AUGURES
Regardés comme Interprètes de la volonté des
dieux, les augures occupaient un rang élevé chez les anciens peuples ; leurs fonctions étaient considérées comme une des premières dignités de l’État. A Rome, les augures furent d’abord créés au nombre de trois et pris parmi les familles les plus distinguées ; dans la suite, on en porta le nombre jusqu'à quinze. Yoici la manière dont ils opéraient :
L’augure, vêtu d’une robe de pourpre et couronné de lauriers, se tournait gravement du coté de l'Orient; il levait le bras, circonscrivait une partie du ciel avec le bûton augurai dont sa main était armée, puis attendait en silence le passage d’un oiseau dans l’espace circonscrit. Alors, il examinait par quel point du firmament l’oiseau était entré, comment il volait, et par quel autre point il sortait. Les signes aperçus à gauche étaient réputés de bon augure , ceux que l’on voyait à droite de mauvais augure. Parmi les oiseaux dont le vol servait à établir les pronostics : l’aigle, le vautour, l’épervier, le milan, le corbeau, la corneille, le hibou, la colombe, tenaient le premier rang.
L’observation météorologique faisait une partie essentielle de la science des augures; les brises, les vents, les bruits de l’orage, les nuages, les éclipses et l’apparition des comètes fournissaient des indices plus ou moins sûrs. La foudre et le tonnerre offraient ejes signes toujours certains : si l’éclair sillonnait la pueà droite, mauvais augure; le présage, au eon-
traire, était heureux si la foudre éclatait à gauche \ parce qu’alors elle était censée partir de la main droite du maître des Dieux.
Les poulets sacrés jouaient un rôle important dans les cérémonies augurales; on les faisait venir à grands frais de l’île d’Eubée, et les prêtres les nourrissaient soigneusement dans une vaste cour attenant au temple. Aucune décision n’avait lieu dans le sénat ou aux armées, qu'on n’eût auparavant pris les auspices des poulets sacrés. La manière la plus ordinaire de prendre ces auspices consistait à regarder manger les poulets; s’ils avalaient avec avidité : auspice heureux; refusaient-ils de manger : auspice défavorable, et l’on renonçait à l’entreprise pour laquelle on était venu les consulter. Cependant Cicéron nous apprend que, lorsqu’on avait absolument besoin de rendre cette divination favorable, les prêtres mettaient' en cage les poulets sacrés et les laissaient pendant un certain temps privés de nourriture. Après cette diète forcée, on éparpillait du grain sur le sol, on ouvrait la cage, et les poulets se jetaient dessus comme des affamés.
Les augures en fonctions tenaient un bâton dont une des extrémités s’arrondissait en crosse. Avant de recevoir ce bâton augurai, signe de son admission dans le sacré -collège, tout augure s’engageait, par serment, à ne jamais révéler aucun des mystères dont on allait le rendre dépositaire. On exigeait ce serment dans la crainte que la noble institution des au-
gures ne tombât en discrédit; car les hommes de bon sens n’étaient pas dupes de ces jongleries. Caton disait à ses amis qu’il s’étonnait de ce que deux augures pussent se regarder sans rire ; et Cicéron, qui se moquait de leur prétendue science, composa un livre pour en démontrer toute la futilité.
Les augures périrent avec l’empire romain; mais, circonstance assez bizarre, les Chrétiens, qui ne voulaient rien devoir au paganisme , lui empruntèrent cependant le bâton augurai, qui devint la crosse des évêques.
SECTION III.j ARUSPICES.
Les aruspices, institués, dit-on, par Romulus, étaient spécialement chargés d’examiner :
i° Le foie, les entrailles et les chairs palpitantes des victimes ;
2° La flamme du bûcher qui les dévorait ;
3° L’encens, le vin, l’eau et la farine employés dans les sacrifices.
Les aruspices observaient d’abord si les victimes se faisaient traîner à l’autel ou si elles y allaient librement; si elles s’échappaient en bondissant des mains du conducteur ou si elles se montraient dociles; enfin, si elles recevaient avec résignation le coup
rrtortel. La force plus ou moins grande avec laquelle lé sang jaillissait de l'a/tère ouverte; la couleur du sang et les contractions de la fibre musculaire fournissaient des indications non moins importantes. Lorsque la victime était tombée sous le couteau sacré, l’aruspice lui fendait la poitrine et le ventre, pour examiner le volume, la couleur et l’état des organes qu’ils contenaient. Un cœur petit ou malade, un foie trop volumineux ou de couleur blafarde, annonçaient un désastre ; si les entrailles venaient à glisser et à tomber des mains du sacrificateur qui les interrogeait, le désastre annoncé devait être encore plus grave. Quand les flammes qui consumaient la victime s’élevaient au ciel avec rapidité, claires, pures et sans mélange de fumée, l’augure était des plus favorables; mais si le bûcher s'allumait difficilement, si la flamme, au lieu de s’élever en pyramide, décrivait des lignes courbes et laissait des lacunes remplies de fumée; si, au lieu de dévorer entièrement la victime, elle n’en attaquait qu’une partie; enfin, si lo vent la contrariait ou si la pluie venait à l’éteindre, on devait s’attendre à de grands malheurs, à une catastrophe !... Selon la fumée plus ou moins blanche de l’encens, selon telle ou telle qualité reconnue au vin, à l’eau ou à la farine, les aruspices auguraient en bien ou en mal, et les affaires importantes pour lesquelles on les consultait étaient immédiatement entreprises ou abandonnées.
Les cérémonies augurales et aruspiciennes sè pratiquaient ordinairement avant de livrer bataille ; ellès avaient lieu avec pompe et solennité; un immense concours de peuple y assistait dans le plus profond recueillement. On amenait les victimes couronnées de fleurs et chargées de bandelettes de pourpre, de franges d’or ; les sacrificateurs, revêtus d’habits magnifiques, fonctionnaient avec une gravité qui imposait à la foule, et leurs prédictions étaient réputées infaillibles.
Les armées grecques et romaines portaient la superstition jusqu’à se décourager et à jeter leurs armes, si l’oracle ou les augures ne leur avaient pas été favorables, parce qu’elles étaient alors persuadées que c'eût été combattre contré la volonté des dieûx. Les exemples historiques suivants donneront la preuve du haut degré de confiance que les anciens peuples accordaient aux prédictions augurâtes :
Pausanias, général de l’armée grecque, prêt à livrer bataille aux Perses, vit le découragement se jeter parmi ses soldats parce que les augures se montraient défavorables. Mais ce général, d’un esprit trop éclairé pour ajouter foi à de semblables impostures, ordonna aux sacrificateurs, sous peine de mort, de trouver des signes favorables. Ceux-ci obéirent par crainte et, le changement subit des apparences àugurales ayant rendu le courage à ses guerriers, Pausanias fondit sur l’armée de Mardonius avec une telle
impétuosité qu’en un instant il la tailla en pièces.
Claudius Pulcher, sur le point d’en venir à une affaire décisive avec les Carthaginois, envoya consulter les poulets sacrés. On vint lui apprendre que les poulets refusaient de manger et que la consternation était peinte sur tous les visages."
— «Eh bien ! qu’on les jette à la mer, dit Claudius en riant, puisqu’ils n’ont pas faim ils doivent avoir soif. »
Par cette réponse plaisante il montra le cas qu’il faisait des augures; sans doute, il leur aurait porté un coup funeste s’il eût gagné la bataille, malheureusement il la perdit et les augures n’en furent que plus respectés.
Annibal, après avoir développé ses plans de bataille, cherchait à décider le roi Prusias à attaquer le jour même le camp des Romains ; mais le monarque s’y refusa obstinément, donnant pour raison que les augures défavorables annonçaient que les dieux s’opposaient à cette attaque. Alors, le général carthaginois, haussant les épaules de pitié, lui répondit :
— «A quoi bon faire intervenir les dieux dans cette affaire, dites plutôt que la superstition vous porte à préférer les avis d’un foie de mouton aux sages conseils d’un vieux capitaine. »
Les œufs et les melons pouvaient aussi servir d’augures.
La fille d’Auguste, enceinte de quelques mois, dé-
Diq
sirait vivement avoir un fils ; dans le but de savoir si ses vœux seraient accomplis, elle prit un œuf de poule qu’elle tint constamment dans son sein ; si, par hasard, elle se voyait forcée de le quitter, elle le donnait à une nourrice attachée à sa personne, afin qu’il ne se refroidît pas. «L’augure fut heureux, dit Pline, car Julie eut un coq de son œuf et un garçon de son mari. »
Un excellent et superbe melon avait été servi sur la table de Lucullus ; un des convives, qui en était à sa troisième tranche, poussa tout à coup un cri de surprise ; une de ses dents venait de tomber sur la table... Tout le monde se prit à rire ; mais un augure présent fronça le sourcil et en tira le triste présage qu’avant trois jours une grande fortune tomberait. La prédiction se confirma.
L’histoire ancienne offre une multitude de faits analogues, et l’on reste confondu en voyant les plus beaux génies de ces époques donner tête baissée dans ces folles superstitions. Hérodote, Pythagore, Pausanias, Virgile , Tacite, Pline le Jeune témoignent, en mainte occasion, de leur respect pour les oracles et les augures.
La prétendue science des augures fut, ainsi que nous l’avons dit, cultivée de tous temps par des hommes revêtus d'un caractère sacerdotal; quelques savants en attribuent l’origine aux Cbaldéens, d’autres aux Phéniciens qui la portèrent en Égypte, d’où elle
passa en Grèce, à Rome et jusqu’au fond des forêts druidiques.
Quoi qu’il en soit, chaque peuple, chaque contrée eut sa méthode divinatoire : Les Assyriens et les Chaldéens prédisaient par les astres. — Les Phrygiens et les Ciliciens, qui possédaientde nombreux troupeaux, par l’examen des entrailles ; — les Étruriens, par la fulguration ; — les Lybiens, par le rugissement des lions et par le glapissement des panthères; — les Druides, par le bruit des vents et des cascades, etc., etc. L’art divinatoire se basait toujours sur la constitution climatérique, sur la richesse ou la pauvreté du sol; sur les végétaux et les animaux de la contrée.