nous opposer nos Jouberl, nos Fernel et nos Baillou, aux Benivenius (^], aux Benedictus, aux Monlanus, aux Brassavola, aux Massa, aux Donatus, aux Fidelis de l'Italie. D'un autre côté, la Hollande et l'Espagne entrent Irès-sérieusement en ligne : la Hollande par Remberlus Dodonaeus, Foreslus (3), Heurnius; l'Espagne, avec Christoph. a Vega, Valesius, Bravo, Mercatus, un des plus grands cliniciens du xvr siècle, qui est surtout le grand eiècle de l'Espagne médicale, Uodericus a Fonseca, Enfin, l'Al-
(1) Cctontlei AninuidEfsioHes tl caulionet de Ludo>. StptaJJus qui riippelli'nl le mieux lea Consilia ; encore Je Icb trouve parfois inféricurce.
(2) La Pratique d'A1i?>. Benediclus me parai 1, je dnls ccpendniil le taire romnrqucr, avoir été trop vantée; car elle consiste surtout en listes de iniidicuneulB. Benediclus use des nouiellcs traducUons faites sur le icrec, mais sou érudition va jusqu'à croire que Paul d'Egine est antérieur à Galien, el que c'est un écrïTnin peu connu. Cet Buteur a du moins un telle précieui pour l'histoire de in syphilis.
(3) Uarcclius Donatus, Sehcnckius el Poreitus sont les premiers qui aient essayé de montrer à l'aide de l'analomie patbulogique qu'il peut etister des maladies du cœur sans que la vie Mil pour cela taUlcmeul compromise. — Avec lei auteurs que
e l'école Je l'observation médiralc.
RÉFORMATEURS. — CHIRURGIENS. — AUTOPLASTIE. 333
lemagne se met en scène avec Paracelse : c'est en Allemagne que le syslème de ravenlurier d'Einsiedeln trouve d'abord et conserve ensuîle le plus d'adeptes. Les Italiens n'ont pas plus accepté la réforme de Paracelse que celle de Luther. On dirait presque une affaire de tempérament. — L'Angleterre se réserve et se recueille : elle va enfanter Harvey.
La chirurgie redevient tout à fait nôtre ^ comme elle l'avait été du temps de Guy de Chauliac ; peu de noms peuvent rivaliser avec ceux de Paré, de Franco et de Guillemeau (1). On copie, on imite, on paraphrase, on abrège Paré, comme on avait fait autrefois pour Guy de Chauliac ; les chirurgiens italiens vivent un peu sur leur ancienne réputation: ni Vigo, ni Maggi, ni MarianusSanctus, ni même Fabrice, n'ont exercé une aussi grande influence que Paré. Le chirurgien qui, à cette époque, dans la Péninsule, a peut-être le plus mérité de la postérité, est Gaspard Tagliacozza (on écrit aussi Tagliacozzi, et même Tagliocozzo), auteur du célèbre traité : De curtorum chirurgia per in$ilio?iem, dont la première édition a paru à Venise en 1597, P. Vaiitoplastie, ou, pour user d*un terme plus général, la chirurgie plastique décrite dans Celse
d'après les auteurs grecs, rappelée par Galicn et par Paul d'Egme, semble avoir été à peu près oubliée jusque vers le milieu du xv"* siècle, c'est-à-dire jusqu'au moment où deux chirurgiens de Catane en Sicile, Oranca le père et son fils Antoine, imaginèrent
(1) Ou peut voir dans \* Index funereus chirurgicorum parisienstum de J. de Vaux, le grand uombre de chirurgiens dont le nom s'est conservé, et qui ont exerce à Paris de 1315 à 1727. La l*"" édition de cet Index a été publiée à Trévoux en 1714^ et s'arrête au chirurgicu Gigot, 1713; la reproduction de V Index à la suite des Recherches sur V origine et les progrès de la chirurgie en France (édd. 4° ou 12") pousse la série jusqu'à G uitard, 1729; mais de Vaux^ mort au commencement de 1720^ l'avait continuée seulement jusqu'à de Leurye, fin de 1727. — Je connais deux exemplaires de V Index funereus, éd. de Trévoux, avec des additions de la main de de Vaux, l'un qui m'a été autrefois trcs-obligeammcnt communiqué par M. Régis de Ghantelauze (il s^arrête à Gnuboué, 1721), l'autre, que j'ai acquis tout récemment, va jusiiu'à Leurye. Une copie de ces additions, moins complète que les originaux^ existe aussi à la bibliothèque de l'Arsenal. Non-seulement les exemplaires dont je parle contiennent la suite des chirurgiens depuis 1713, mais aussi plusieurs corrections et additions pour les chirurgiens antérieurs à Gigot (171 3) et dont on n'a pas profité eu réimprimant V Index à la suite des Recherches, J'aurai ruccasion de revenir sur cet Index et sur les notes manuscrites.
3S/!i CONSULTATIONS MÉDICALES AU XTI* SIÈCLE.
de refaire d'abord le nez, puis les oreilles et les lèvres, soit aux dépens du visage lui-même, soit pour le nez avec la chair du bras (1). A la fin du xv' siècle et durant le xvr, la famille des Vianeo, ou des Bojano de Tropea en (lalabre, pratiquait le même art avec le même succès (2); il est difficile de savoir comment elle l'avait appris ; on suppose, mais sans preuves décisives, que c'est par un élève des Branca. Quant à Tagliacozn, s'il n'a pas, lui aussi de son côté, le mérite de l'invention (on le lui conteste), il est du moins certain qu*il a perfectionné b méthode, et qu'il a fait sortir l'autoplastie des mains des empiriques ou des spécialistes, pour la faire entrer définitivement dans le domaine de la science.
Puisque le ht siècle n'offrait point de nouveaux problèmes de pathologie générale, nous avons dû chercher l'intérêt et l'utilité de nos leçons sur cette époque dans les détails de la pathologie spéciale, de la thérapeutique et des affections épidémiques, sans néghger aucun des faits qui intéressent l'histoire des écoles, des établissements hospitaliers,des coutumes,des pratiques ou des mœurs médicales. La nécessité de me tenir dans ces limites oi'a engagea insister devant vous sur les vastes recueils de Consilia ou d* Observations qui n'ont pas été beaucoup lus, si même ils l'ont jamais été entièrement, depuis le siècle où ils ont été écrits. Or, c*est précisément dans ces recueils que nous avons trouvé la plupart des détails dans lesquels nous avions le dessein de nous renfermer; de plus, ils nous ont fourni les éléments d'une statistique des maladies les plus communes au xV siècle ; de telle sorte que l'histoire de la civilisation dans ce siècle si éprouvé n'a pas été étrangère à nos études.
Nous rapporterons donc ici quelques-unes des remarques que
(1) Voycx, pour l'histoire «le la cbirur},ne plastique, le savant trii\all de EtI. Zcis, qui a pour titre : Die U fera tu r und tleschichte (1er p/attichen Chiruryie (LA.'ip/i^, 1803,8"). — Un nouveau texte pour eetle histoire peut être tiré niaiiitoiiant du ehirur^rieu PfoUpnnult (vo>. p. 318, note 1).
(2) Vo\ez une ilissc«rtation peu connue, mais euriouse par les renseigiieiiicnt:* ou (loeunu'nls qu'elle contient, qui a étë eonsaorée à la Tainille Vianeo par M. *\c Luea (le Naples, 80Ui» le titre : Htt* Vianeo di Catabria ed H methwh auiofdaslico itaiiano (Mapoli, 1858^ 8<»).
GEBMISOII. SS5
nous a suggérées la lecture des Consilia, particuliârement de ceux du XV* siècle (1) .
Antoine Cermîson (2) use fréquemment de pédiluves et de mant/Z/^oé^ excitants comme révulsifs; — contre diverses affections des yeux, il recommande, et s'en loue beaucoup, les instillations de teinture d'aloès et de musc, ou les insufQations des poudres d'encens, d'opium, de sucre. Il prodigue aussi le fer et le feu contre les flux de larmes (3). — Pour arrêter à sa descente toute espèce de flux ou de catarrhe qui tend à se porter de la tète sur diverses parties du corps, en vertu des théories cnidiennes et hippocratiques, notre auteur ne connaît rien de mieux que l'application soit d'un lacet autour du cou, soit plutôt d'un vésicatoire derrière les oreilles I Ce vésicatoire consistait en une petite boule, grosse comme une aveline, formée avec de la pou* dre de cantharides incorporée dans du ferment de froment ; on laissait la pâte en place environ douze heures ; on n'enlevait pas répiderme soulevé, on se contentait d'ouvrir l'ampoule avec le bistouri à la partie déclive. L'emploi des vésicatoires, peu répandu dans l'antiquité, indiqué par les méthodistes, en usage parmi les Salernitains, reprend faveur au xV* siècle. — Les recettes dans lesquelles entre la cendre d*éponge (A) contre le goitre sont fort anciennes, mais Cermison les a multipliées; de plus, il prescrit des fomentations, des fumigations dans la bouche, des boissons faites avec la décoction d'épongés entières ; il ajoute aussi une décoction de poudre de coquillages marins. — On ne manquera pas<le remarquer les dragées médicamenteuses qu'on préparait en revêtant les substances d'un goût désagréable, par exemple la térébenthine, avec une couche de sucre fondu ; d'autres étaient enveloppées dans du miel dur. J'ai parlé
(1) Je ue fais connaître qu'une très-petite partie des long^ et nombreux extraits (lue j'ai pris dans les Cotmlia» — Le dépouillement de ces ConsUia^ comme du re!>te de presque tous les ouvrages médicaux du moyen âge, fournirait d'importants maiériaui pour un lexique spécial de médecine, ou pour les lexiques de la basse et de la moyenne latinitiî.
(2) Professeur à Pavie en 1389, à Padoue de 1413 a 1441.
(3) Déjà Vendicianus, dans sa bitire à Valcntiuien I*', critiquait scTèremeot ces pratiques barbares.
(4) On sait que les fertus de l'éponge sont dues à la présence de riode.
336 CONSULTATIONS MÉDICALES AU IVi* SlfeCXC
de pratiques analogues, recommandées par les Salernitains poar dorer ainsi la pUule. — Cermison a plusieurs procédés ingénieux, qu'il connail en partie par la tradition, en partie par sa propre expérience, pour extraire les objets pointus engagés dans Tarriére-gorge bu dans l'œsophage. On trouve aussi, dans ses Consilia les onctions avec des pommades camphrées contre les affections des organes génito-urinaires, surtout contre des ardeurs d'urine qui sont décrites de telle sorte qu'il n'est guère possible de méconnaître la blennorrhagie aiguë, affection que l'on traitait aussi par des injections variées, adoucissantes on astringentes. — On y rencontre encore de nombreuses formules de pessaires solides irritants pour rappeler les menstrues. — On sait que ce moyen, plus dangereux qu'utile, est recommandé par les anciens et aussi par les Salernitains.
Si l'on veut avoir une idée de la façon dont les médecins procédaient à l'interrogatoire d'un malade, on n'a qu'à lire les questions adressées par Cermison à une noble dame d'Urbino, atteinte d'une affection de l'utérus ; on sera étonné de la précision et de la pertinence des questions qui conduisent cependant à de si misérables diagnostics. La contre-partie, c'est-à-dire un exemple des questions que le malade adresse à son médecin, se trouve en un autre Consilium; il s'agit d'une consultation Contra debilitatem digestivae facultatis stomachi et consequenier hepaiis caliditatem. — Partout Cermison se montre plein de déférence pour ses confrères et d'une sollicitude plus impérieuse et plus fatigante cependant que tendre et bien ordonnée envers ses malades. Quand on a lu une de ces consultations chargées de tant de prescriptions, on se demande comment la journée d'un malade pouvait suffire à suivre toutes les ordonnances du médecin, et comment son estomac pouvait tolérer toutes les drogues. L'impitoyable docteur n'accorde pas un instant de repos et n*écarte des lèvres affadies pas une goutte du calice d'amertume; le malade, devenu la chose du médecin qui régnait par la terreur, n'avait plus qu'à obéir, et, si la nature ne lui venait en aide, à succomber sous le poids d'une maladie mal connue ou d'un traitement mal dirigé. — Cermison est un chirurgien très-timide: il recommande de ne tailler les calculeux qu'à la dernière extrémité, et il ne connaît
GERIIISON. — BARTH. DE MONTAGNANA. 3)7
aucune manœuvre rationnelle contre les positions vicieuses du fœtus. Il se montre aussi, et avec raison cette fois, aux explications prés, des plus réservés dans remploi des émissions sanguines contre la goutte (gutta) et les nodosités, disant, comme Âvicenne, que la saignée fait couler les humeurs dans le corps, surtout vers les articulations déjà enflammées; il vante, entre autres remèdes contre la sciatique, la térébenthine en topiques ou en pilules, les vésicatoires, les bains de Sainte Hélène près Padoue, puis, ce qu'il faut particulièrement relever, les vomissements hygiéniques, dont il n'était presque plus question depuis les Grecs.
Les Comilia de Bartholomaeus de Montagnana (1), qui parait avoir tenu boutique de médecine et boutique de pharmacie, sont beaucoup plus développés et plus méthodiques que ceux de Cer« mison, de sorte qu'il est plus aisé de trouver, dans un assez grand nombre de consultations, les éléments d'un diagnostic rétrospectif, malgré les fausses étiquettes mises en tête de la plupart des Consilia. Ainsi, nous avons reconnu diverses espèces d'anémies, ici dans utie comptexion froide et humide de là téte^ là comme une complication d'une affection cancéreuse, ailleurs comme symptomatique d'évacuations sanguines exagérées ; — nous avons constaté un cas de syncope périodique chez un individu ravagé par la bile jaune; — nous avons diagnostiqué des pertes séminales, plusieurs aflections du cœur, des rétrécissements aigus et chroniques de l'uréthre. Signalons encore un exemple remarquable de diagnostic différentiel : Un individu porte à l'aine une tumeur chaude, fluctuante, compressible, avec pulsations et fièvre. D'après lavis de Montagnana, il ne peut être question d'une hernie, car une hernie n'offre ni chaleur, ni pulsation, ni cette mollesse particulière; il reconnaît donc une tumeur en voie de suppuration. En d'autres termes, il s'agit trèsprobablement d'un bubon, dont nous trouvons d'autres cas chez cet auteur, mais sans détails suflisanls pour en déterminer l'origine. On a dit (2) que Montagnana décrit pour la première fois les
(i) Vivait à peu près dans le luèuie temps quu Cerniison; nio en iA60. fi) Voy. Malgaigue, Introd. aux Œuvres cTAmbr, Paré, p. iciii.
338 CONSULTATIONS MÉDICALES AU Xf SIÈCLE.
hernies ventrales ; mais cette affection est déjà indiquée dans Avicenne (voy. par ex. iil, 22, 1, 2). Notre autear a un long et important chapitre sur les diverses espèces de hernies (nom commun sous lequel il désigne, avec les anciens et les Âi-abes, outre les hernies proprement dites, des affections qui diffèrent essentiellement de ce que les modernes appellent une hernie^ Pour retenir dans Tabdomen les parties herniées, il se contente de topiques astringents, de larges pelotes médicamenteuses maintenues en place, pendant assez longtemps, à Taide d'une bande qui passe sur les épaules, et du repos absolu ; puis il rejette en ces termes les bandages solides: c Ego autem diraitto hanefanctasiam lumbarium vel cingulorum quae fiunt circulis ferreis (c cum appenditio super inyuinem (1). Similiter hic dimitto fanci tasiam Gentilis qui crédit bas dispositiones (hernias) curari pcr € limaturam calybis interius et magnete exterius apposito cum « sua bagatella. Sunt enim haec talia fantasticae imaginalionis, c ridiculum magis quam fructum parientia. » (Fol. 239, v.) Montagnana rapporte qu'il y a trois manières de procéder à la cure radicale des hernies : la castration, qu'il blâme comme inutile; la simple incision, qu'il préconise, puisqu'elle permet de faire rentrer l'intestin et de le maintenir ; la cautérisation*actuelle ou potentielle : c'est cette dernière qu'il préfère. La castration est encore plus nettement rejetée dans la Practica de Benedictos, ainsi que l'a fait remarquer M. Alalgaigne.
Les Consilia de Baverius de Baveriis (2) ne sont pas moins curieux (jue les précédents. Notons des accidents de semi-para* lysie chez une femme enceinte et dont la colonne vertébrale est mal conformée ; le vertige stomacal ; une carie des os du rocher; divers cas de chlorose traités avec succès par les ferrugineux ; la
(1) Juan de Concorreg||:io (<lans sa Prncticaseu Uicidnrium), qui Tirait dauf la prciniôre moitié du \\\^ ^iÎH'h?^ paiio aussi de bandages de fer et ù pelotes pour muiiiteiiir les hernies. \\ en est é^^alemcnt question dans les Salernitains. En 13G5, Bernard de (jordon nieulionue, pour maintenir les hernies, le hi'whdle ferrtum cnni tiyiihi (ifl nunluin scmi rircu/i.
(2) Médecin du pape Nicolas V (iUM-iàbb); était encore professeur à BologBe en 1480.
BAVERIUS. — OGO BEMTIUS. — M. FEBRABroS DE GBADIBUS. SS9
catalepsie très-bien distinguée de Thystérie, de Tépilepsie, de la syncope ; un exemple caractéristique de paralysie alternante des membres supérieurs, avec embarras de la parole et affaiblissement de la mémoire, à la suite éCune affection catarrhale aiguë de la gorge; enfin, une mention de la prostate.
Dans les Consilia d'Ugo Bentius (1), nous pouvons signaler, entre autres faits, les suivants : aliénation mentale intermittente; pertes séminales involontaires, sous la rubrique catarrhe de la tète; vertige stomacal; polype mou des fosses nasales avec fistule lacrymale-, épilepsie causée par la rétrocession d'une tumeur aux jambes trop vite guérie. Une jeune fille accouche a seize ans, avorte à dix>sept; est prise d'accidents chloroliques, et depuis cette époque, quoi qu'elle fasse, elle reste stérile. Puis, à côté de ces faits si bien observés, nous voyons une hernie prise puur un catarrhe (|ui descend de la tête aux testicules; et, si je ne m'abuse, une syphilis constitutionnelle prise pour une sciati/|uc avec pustules. Voici le fait : Jeune homme de vingt ans; vive céphalalgie; la nuit, sueurs fétides et douleurs souvent intolérables dans les membres; pustules snr le dos, la face et la tête; abcès à la jambe d'abord, puis au pied, puis se déclarant un peu partout; taches rougeûtres sur le dos et les jambes (2). — Qu'on se souvienne que nous sommes au miheu du xv* siècle, c'esta-dirc bien avant le début qu'on assigne ordinairement à la syphilis!
Sprengel, à propos des Consilia de Baverius et de ceux de Matthaeus Ferrarius de Gradibus (3), déclare que ces recueils ne
(1) Florissait sous le pape Eugène iV (1A31-1447).
(2) Un autre individu présentait les symptômes suivants : gonflement doolonreiu des jointures, amaigrissement des muscles, altérations graves du nez et de la bouche. — Dans le livre posthume et très-rare de Menghus^ De omni génère febrium (Venise, 1480, in-folio); on peut relever plus d*un trait qui rappelle les accidents syphilitiques et qui sont rapportés par l'auteur à un rapprochement impur. On y trouve aussi, sous le nom de Sere^ une affection qui ressemble fort à Turticaire^ et lu (IcsiTiptioii d*une autre maladie de la peau où l'on ne peut guère recoonaitre autre chose que la miliaire.
(3) Mort en 1A72. — M. lialgiigne (hc. ài^ p. la?) • « inûUeté le mbchaot
3Û0 CONSULTATIONS MËDICAt.ES AU ÏV SIÈCLE.
conlienoenl rien d'iotéressanl, rien qui mérile louange ou atteolion. Voilà qui est bienlôl dil, plus loi dil, en effet, que de lire des milliers de pages în-fulio à deux colonnes en pc-lit texte golliique ! Comment! en tant de pages, pas une consultation, pas une ligne, pas un mot sur quoi on puisse appeler l'attention de ses auditeurs ou de ses lecteurs? Il n'est donc pas intéressant de dire que les Consilia de Matlhaeus Ferrarius sont autant de commentaires des chapitres correspondants d'Avicenne? Il n'est donc pas intéressant non plus de nous Taire connaîlre, d'après le premier Coiisilium, la manière de vivre et le genre d'études des écoliers de ce temps? H ne l'est sans doute pas davanlage de distinguer très-nettement avec notre auteur l'épilepsie essentielle de l'épilepsie sjmptomatique ; — de signaler un cas de paralysie ou mieux de crampe des écrivains aux deux doigts de la main droite chez un jeune homme trop occupé à écrire, maladie dont la cause est cherchée non dans les doigts eux-mêmes, maïs à la nuque, comme Galien le recommande pour un cas analogue; — de savoir que Gaston, prince de Navarre, était atteint d'une affection rhumatismale chronique intermittente lice à une gravellc qui occasionnait des hématuries? — Les observations de paralysie du nerf facial avec distorsion d'une partie du visage; les hallucinations de la vue ; un cas de ptyalisme opiniâtre ; les hémoptysies jugées peu graves quand elles viennent à la suite de sup* pression accidentelle des menstrues ; le prurit intense de la vulve noté aux approches de l'accouchement ; des faits de stérilité rapportés très -nelle ment à des déviations de l'utérus; des détails
recueil ilei Camilia de CennisDD, el il a'j ■ pas trourii une idée qui milTilit d'en être ctlraito ! ■ — Il u'a pu, diUil, Urë beaucoup plus do profit de la lecture de UaUhieu de Gradi (t'iûf.), — Cepeadant, oen [euilletaul cet ûuorme hVm *,onj découvre plus d'une page curieuse. M. Mslgaignc lui-méiiie j a reueoulré trou ■ rails osseï iatcressnata pour l'histoin: de Ll ehiru^ic > . Seulement il ne fallut pu allribuer ù cet auteur l'inveulion des a pessairce solides ■ pour mainlenir l'uténu en pince. On eu trouve de nombreux eiemples dans Hïppucrale, dans Sorauue, dans le* Salernitaini, dam le» traités du mojcn Age. — Sa Fraclica esl un commcnlaire sur le II* livre du traité de Rhatès à Almansor, traité qui a si souvent servi d« leitc aui glossaleurs du mojea «se. Après nvoir eipliqué les paroles dv Hhatà*, Uattliaeus parle en sou propre nom, donoe quelques obsennlioris persuunfillei, et [outBil d't»e* nombrcui reaseifneueats biblioBrnplii(|ut'ii.
MALGAIGNEy AyiCEHHB ET GATERABIA. 3&i
sur la pose des sangsues* tout cela n'a rien d'intéressant? Il ne nous importe pas non plus de savoir que Matthaeus a donné ses soins aux plus illustres personnages du temps, entre autres au duc de Milan, à la duchesse Blanche-Marie de Sforza (affectée d'asthme); enfin, à la Majesté sacrée du roi de France Louis XI, qui, toute sacrée qu Elle était, n'en avait pas moins des hcmorrhoïdes fort opiniâtres et fort douloureuses?
Le grand secret pour écrire l'histoire au moins en sûreté de conscience, sinon avec pleine garantie contre les chances d'erreur, c'est de lire, de lire beaucoup, de se rappeler et de comparer.
Il y a surtout deux auteurs que non-seulement on devrait lire et relire, mais qu'il faudrait presque savoir par cœur quand on aborde l'histoire de la médecine au moyen âge, deux auteurs avec lesquels il faut toujours compter, Galien et Avicenne (1). J'en pourrais trouver des preuves à l'infmi ; en voici une décisive :
Notre chirurgien le plus érudit et le plus disert, M. Malgaigne, de très-regrettable mémoire, a écrit (2) : c Ce qui doit assurer à Gatenaria une juste et impérissable renommée, c'est qu'il est l'inventeur de cet instrument si simple à la fois et si ingénieux, si bien apprécié, qu'il est devenu chez toutes les na* lions d'un usage vulgaire, et que par là même les médecins ont cru de leur dignité de ne plus en souiller leurs mains : la seringue, en un mot... Gatenaria décrit la seringue sous le nom d'inslrument à clystère, et il juge même nécessaire d'en donner la ligure (3) ; mais, comme la plupart des inventeurs de cette époque (?), il n'ose pas de sa propre autorité introduire une si grande innovation dans la pratique ; et il se réfugie derrière Avicenne qui en a donné la description, dit-il, mais qui a été mal compris par plusieurs. Cette déclaration du modeste auteur
(1) Aussi rien uc serait plus utile que de donner une bonne traduction du Canon, si horriblement défiguré dans les versions latines imprimées ; car il y en a de manuscrites qui sont meilleures. J'ai souvent engagé mon savant confrère M. le docteur Lcclerc, si familier avec Tarabe, à entreprendre cette tâche méritoire. Puisse le gouveruemcnt lui fournir libéralement les moyens de l'accomplir !
(2) Inirod. aux Œuvres d*Ambroise Paré, p. xcix.
(3) Page àif v«, de redit, de 1532, citée par M. Malgaigne; page 70^ v«, de rédition do 1517.
3(i2 HALGAIGNS. AVICETtNG ET GATERABIA.
nous oblige cependant à déclarer qu'il n'y n nen de semblable dans Avicenne (1). »
Évideinmpnl, M. Mal^aigne a élé victime d'une double distraclion quand il a fait celle déciaralion et quand il a assimilé l'instrument décrit par Gatenarin à la seringue actuelle. D'abord, il est de toute évidence que Gatennria a en vue le cliapitre d'Avîcenne auquel précisément renvoie M. Malgaigne, car il s'agît des deux côtés d'un cbjstère disposé de telle façon qu'une double canule, disposée d'une manière particulière, serve à la fois à l'entrée du liquide et à la sortie des vents, et, des deux c^lés aussi, de l'emploi de cet instrument dans le traitement de la colique froide ou venteuse. En second lieu, pas plus chez Gatenaria (ta figure le prouve) que chez Avicenne, il n'est question de noire pompe aspirante et foulante, mais d'une vessie ou d'une outre fixée f^ur une canule, instrument usité de toute antiquité; les deux textes à cet égard sont formel-^. Si M. Malgaigne avait dit qu'il est malaisé de mettre d'accord la traduction laline si obscure et si peu exacte d'Avicenne avec le texte sulTisamment clair de Gatenaria, je serais de son avis ('2); mais même dans cette traduction on retrouve en gros l'instrument décrit et figuré par le médecin italien.
Voici la traduction d'Avicenne et le texte de Gatenaria :
Aricensï. G* te tari a,
Melior quidam cnnnnc flyUeria llpin Hœc Ml forms clyslerLs quam Don in-
qqam onliqui dixcranl, eit, ut «it ron- leltignnt molli et quam de«cribit Atic :
eavitaii raDOïe [ennuie) ejiu divisa per secuDdum quodquc pan ïuperior eeu
tertias, et duss ter(i«3, et in poiitum csnaa {caïaUe) e\at, sîl duplei [uiqu«j
intr ulramque Telamen Ae rnrporu de ad partem inferinrcm, et mediel iiiler
qun facta eil canna, et sil consotidalum has partea médium uuum sicut paries
cum canna coninli dations tehemeoti; diiidcni parte* ilias «icul est in duabus
sit erga vi^Iami^ii «jui duamm [larlium di- lislalia cnnjuiictis ; et habeal pars minor
lersarum, cl sit utfr d<:center aptalus in unum fornmcn in parte quac est pnipe
parte quac duaram partium major eil, el cotijuncliunem tianae cljsteriG, et aliuil
(!) Et en note ; « Aïieenne a trailé de l'ln<lrumcnl i ctrsldre en usa^e de «in temps au chapitre x: du li»re III, (en. 16, trait* 3 (Ubci IrailÉ 4). Ce n'esl nuire chose que l'inttrument des anciens : une lenie ou une outre liïi^ i une canule. ■
(2) Jncqiics des Parts, égaré sins doute par la n rait po» avoir compris Avli^eune ; il rlonuu, i forme des cljstères en usage de eoo temps.
MALGAIGNB, ATICENIIB ET GATBNABU. S&'
sit in parte minore apertiu, et qnando in opposito dirMte sêeuBdom loiig;ita«' iitcr dccenter aptatus est super totam dinem qaod tit apud forfbMa partit cannnin, stringatur caput partis miuoris grossioris^ per qoam partem mijorem ciim consolidationo forti, ut non ingre- cui contiguatur maxima bursa, tranieat diatur ipsam aer. Et sit sub utre in aquositas enematis imposita per ntrem; loco qui non ingreditur anara meatus per inferiorem vero canuam life minoper qucni egrediatur ventositas. rem puisa ab anemate ventositate^ per
utris compression em ipsa ventositas egrediatur. Et hocpatet in figura^ etreddit litteram Àvicennae ohscuram claram.
Ce qui rend Avicenne encore beaucoup plus clair, c'est la traduction littérale faite sur Tarabe, et que je dois au savoir et à robligeance de mon docte confrère M. Leclerc; là il n'y a plus ni ambiguïté ni obscurité. A elles seules, ces quelques lignes suffisent à démontrer l'impérieuse nécessité d'une traduction d'Avicennc : c Quant à la canule de Tinstrument (du clystère)^ les (T anciens en ont relaté la forme la plus avantageuse. La canule (t a son calibre partagé en deux parties, l'une d'un tiers et l'au- « trc de deux tiers : entre est une cloison faite de la même ma- (L tière que la canule, parfaitement soudée et les isolant l'une de « l'autre. La vessie est appliquée sur l'oritîce de la grande ca- <{ nule; celui de la petite reste ouvert (fig. A). Si la vessie est « appliquée sur la totalité de la canule {petite et grande portion)^ <L bouchez (préalablement) avec scfin la tête (c est-à-oire la partie <r inférieure, celle qui donne dans la vessie) de la petite canule, « afin que le liquide n'y entre pas; mais il y aura au-dessus de « la vessie un trou percé sur la partie de la petite canule, en un € point qui n arrive pas dans Tanus ; ce trou servira pour la c sortie du vent (fjg. B) : si l'on administre le lavement et que le € vent soit poussé fortement, il sortira par la partie dans laquelle c ne pénètre pas le lavement, et le lavement restera un temps « convenable (1) . >
(1) Le texte d' Avicenne est en partie confirmé par le chap, 83 de la Chirurgie d'Abulcasis (voy. trad. Leclerc, p. 195). — Voici la représentation des deux canules :
ZUh MALGAIGNE, AVICENNE ET GATBNARIa/
Je n'ai pas insisté sur un sujet, en apparence si minime, pour le triste plaisir de prendre en faute un habile professeur d.nt personne plus que moi n'admirait la verve entraînante, Tesprit orné et ingénieux, mais pour montrer, par l'exemple d'un homme distingué dans l'érudition médicale, à quels dangers on s'expose en portant un jugement sans avoir lu avec un soin scrupuleux et comparé les différent textes. La lecture et le rapprochement des textes, c'est pour l'historien ce que sont pour le savant les expériences répétées, vériJQées, comparées.
Si on lisait, n'aurait-on pas relevé dans la Pratique de Guainerius (1) deux cas d'aphasie : un vieillard ne pouvait prononcer que trois mots; un autre, dans l'impossibilité où il était de dire le vrai nom d'une chose ou d'un être, répétait toujours chose, homme ^ etc.? N'aurait-on pas rapporté aussi des exemples de céphalalgie due à l'usage de pain chargé d'ivraie, et rappelé les nombreux détails sur les superstitions relatives aux incubes et aux succubes, sur les moyens employés pour constater la mort, enfin sur les traitements barbares ou bizarres auxquels on avait recours contre l'apoplexie, ou la paralysie, ou le spasme, oo l'ahénalion mentale?
On ne doit pas négliger non plus les renseignements que lo même Guainerius nous donné, soit sur des espèces très-singulières de folie (2), soit sur la pratique des Parisietis qui, déjà bien avant Botal et Gui Patin, tiraient jusqu'à trois livres de sang d'un seul coup. Mais on ne peut se défendre d'un sourire quand on voit un si savant docteur donner la prescription suivante
(1) Florissait dans la première moitié du xv* siècle.
(2) On dit vul^i^aircment d'un fou ou d'un lioinmc qui a l'esprit un peu détraqué: « Il a une araignée dans la tcte, ou une araignée dans le plafond. » Je trou\c dans U Pratique de J. de Concorreggio (1, 23) que les fous ont été comparés au catehut ou araignée d'eau, qui a de grandes pattes, et fait toutes sortes de mouvemeuts dé^rdonnés et ridicules. N'y aurait-il pas quelque analogie entre le dicton populaîrr cl cette comparaison? — Cette même comparaison est appliiiuée par lUîrnard de iiordon aux individus aiTectés de paralysie générale avec tremblement; l'animal est ici appelé chèvre (Peau, — CVsl aussi J. de Concorrrggio qui signale des épilopsies >an^ chute, mois seulement avec un vertige «qui dure le temps de réciter un Arc Maria » .