VUES GÉNÉRALES SUR LE XVT SIÈCLE
prouvent jusqu'à révidence que les compagnons de Christophe Colomb n'ont pas exporté la syphilis d'Amérique, mais que les Européens l'y ont au contraire importée.
Avec la dernière leipon sur la syphilis (1) finissait l'histoire du XV* siècle, qui ne nous a pas demandé moins de vingt-neuf leçons ; l'histoire du xvi* nous a retenus pendant quinze autres leçons.
L'œuvre du xv* siècle peut être comparée à l'œuvre de Galion : le XV* siècle rassemble, conserve, cimente les connaissances acquises par tous les siècles antérieurs, de même que Galien avait écrit la somme de la médecine grecque depuis Hippocrate ; au contraire, l'œuvre du xvr siècle consiste précisément a commencer le siège de toutes les fortifications élevées par le xv*. Si ces fortifications, en apparence fortement cimentées, ont retardé la marche de la médecine, elles Tout du moins protégée contre des attaques parfois intempestives, contre un élan mal calculé et du reste encore mal servi par les circonstances (2).
Quelque important que soil le rôle du xvi* siècle, surtout quand on considère qu'il nous apporte la première déclaration des droits de la science, l'étude de la médecine durant ce siècle est cependant, j'ose le dire, au risque de provoquer une exclama-
daos le numéro de juillet 1867 de Medic. Times and Gaz, {Notes on the history of syphiiis)y et Brehm^ dans une monographie sur Ruiz Diai de Isla {Ein Beitrag zw Geschichte dcr Syphiiis; dans Leopoldina, Âmtl. Organ der K, Leopoldino-^arol. deutschen Àcad, der Naturf., 1866), ont défendu l'origine américaine par des arfoments plus spécieux que solides et irréfutables.
(1) Je reprendrai ces deux importants sujets, la syphilis et la suette^ dans mon histoire des maladies, et alors je donnerai une bibliographie critique sur ces deux sigets, dont le premier a été^ depuis quelques années, l'occasion de publications bistoriques qui méritent d'être étudiées avec soin ; les auteurs de la plupart de ces publications sont favorables à l'origine ancienne. — Je n*ai point insisté non plus jusqu'à présent, ni sur l'histoire de la petite vérole, de la scarlatine, du feu Saint- Antoine, de la peste, cl en particulier de la peste notre, ni sur plusieurs autres aflfections épidémiques, résenrant tous ces sujets pour le cours que je fais actuellement.
(2) Argentier est l'adversaire le plus sérieux de la routine, et Cardan eût également rendu des services, s'il n'avait pas gâté un savoir réel par une insupportable jactance et par des idées ridicules.
VUES OÉlfÉBALES SOI LE XYI' SIÈCXE. — FABACELU. 35S
tion de surprise, moins attrayante que celle du xt*. L'histokef générale du xyi"* siècle se réduit à trois points : les humanistes qui discutent sur les textes, — les anatomistes qui scrutent la nature, — Paracelse qui rêve en plein midi et délire en pleine santé. — Si je n'y voyais la marque certaine de l'émancipation de l'esprit humain et la préparation à la critique des textes, je ne prendrais aucun plaisir aux injures que les humanistes se jet lent h la face; leurs attaques, souvent mal dirigées, contre les Arabes, ou leurs admirations mal justifiées pour les Grecs, m'instruisent moins que les Consilia^ même que les Comment taires si prolixes du xv* siècle. Le galimatias de Paracelse ne pouvait guère nous recréer; il n'y avait pas non plus grand profil à tirer des disputes sur la valeur comparative des médicaments galéniques et des médicaments chimiques. Du moins, sans compter l'immense, le yéritable intérêt qu'offre Tanatomie à celte époque, nous avons trouvé quelque délassement et quelque solide instruction dans l'esprit et la verve de Joubert, le bon latin de Fernel, les précieuses observations de Septalius, (le Mercalus et d'autres; dans les belles descriptions de Bâillon ; dans le suprême bon sens de notre Ambroise Paré, de ce chirurgien à la fois hardi et prudent qui invente et perfectionne ; enfin dans le développement de cette admirable proposition avancée, deux siècles trop tôt, par J. Grato de Kraflheim (1519- 1586), a qu'on ne peut pas comprendre Hippocrate si Ton n'a pas l'habitude des malades >.
La vie errante, pour ne pas dire vagabonde, des héros, ou, si vous préférez, des athlètes du xvi* siècle, avait aussi un côté piquant et presque romanesque que j'ai essayé de mettre en relief, pour bien vous faire comprendre quels étaient alors l'ardeur dea convictions, l'âpreté des caractères, le zèle batailleur pour la restauration de l'antiquité, et ce besoin de locomotion qui correspondait exactement à un mouvement parallèle de la pensée toujours en quête de nouveautés.
il y a un petit grain de folie dans toute la raison du xvT siècle; les esprits font émeute et sont en proie à un certain delirium tremens. Le mysticisme chimique est une des formes de cette ré^
35(J VUES GÊNfcBALtS SUU Lt \ïl' SltCLE. — HAKACELSfc,
vutle el de cette folie ; il régne parLout, moins en France, plus en Angluterre, mais beaucoup dans les pays germaniques; et il se trouve qu'un médecin, Paraceise (lâQS-lftûl), résumant eu lui ce mysticisme, cette folie, a pu dire qu'il était possédé par VArchée de l'Allemagne, comme Hippocrate l'était par YArc/iée de la Grèce. Mais combien sont différentes les deux archées! Paracelse, ridicule jusque dans ses noms, quelque légitimes qu'ils soient {Aureolus - Philippus-Theophrastux Paracelsus Bombaslus von Hohenheim), est un philosophe sans logique, un médecin qui ne se doute pas de ce que valent les études cliniques, de ce que peut la bonne ordonnance du régime. Je ne pardonne l'enthousiasme pour ses écrits, [iiême pour les écrits les plus authentiques, qu'à cens qui ne les ont pas lus, car cent pages étudiées péniblement avec un lexique spécial (1) suffisent pour calmer les imaginations les plus ardentes et la partialité la plus décidée.
On a mis à louer Paracelse autant d'aveugle passion qu'à le décrier. Paracelse ne méritait, Messieurs,
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Ce n'était pas un réformateur : le génie lui manquait ; il n'avait que la violence du destructeur et de l'cnerguméne; îl n'a laisse qu'un disciple qui a change ite drapeau; mais ce n'est pas non plus rien autre qu'un vil charlatan. On ne réforme pas la médecine quand on ne sait ni anatomie, ni physiologie, quand on est un méchant chimiste et un clinicien empirique; on n'est pas rien qu'un charlatan quand on a fait la guerre aux formules de cuisine (Suppemciist), cl qu'on a proposé quelques principes nouveaux de thérapeutique, ou du moins quelques nouveaux médicaments, ou, pour parler plus exactement encore, quelques heureuses applications nouvelles de moyens thérapeutiques déjà
(1) Je gais que les Trères Grimin odI cité pluiieun toi! le leite aTiginal de Para* celae dans leur célèbre Deiitii.hr! Wofrttrbueh ; je sais même par eip^riiTice que la traducliuD lutine est souteut plus încnroprâbeaEible que l'allemand ; il n'en est pat raoinE vrai que le Umpigc de PnrncelM:, se rcMcnlant de» idées qu'il eiprimv, est, duit l'eiiBomble de l'œuTre, d'uiiw grande obscurité, el qu'il exige nue ■IteDlioii qu'il n'est pas lonioiirs facile dt cunser?er.
nOGRÈS AOGOIIPUS PBNDAIIT LE XflT SiftCXB. 357
connus. On n'est pas on grand médecin quand on prétend qu'il n'est pas nécessaire de connaître les causes des maladies pour les guérir, et quand on use trop souvent à l'aventure des substances les plus actives, ayant aussi peu de mesure dans les doses que dans les paroles. On est bien près aussi de certaines rêveries homœopathiques, lorsqu'on avance qu'en vertu de propriétés occultes et de sympathies cachées, les maladies se guérissent par les mêmes radicaux que ceux qui existent dans le corps et donnent naissance h ces maladies; mais on n'est pas rien autre qu'un charlatan quand on réussit à former une école, cette école ne durât-elle qu'un jour, et ne comptât-elle qu'un disciple digne de ce nom. — La chirurgie de Paracelse ne vaut guère mieux que sa médecine ; le peu qu'elle renferme de bon est emprunté; le mauvais, l'absurde y abondent. Exemple tiré de la Grande chirurgie (I, m, 1) : a Qu'est-ce que la rage? Réponse : C'est le résultat d'une double idée : le chien veut toujours mordre, et rhomme craint toujours d'être mordu; de là la rencontre au fond lie la plaie de deux imaginations surexcitées!»
En quatre mots, Paracelse est un empirique doublé d'un mystique: deux lignes de YArchéede la Grèce valent mieux que deux volumes in-folio de VArchée de l' Allemagne {i).
Messieurs, je mettrais votre patience à une trop rude épreuve si, après un aussi long résumé du cours de l'année passée (résumé justiGé cependant, j'ose du moins le croire, par l'importance des sujets que nous avons étudiés ensemble), je donnais les mêmes proportions au programme du cours de cette année.
Le XVII'' siècle retentit du grand nom de Harvey. La découverte de la circulation du sang occupe, agite, passionne tous les esprits; elle se complète et se confirme par la découverte de l'appareil chylifère, des vaisseaux lymphatiques, et par les recherches sur le système glandulaire ('2). Tandis que Tanatomie prolonge déplus en plus les voies déjà si largement ouvertes parle
(1) Je tâche de le prouver au chapitre suivant.
(2i Ia^s monographies sur ces divers sujets abondent au xvn* siècle, et la polémique tient une fcrande place dans les écrits de cette époque. La solution des
(|iU'stioiis de priorité uVst pas toujours Taciie.
SSB PMSftftS AOOOIIPL0 MmUNT MM XflT
itT siècle, et que même elle s'essaye avec succàs au maniemeiit
da microscope et aux injections les plus délicates, la pathologie, ou lutte avec une désolante énergie contre les conquêtes modernes de la physiologie, ou cherche ses inspirations dans la méthode a priori: tout Tesprit caustique de Gui Patin ne suffit pas à nous dédommager de toutes ses invectives contre les dreulateurSf ni toute l'érudition de Riolan ne saurait compenser tout son pédantisme routinier. Si nous n'avions pas les pages immortelles de Sydenham, o THippocrate anglais » (quelle gloire pour une nation d'avoir produit en un même siècle Sydenham et Harvey I), et quelques précieux recueils d'observations ou de consultations^ quelques bonnes descriptions de maladies épidémiques, l'histoire médicale du xvn* siècle se trouverait partagée entre une réaction idiote (particulièrement en France), et des théories plus ou moins hardies et ingénieuses, mais toutes vaines, parce qu'elles sont exclusives et sans fondements scientiûques (i) : entre les théories de Van Helmont, l'héritier de Paracelse sous bénéfice d'inventaire, celles de Sylvius, disciple réservé de Van Helmont, et celles de Borelli, nées sous la domination des sciences mathématiques et physiques, ou celles enûn de Glisson, le vrai précurseur de Haller. L'iatrochimie de Sylvius, l'iatromécanique de Borelli, avec rirritabilité de Glisson, représentent les deux systèmes qui se sont tour à tour disputé la pathologie générale, rhumorisme et le solidisme, mais fort incomplètement transformés par une science nouvelle, la chimie, qui se dégage peu à peu de l'alchimie, et par une science renouvelée, la physiologie.— La chirurgie vit des souvenirs du xvi* siècle; elle attend I.-L. Petit et Lapeyroniel — Le xvu* siècle, période de transition, n'a plus, pour la médecine proprement dite, la pleine possession du passé, et n'a pas encore le juste sentiment de l'avenir ; c'est un vaisseau désemparé qui chasse sur ses ancres, et dont
(1) Il faut remarquer ceci : au xvn* siècle, ceux qui ont le plus contribué à ravancement de raDatomie et delà physiolojrie étaient peu on pas médecins; d*nn autre côté, les médecins qui se sont donné la tâche de renouveler les théories médicales savaient peu ou point de la nouvelle anatomie et de la nouTelle physiolo^e. Quelques-uns même ont écrit avant les grandes découvertes en anatomie de structure.
PBOQBftS AGQOHPUB millAlIT U Zfll* ttfcCUI. Mt
l'éqaipage consulte inutilement la boussole, tandis qu'il est en
proie à la fureur des vents.
On a beaucoup exagéré l'influence que les systèmes de philo^ Sophie ont eiercée au xyii'' siècle sur la marche et les destinées de la médecine : nous examinerons ce point avec tout le soin qu'il comporte ; mais je puis affirmer par avance que les grandes théories médicales sont, pour ainsi parler, autochthones ; elles sortent des entrailles mêmes de la médecine, je veux dire de la physiologie bonne ou mauvaise ; le peu que la philosophie a donné à la médecine a été, en général, un assez pauvre cadeau. ^ Quand la médecine s'est réformée, elle Ta fait en vertu de deux forces indépendantes de tel ou tel système de philosophfe, du sensualisme comme du spiritualisme ou du scepticisme, même du rationalisme. L'une de ces forces est le développement naturel de la science, qui, dès la fin du xv* siècle, passe des principes de l'autorité aux principes de l'observation ; — l'autre est l'influence générale du milieu que n'ont créé ni Bacon ni Descartes, mais qu'ils ont subi avec toute la génération du xvii* siècle, seulement avec plus de génie que le gros des écrivains et des savants. C*est moins par la puissance des méthodes de démonstration que par celle des méthodes de découverte, que la médecine commence à sortir, dès la première moitié du xvi* siècle, de ses vieilles et profondes ornières.
Enfin, Messieurs, pour terminer cette leçon, ou, si vous voulez, ce plaidoyer en faveur des doctrines historiques que je tiens pour vraies, je n'ajouterai plus qu'un mot : VExercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibuSy c le plus brillant triomphe de la physiologie expérimentale,» — pour me servir d'une heureuse expression de M. Haeser, — a paru en 1628, à Francfort ; mais déjà, n'oubliez pas ce fait capital, depuis dix ou douze ans Harvey avait démontré la circulation, soit dans ses leçons sur l'analomie, soit devant les membres du Collège de médecine de Londres. C'est en 1(305, il est vrai, que parurent pour la première fois, en anglais, les deux premiers livres du De dignitate et augmentis scientiarum de Bacon (1); toutefois
(1) Le traité^ dans sa vraie forme^ n*aété publié qii*en 1628. La première édi* tiou du Novum oryanum est de 1G20.
S60 rm&às àcocmuB mcDAirr us mr siIecxb.
Toas reconnaîtrez qae cet essai, si vous prenez la peine de le parcourir, ne pouvait avoir aucune influence décisive sur la direction des recherches de Harvey, qui, du reste, déclare hautement ne devoir rien aux philosophes. Quant à l'immortel Discours sur la méthode^ il n'a paru qu'en 1637. Donc, ce ne sont ni Bacon ni Descartes, les deux plus grands philosophes du xvir siècle, qui ont fait Harvey le plus grand novateur de ce même siècle, tandis que c'est très-certainement Harvey, disciple d'un anatomiste distingué, Fabrice d'Acquapendente, qui a préparé la reconstitution définitive de la médecine par la physiologie.
SomuiEi. — Paracelse. — Patholog^ et physiologie généraleii, — > Médadne
pratique. — Maladie syphilitique. — Chirurgie.
Messikurs,
J'ai porté devant vous, sur Paracelse et sai^an Helmont, un jugement sévère, mais que j'ai longuement motivé. Quelque^ personnes, en France, en Allemagne et en Belgique (1), en ont marqueteur étonnement. Je voudrais défendre ce jugement, non pour le vain plaisir de soutenir mon opinion, mais dans Tintérét de la vérité historique. J'ai lu sans parti pris d'avance, et avec une scrupuleuse attention, tous les écrits de Paracelse qui passent pour authentiques d'apjrès Man (2), et ceux de Van Helmont; j'ai étudié avec soin les monographies qu'on a publiées sur ces deux personnages (3) ; en particulier, pour Van Helmont, l'ouvrage capital et trop peu cité de Spiess (i), puis les mémoires de MM. Rommelaere et Mandon (5), couron-
(1) Le résumé de cette partie du cours a été publié dans VUnùm midkaie de Tannée 1868, et tiré à part.
(2) Marx, Zur Wûrdigung des Th. Paracelsus, Goetting.^ 1842, iDr^, p. 21.
(3) Pour Paracelse, on consultera avec (hiit le résumé de Pren-Leupoldt, surtout la monographie de Marx; celle de Lessing est asses indigeste, et celle de Schnltx est rédigée à un point de vue très-systématique (l'homceopathie). U ne faut pas non plus oublier Maris {DeParaeeiiO, Lugd. Bat.^ 1832, in-8)^ ni Bremer (Fïto et opi^ niones ParaceUt\ deux parties, Hauniae, 1836^ in-8). -« On trouvera la liste de toutes ces publications dans la Bibiiotheca medkO'historica de Choulant (Upsiae, 1842), et dans les Addiiomenia de Rosenbaum (Halle, 1842 et 1847).
(4) Spiess, y. B. Van HehnonCs System der Medkin.y u. s, io. Frankf. a M., 1840, in-8.
(5) W. Ronmielaere (de Belgique), Études sur Van Helmont, •— Mandon (de Limoges), Van Hehnont, sa biographie, histoire critique de ses œuvres, et influence de sfis doctrines médicales sur la science et la pratique de la médecine jusqu^à nos jours. Ce^ deux mémoires ont été publiés dans les Mémoires des concours et des m* vnnis -étrangers^ année 1868, in-4<', t. VU, et tirés à part.
tel PAIACBLSE.
nés tout récemment par TAcadémie de médecine de Belgique.
En ce qui touche Van Helmont, je puis me contenter, à quelques exceptions près, des extraits qu'en ont donnés MM. Rommelaere et Mandon ; quoique leurs savants Mémoires renferment plus d'éloges que de critiques, on y trouve cependant presque tous les éléments d'un jugement raisonné, parce que les auteurs ont traduit avec impartialité de nombreux passages qui renferment la doctrine du célèbre médecin belge ; mais pour Paracelse, le coryphée de la réforme médicale, au dire de plusieurs historiens allemands et même français, je n'ai voulu m'en rapporter qu'à moi-méme.%*avais fait de ses écrits, aussi prolixes qu*indigestes, de très-nombreux extraits ; je viens de traduire les plus importants (1) : c'est cette traduction (2) que je donne en preuve de mon jugement et en l'entremêlant de quelques réflexions (3).
Si je me suis attardé si longtemps et si longuement avec Paracelse, c'est que j'ai désiré, pour en finir avec sa personne et avec ses œuvres, mettre sous les yeux de mes lecteurs les pièces du procès, porter et motiver mon jugement, pour n'y plus revenir. Les résultats de l'enquête sont trop peu satisfaisants, il y a trop d'autres questions plus importantes dans notre histoire, pour que nous nous réservions de faire ensemble de nouvelles études sur Paracelse.
Ces réflexions étaient nécessaires pour justifier, ou mieux pour excuser la disproportion qui semble exister entre l'exposition des doctrines du prétendu réformateur, et celle des autres systèmes. A vrai dire, comme je me propose dans le présent volume de traiter surtout les questions les plus générales, et de
(1) J'ai signalé de nombreuses coiitradic lions, mais je n*ai pas tenu compte ni des répétitions, ni des amplifications^ ni des iniprécalions^ qui, presque toutes, le ressemblent. Je me suis borné aux passages caractéristiques.
(2) Pour la Grande Chirurgie^ je me suis contenté de la traduction de Dariot (2* éd., Lyon^ 1603, in-&), et pour la Petite, ou Berthéonée, de celle de Daniel du Vivier (Paris, 1623, in-8).
(3) J ai suivi ordinairement Tédition latine pubUée à Francfort, de 1603 à 1605, et qui Torme onie volumes in-4<*. Pour les traités qu'elle ne coutient pas, j'ai eu recours à l'édition in-folio de Genève, 1658. Toutes les fuis que la nécessité sVn est fait sentir, j'ai comparé la traduction latine au teitc allemand, qui est quelquefois plus clair.
JUGEMENTS PORTÉS SDR SA DOCTRIRB. S6S
marquer les mouvements de la science, j'ai accordé jusqu'ici et j'accorderai jusqu'à la fin de ce volume la plus grande place aux idées, réservant les faits de détail pour un autre ouvrage.
J'ai cité en note les travaux allemands sur Paracelse ; on me permettra de donner place dans le texte aux recherches des médecins français. Nos voisins n'ont pas besoin d'encouragements, mais les œuvres historiques sérieuses sont si rares en France, qu'il faut particulièrement les honorer, lors même qu'on n'est pas d'accord avec leurs auteurs. En 18A7, M. le docteur Bordes- Pages a publié une étude sur Paracelse (1) . Quoique je sois loin de partager les conclusions beaucoup trop favorables de l'auteur, je me plais à rendre justice à son travail, qui a le grand mérite d'être fait d'après les sources (2), et d'être écrit par un homme qui sait manier la plume et qui n'est point étranger aux discussions philosophiques. Voici d'abord quelques-unes des phrases où notre savant confrère a résumé son opinion sur Paracelse : 4 C'est un médecin tout à fait hors ligne; tantôt mystique, tantôt expérimentateur habile ; il a rappelé la médecine à l'expérience ; il a converti les alchimistes en chimistes» ; — ici, mettons plusieurs points d'interrogation à chaque membre de phrase; — € quelquefois métaphysicien fort subtib, — si subtil en effet que souvent on ne le comprend pas ; — c on ne sait ce qui doit le plus étonner de sa sagesse ou de son extravagance. » Pour moi, Tindécision n'est pas aussi grande.
c Paracelse est le roi des Arcanes», et en même temps <il ouvre l'ère de la philosophie des temps modernes I > — <( Ce n'est pas un démolisseur de doctrines. » Mais qu'a-t-il donc fait toute sa vie, si ce n'est de chercher à détruire les doctrines des autres pour y substituer les siennes? Mais aussi mauvais architecte qu'il
(1) Philosophie médicale au xvi" nècle» Paracelse, sa vie et ses docttnnes^ — Dans Revue imlépendante, avril 18Â7 (et non 1846), t. VIII (7* année, 2* série), p. 282-318.
(2) Mulheureusemcnt, les informations de M. Borde^-Pagès ne sont pas assm noiiihrciisae; il s'est contenté An donifer des extraits traduits par lui du Paraminon, du Paragranum, du De origine morborum ex Tartaro, et des Archidoxes^ livre d'origine fort douteuse
36£i PAHACELSE.
était impuissant destructeur, il a répandu plus d'erreurs qu'il n'en a fait ilisparaître. — «Ce n'est pas non plus, continue M. Bordes-Pagés, un amasseur de nuages comme Rabelais, Montaigne et Bayle. » — Plût à Dieu qu'il eût un grain du bon sens de ces trois personnages! < C'est le dogmatique le moins indécis. « Je le veux bien; mais de que) dogmatisme, grand Dieu! est-il le représentant ? Enfm, il « a tenté de ranger les faits merveilleux sous les lois naturelles ». J'admets que Paracelse rejette pour des motifs extra-scieutiûques un certain nombre de superstitions qui ne lui convenaient pas ; mais toute sa médecine aslrologique, céleste, divine, par signature, par arcanes, etc., n'estelle pas un tissu incohérent de merveilleux?
Le grand reproche que M. Bordes-Pagès fait à Paracelse, c'est d'avoir voulu expliquer l'homme par le monde extérieur, le microcosme par le macrorosme : encore trouve-t-il qu'il a tout jtottisé en donnant esprit et vie à tout. Je ne refuse à Paracelse, ni beaucoup de verve, ni un langage pittoresque, ni une vivacité de critique parfois plaisante, trop souvent grossière ou burlesque; cela n'est pas de la science, et derrière cette poésie, c'est-à-dire derrière ces idées vagues, saris soutien, écloses dans un cerveau ardent, mais mal réglé, il est imprudent de chercher une vue anticipée, une sorte d'intuition des conceptions de la physiologie et de la chimie modernes. De tels rapprochements, et M. Bordes-Pagès y incline trop volontiers, sontd'aulant plus dangereux, d'autant plus faux, que la science espériraenlale est d'un côté, tandis que de l'autre on ne voit guère que des rêveries. Les vues anticipées d'un Ampère ont conduit au télégraphe électrique; l'imagination, quelque féconde qu'elle soit, d'un Paracelse n'a conduit à rien.
M. Bouchut (1) suit pas à pas M. Bordes-Pagès et ne va pas au delà de ses extraits; aux honneurs que M. Bordes-Pagés rend à Paracelse, M. Bouchut joint son hommage particulier; il le loue du respect qu'il accorde à la nature médicatrice, et du soin qu'il a mis à rechercher les médicaments spécifiques. Je crois
(1) H.mrliiil, Hhtfiif ili- In mMfcinf ri rfrfs ilnrlrinnt mMimlrt. Pnrit, 1 SOS, in-8.