V. — LE TROU, OU PURGATOIRE DE SAINT-PATRICE
Patrice était un dévot enthousiaste d’une petite ville d’Irlande ; il vécut pendant la première moitié du cinquième siècle, et se rendit fameux par ses miracles. A l’exemple de saint Paul, qui délivra l’île de Malte des serpents dont elle était désolée, Patrice chassa ou Ht périr toutes les bêtes vénimeuses cachées dans les forêts de son pays. Après sa mort, ses reliques guérissaient toutes les maladies et faisaient des choses si merveilleuses, que les Irlandais en firent l’objet d’un culte superstitieux. Cependant, comme chaque pays a ses incrédules, il paraîtrait que beaucoup de ses compatriotes doutaient des miracles de Patrice et les taxaient de tours de passe-passe. Un jour que le saint se trouvait dans une des îles du lac de Derg, pour confondre les incrédules, il étendit la main, et un abîme se creusa aussitôt à ses pieds. Alors il les invita à y descendre ; plusieurs s’y décidèrent, et, après en être sortis, racontèrent des choses incroyables. Voici la narration, conservée par Denis le Chartreux, d’un de ces individus nommé Agnéïus:
« Agnéïus, qui doutait encore de la sainteté de
Patrice, entra courageusement dans le trou et descendit en purgatoire. Les démons le reçurent assez mal et le jetèrent dans un brasier d’où il ne put s’échapper qu'en invoquant le nom de Patrice. Il vit ensuite, dans une grande plaine, des hommes et des femmes nus, couchés sur le ventre et fouettés vigoureusement par des démons ; plus loin, c’étaient des dragons qui déchiraient de pauvres pécheurs, et d’énormes 'crapauds qui cherchaient à les avaler. Il vit encore des hommes percés de grands clous et pendus la tête en bas; d’autres qu’on mettait frire à la poêle ou rôtir sur le gril, et d’autres encore que l’on forçait de boire du plomb fondu, après lee avoir baignés dans des muids de soufre bouillant.
« Agnéïus eut une frayeur terrible , mais il se sauva de toutes les malices de Satan par des signes de croix et en invoquant saint Patrice. »
Les moines bâtirent un couvent près dù trou de Saint-Patrice et le bruit se répandit que les pécheurs qui y entreraient pour vingt-heures seulement, pourraient, à l’aide de leurs prières, faire leur purgatoire dans cette vie, et, à leur mort, aller tout droit au ciel.
Les pèlerinages au trou de Saint-Patrice devinrent bientôt aussi nombreux que lucratifs; les dévots s’y rendaient en foule. Voici comment on procédait à l’entrée en purgatoire : les moines enfermaient le pèlerin, pendant neuf jours, seul, ans une cellule du
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couvent; ils le mettaient à un régime débilitant, lui faisaient prendre des boissons narcotiques, et l'affaiblissaient encore par des macérations prolongées. Le neuvième jour, il était privé d’aliments; on le confessait, on le prêchait; on le prévenait de ce qu'il allait voir, puis on le descendait dans l’abîme, où il s’endormait et éprouvait un affreux cauchemar qui lui retraçait toutes les circonstances effrayantes qu’on lui avait débitées. On le ressortait du trou pâle, défait, presque hébété, et pour jamais frappé de terreurs superstitieuses. S’il ne reparaissait plus, on publiait qu’il n'avait pas eu la foi nécessaire à l’épreuve et qu’il était damné.
En 1491, un Français peu crédule visita ce purgatoire, y passa la nuit et en sortit sans avoir rien vu; il rapporta que ce n’était tout simplement qu’une caverne longue de soixante pieds sur trente de largeur, et que tout ce qu'on prétendait y voir n’était que le résultat d’une imagination préalablement effrayée par les récits des moines. Au dix-septième siècle, ce trou avait encore une réputation formidable, mais Henri VIII le ût fermer comme un lieu profané par d’abominables superstitions.
Enfin, au dix-huitième siècle, on détruisit de fond en comble cette caverne, et le trou de Saint-Patrice, qui avait joui, pendant si longtemps, d'une immense renommée, fut oublié pour toujours.
g VI. — ORACLE DE CUMES (en ITALIE).
L’oracle de Cumes jouissait, chez les Romains, de la plus haute réputation ; on le consultait dans les affaires les plus importantes, et ses réponses passaient pour n’avoir jamais failli. Yoici la description qu’en donne Virgile :
« Au fond d’une grotte, près le port de Cumes, est la sibylle qui dévoile aux humains les secrets de l’avenir. Elle écrit ses oracles sur des feuilles volantes qu’elle arrange elle-même sur le sol de sa caverne; ces feuilles doivent rester dans l’ordre qu’elle a jugé convenable de leur donner. Mais il arrive parfois que le vent, lorsqu’on ouvre la porte, dérange les feuilles, et la réponse de l’oracle est perdue ; car la sibylle dédaigne de les arranger de nouveau. »
Rien n’était plus célèbre, en Italie, que cette caverne ; la superstition y avait construit un temple, et le peuple regardait les sibylles qui y prophétisaient comme des êtres d’une nature tenant le milieu entre les hommes et les dieux.
L’on ne s’étonnera plus de l’aveugle confiance que les anciens accordaient aux oracles, si l’on tient compte de l’appareil religieux dont on les entourait et de l’immense besoin que les peuples avaient de connaître leur destinée. On consultait les oracles, les devins, les sibylles dans toutes les circonstances, pour
les plus grandes affaires comme pour les plus petites; c’était une manie de ces temps comme notre siècle a les siennes. Ce désir insurmontable de connaître l’avnir et les gros profits que rapportait l’art divinatoire, portèrent le nombre des oracles et des scharlatans qui les servaient à un nombre très-élevé.
Mais, comment les oracles pouvaient-ils connaître les diverses circonstances de la vie des consultants, les motifs qui les amenaient et jusqu’à leurs moindres désirs ; quels moyens employaient-ils? Le voici •
Les prêtres des temples à oracles avaient une foule d’affidés, de compères sur leur territoire et dans les villes voisines. Lorsqu’on arrivait pour consulter l’oracle, on rencontrait, à plusieurs stades du temple, des émissaires des prêtres, des cicérones, des compagnons de voyage, auxquels il était difficile de ne pas laisser pénétrer son secret. Tout le personnel des hôtelleries où l’on s'arrêtait, tirant ses profits des nombreux consultants , était naturellement aux ordres de l’oracle ; les artistes, les marchands travaillaient aussi dans l’intérêt commun. L’oracle se ménageait, d’ailleurs, tout le temps nécessaire pour être instruit; il avait à sa disposition les jours néfastes, les jours expiatoires, etc. , etc. Pendant ces délais, les consultants faisaient des promenades pour se distraire, visitaient les monuments et curiosités du pays. Les cicérones, aux gages des prêtres, leur faisaient des descriptions propres à les impressionner. Ici, par exemple, ce ta-
bleau rappelait une punition infligée à des incrédules, à des avares. Là, des dons magnifiques témoignaient de la reconnaissance de quelques grands personnages pour l’oracle. Les leçons de ce genre se renouvelaient à chaque instant, et imprimaient dans le cœur des étrangers une grande vénération pour la divinité du lieu.
Lorsque les prêtres étaient suffisamment instruits, par leurs émissaires, des intentions et de la demande des consultants, on leur faisait savoir que l’oracle, satisfait des expiations, sacrifices et offrandes qu’ils avaient faits, écouterait leur demande, tel jour, à telle heure, et leur donnerait sa réponse. C’est ainsi que cela se pratiquait pour tous les oracles, sans distinction de dieu ni de nation.
Voici une anecdote, rapportée par Athénée, qui donne une faible idée de l’avidité des desservants d’oracles :
« Des matelots, après une tempête, débarquèrent heureusement ; leur premier soin fut d’offrir un chevreau pour remercier les dieux. Le chevreau était maigre; les prêtres qui présidaient au sacrifice firent la grimace devant une si chétive offrande. Le victimaire immola le chevreau, et, tandis que ses collègues et les matelots examinaient le foie de la victime, il retira fort adroitement le rein et le jeta dans un trou. Une victime sans rein!... c’est d’un fort sinistre augure. . . Les matelots s’empressèrent de fournir un
autre chevreau moins maigre que le premier. Cette fois, le cœur était absent!... Épouvantés d’un pareil prodige, ils offrirent un troisième chevreau, d’une beauté remarquable, gras, dodu, tel que les prêtres le désiraient. Cette troisième offrande fut agréable à la divinité, car tous les viscères s’y trouvèrent en fort bon état, et la chair rôtie devait être succulente. »
Il reste aujourd’hui démontré que la grande quan- * tité d’oracles et de demi-oracles qui s’établirent sur la totalité de l’ancien monde, furent presque tous calqués sur l’oracle de Delphes. Les mages ou physiciens du collège sacerdotal constatèrent, après de longues observations, que la vapeur léthifère qui sortait de l’antre de Delphes agissait puissamment sur le système nerveux des pythies exposées à son action, et ils parvinrent, à force de tâtonnements, par la combinaison de diverses substances, à produire un gaz ayant les mêmes propriétés que celui de l’antre delphien. Cette importante découverte resta mystérieusement ensevelie dans le sanctuaire du temple, mais des initiés ambitieux en profitèrent pour aller établir des oracles sur d’autres points. L’oracle de Delphes servit de modèle, seulement on y adapta, dans la suite-, selon les mœurs, les lieux et les circonstances, des pratiques plus ou moins mystérieuses et un attirail fantasmagorique propre à fasciner les sens, à exalter l’imagination au détriment de la raison.
Tels furent, à peu près, les moyens auxquels les
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oracles durent l’immense réputation dont ils jouirent si longtemps; le jour où la raison parla et fut écoutée, les prestiges s’évanouirent et les oracles tombèrent pour ne plus se relever.
Ainsi finit cette longue comédie de la théocratie païenne qui, pendant tant de siècles, capta la confiance des peuples et abusa de leur crédulité. Les lecteurs qui désireraient s’instruire plus amplement sur cette matière, devront lire l’ouvrage de VanDale, philosophe hollandais, esprit profond et hardi, dont les savantes recherches ont démontré que les oracles ne furent jamais que des friponneries de charlatans. La traduction libre qu’en a fait notre célèbre Fontenelle est la meilleure qu’on puisse consulter.