DE U DIVINATION
La divination, ou l’art de connaître, de prédire les choses futures, se pratiqua largement chez les anciens, et devint ühe branche de commerce très-lucrative au profit des temples et de leurs desservants. Cet art, généralement chimérique, a néanmoins pu, dans certaines circonstances, s’établir sur des probabilités. En effet, l’homme versé dans les sciences morales, peut, jusqu'à un certain point, prédire les changements qui auront lieu dans les mœurs et la constitution sociale des peuples, à telle ou telle époque plus ou moins éloignée. Le savant météorologue peut prédire les variations atmosphériques , de même qu’un habile médecin peut annoncer la crise qui doit guérir ou emporter le malade.
Thaïes pronostiqua une abondance extraordinaire d’olives et acheta la récolte de toute une contrée, avant que les arbres ne fussent en fleurs. — Anaximandre avertit les Lacédémoniens de sortir de leur ville parce
qu’il prévoyait un formidable tremblement de terre, qui eut lieu la nuit môme et renversa la plupart des maisons. — Phérécide prédit aussi un tremblement de terre, en touchant l’eau d’un puits. — De nos jours, les vieux paysans qui ont observé le lever du soleil et de la lune, la direction des vents et la marche des nuages, se trompent rarement sur le pronostic du beau et du mauvais temps du lendemain. Il ne répugne donc pas à la raison d’admettre un art établi sur des bases semblables ; à ce point de vue, la divination ne serait que la résultante de plusieurs probabilités convergeant vers le même but.
Mais, de cet art, tel que nous le comprenons, à celui pratiqué chez les anciens, il y a une énorme distance. Le premier ne heurte point le bon sens et peut trouver une explication logique ; tandis que le second, entouré des oripeaux du merveilleux, n’est, le plus souvent, que charlatanisme.
Les devins, augures et prophètes se disaient inspirés de l’esprit divin ; il fallait, ou les croire aveuglément, ou les prendre pour des hommes hallucinés. Du reste, l’observateur attentif s’aperçoit que la plupart des prédictions sont faites en style embrouillé, à double sens, ou n’ont été consignées qu’après l’événement.
Pour se rendre compte et prouver la faculté de la divination, voici comment les anciens argumentaient:
Sans les yeux, la fonction de la vision ne peut exis-
ter ; avec les yeux cette fonction existe; cependant, son action peut quelquefois être suspendue, de telle sorte que l’individu, quoique aveugle momentanément, n’en est pas moins doué du sens de la vue. De même, sans la faculté de la divination, l’usage de la fonction divinatoire ne saurait exister. Mais, comme celui qui la possède est sujet à se tromper, il suffit, pour établir qu’elle existe en lui, qu’il ait une fois deviné sans qu’on puisse dire que cela est arrivé par hasard. Or, une infinité de faits de cette nature prouvent que certains individus possèdent la faculté de la divination.
Dans les divers chapitres de cet ouvrage qui traitent des devins, augures et astrologues, nous avons relaté les divinations remarquables transmises par l’histoire ; nous allons ici rapporter une série de prédictions non moins extraordinaires. Lorsqu'on soumet à l’examen les faits merveilleux de cette nature, acceptés par le vulgaire ignorant, on ne tarde pas à découvrir qu’ils découlent de deux sources : l’une provenant des historiens crédules qui se sont fait l’écho des faits racontés, sans se donner la peine de réfléchir à leur impossibilité ; l’autre, et c’est la plus féconde, se rapportant aux écrivains qui avaient intérêt de faire accepter comme vérité, ce qui n’était qu’astuce et mensonge. Tant il est vrai qu’il exista de tout temps, dans les sociétés, des individus rusés qui obtinrent honneurs et richesses aux dépens des dupes qu’ils
ëurent l’art de faire. Nous ferons observer encore que plus les peuples sont arriérés et plus ils se passionnent pour le merveilleux ; de telle sorte qu'il n’est pas difficile aux sujets intelligents, d’exploiter à leur jifbfît la crédulité publique. Considérez le moyen âge, cette déplorable époque d’obscurantisme, et jugez du degré d’abrutissement dans lequel la superstition avait plongé les hommes 1
Mais, l’humanité devait un jour se débarrasser de l’épaisse gangue dont l’avaient recouverte des charlatans. A mesure que la lumière se répandait sur les masses, le bon sens brisait les entraves qu’on lui opposait et la raison se développait. Alors, les oracles pâlirent ; les devins, augures, astrologues, virent peu à peu s’évanouir la considération qu’ils avaient usurpée depuis si longtemps ; c’est ce que le lecteur sera à même d’apprécier dans les pages suivantes.
Pendant la période des temps héroïques, chez les Grecs, les oracles et devins jouirent d’une confiance et d’une vénération illimitées. Les chefs de l’État, les généraux n’osaient entreprendre les affaires publiques, ni livrer bataille sans les consulter. Toutes les fois qu’il s’agissait de quelque chose d’important, on avait recours à eux. De leur côté, les oracles et les devins s’entendaient parfaitement et s’enrichissaient aux dépens des consultants. Les devins renvoyaient , devant les oracles et les oracles proclamaient les devins les plus sages des hommes ; de cette manière tout
leur réussissait à merveille. Citons quelques exemples: Eutychès alla consulter un devin pour savoir s’il serait vainqueur aux jeux olympiques ; celui-ci, après avoir reçu un présent, lui donna une réponse ambiguë et le renvoya devant l’oracle de Delphes. Eutychès se vit contraint de renouveler ses présents pour obtenir une solution définitive à sa question. Les réponses de l’oracle étaient presque toujours en rapport avec la libéralité du consultant : Eutychès fut généreux et l’oracle lui promit la victoire.
Le devin Calamus, arrivé à une extrême vieillesse et criblé d’infirmités, monta sur un bûcher qu’il avait fait préparer afin d'y terminer ses souffrances et sa vie. Alexandre le Grand se trouvant alors à Babylone • et voulant hçnorer le devin, fit ranger son armée en bataille sur la place où se dressait le bûcher ; ayant demandé à Calamus s’il avait une dernière volonté à faire exécuter, il reçut cette réponse :
— « Fils de Philippe, je te remercie de ton offre, je n’ai rien à te demander. Mais, pour la gloire dont tu rayonnes et pour le repos du monde, dans trois jours tu me rejoindras... »
Le devin se trompa de trois autres jours; car, Alexandre étant tombé malade, mourut le sixième.
Possidonius rapporte l’histoire d’un Rhodien qui, au lit de mort, prédit dans quel ordre et quel temps, six de ses compagnons mourraient. Sa prédiction se réalisa strictement.
Læmpon, devin en renom, était entretenu à Athènes au frais de l’État. Un bélier naquit avec une seule corne dans une métairie de Périclès ; Læmpon consulté, déclara que l’une des deux factions qui désolaient la ville de Minerve tomberait, etque la puissance appartiendrait au maître de la maison où était né le bélier. Peu de temps après, Périclès «s’empara du pouvoir.
Le même devin, voyant jouer sur la place publique le jeune Alcibiade avec d’autres enfants, dit gravement aux personnes qui l’entouraient :
— « Cet enfant-là sera un jour le désespoir des
femmes et la désolation des maris. Dévoré d’ambition, son audace ira jusqu’à la témérité; il fera la gloire et le malheur de son pays »
Vers l’âge de vingt-cinq ans, à la suite d’une aventure scandaleuse, Alcibiade reçut, en confidence, de sa mère, la prédiction du devin Læmpon. Curieux de connaître l’avenir qui lui était réservé, il alla trouver ce devin.
— « Ma mère vient de m’apprendre, lui dit-il, que tu possédais la science des choses futures et que tu avais pronostiqué vrai à mon égard ; pourraistu me dévoiler aujourd’hui ce qui doit m’arriver demain? »
Le vieillard lui répondit froidement :
— « Jeune homme, laisse l’avenir en paix; gardetoi bien de soulever son voile ; car, pour être heu-
reux dans cette vie, il est des choses qu’on doit ignorer.
— « Et moi, contrairement à ta maxime, je veux savoir. »
— « Souvent la curiosité coûte cher. »
— « Ignores-tu que c’est le fils de Clinias qui te questionne? »
— « Je le sais. .. ; et c’est justement parce que j’étais l’ami de ton père que je n’ose t’apprendre d’affreuses vérités. »
— « Ose, vieillard, et ne me cache rien. »
— « Fils de Clinias, tu pourras te repentir de ton indiscrétion. »
— « Sache qu’Alcibiade ne s’est jamais repenti que des larmes qu’il a fait verser à ses maîtresses abandonnées. »
— « M’écouteras-tu sans crainte?... »
— « L’âme d’Alcibiade fut toujours inaccessible à la frayeur ; tu peux parler. »
— « Tu le veuxl... Donne-moi ta main, je vais
te satisfaire. » h
Après un examen attentif des lignes de la main d’Alcibiade, le devin fronça le sourcil et prononça d’une voix sourde.
— ■ « Jeune homme, rien n’est plus capricieux que la fortune ; aujourd’hui elle vous comble de ses faveurs et demain elle vous les retire sans pitié . »
— « Que veux-tu dire? »
— « Aujourd'hui, tout lé monde t’aime ; tü es l'i-
dole des Athéniens ; plus tard, l’anathème sera lancé contre toi; on te maudira... tu seras banhi... tu mourras »
— « La belle plaisanterie ! Quel est celui qui ne meurt pas 1 »
— « Tu mourras »
— a Au plus fort d’une bataille, pour la défense de ma patrie. »
— a Nonl... par le fer d’un traître, aux champs de l’exil,
— « Tu radotes, vieillard; la vanité d6 ta science égale la crédulité de ceux qui y ajoutent foi. »
— « Cesse de railler, jeune homme ; puisque tu n'as point foi en mes paroles, va consulter l’oracle dè Delphes ; il t’apprendra des détails que je ne saurais te donner. »
— « Je mourrai donc assassiné? »
— « Assassiné répondit le devin en baissant
la tête. »
— «Adieu! vieillard, s’écria Alcibiade en riant; l’avenir prouvera que tu as menti. »
— « Adieu ! fils de Clinias, riposta Lærnpon, l’ave nir prouvera que j’ai dit la vérité (1). »
Socrate prédit à un certain Cléon qu’il serait asti) Voyez l'intéressant ouvrage intitulé : tes Nuits Corinthiennes, où se trouve l’histoire anecdotiqae de la vie d’Alcibiade.
sassiné s’il persistait à aller passer la nuit dans tel endroit.
Plotin fut averti, par son esprit familier, que Porphyre voulait se suicider. 11 se rendit sur-le-champ chez son disciple et le détourna de son crime.
Averrhoës prédit la prise de Cordoue, la chute et l’expulsion des Arabes de la terre d’Espagne.
Chez les Romains, qui copièrent les Grecs et les dépassèrent en folies, la divination était pratiquée par les augures et les aruspices. Les augures n’exerçaient l’art divinatoire que pour les affaires politiques; Y horoscopie ou divination particulière était exploitée par une foule de magiciens et de magiciennes, qui extorquaient l’argent des sots qui se fiaient à eux.
L’histoire nous a conservé les prédictions suivantes :
Jules César se rendait au Forum, accompagné de ses amis et suivi du peuple, lorsque, tout à coup* l’astrologue Sourina fend la foule, Ya droit à lui et s’écrie :
— « César ! prends garde aux Ides de mars »
César prit cet homme pour un fou et dit en riant à
ses amis :
— « C’est un visionnaire ; soyez sans inquiétude. »
La prédiction du visionnaire s’accomplit ; César
fut assassiné aux Ides de Mars.
Le devin Tbrasyle, pressé par Tibère exilé, de lui dévoiler sa destinée future, lui répondit :
— « Si mon art n'est pas mensonger, Tibère, tu succéderas à César ; tu seras proclamé empereur. »
— « Puisque tu es si habile à lire dans l’avenir, répliqua Tibère, dis-moi êombien il te reste de temps à vivre? »
Le devin, qui connaissait les instincts sanguinaires du prince, comprit qu’il y allait de sa vie; alors, feignant de consulter les astres, il donne à ses traits l’expression de la surprise et de la frayeur; puis, d’une voix tremblante :
— « A cette heure même, je suis menacé du plus grand danger. »
— « Tu as deviné, Thrasyle, car je songeais à te faire trancher la tête; ta réponse t’a sauvé; je crois désormais à ton art et te garde au service de ma personne. »
La prise de Rome par Brennus fut également prédite par un augure. Cette prédiction n’a rien que de naturel ; tout homme versé dans la science politique eût pu la faire.
Chez nos ancêtres les Gaulois, les druides et druidesses pouvaient seuls exercer l’art divinatoire ; aussi jouissaient-ils d’une autorité et d’une vénération sans exemple. Habiles à faire tourner à leur profit toutes les circonstances qui pouvaient accroître leur puissance, l’art de la divination devint, entre les mains des druides, un des principaux moyens dont ils usèrent pour dominer le peuple. '
Dans l’Inde et parmi les Orientaux, l’art divinato re fut, de tous temps, en honneur. Les Égyptiens comptaient une foule d’habiles magiciens et devins ; mais, de tous les peuples, le petit peuple juif fut celui qui en fournit le plus grand nombre. Tout individu paresseux et qui ne voulait point travailler, faisait le mendiant et se disait prophète ; c’est pourquoi on fut obligé d’établir la distinction de vrais et de faux prophètes.
La manie de l’art divinatoire était arrivée à un tel degré chez les anciens, qu’ils interrogèrent toutes espèces de choses pour connaître l’avenir. Chaque devin, chaque magicien avait ses moyens de prédilection. Ainsi, l’on interrogeait les quatre éléments, les nuages, les vents, les fontaines, etc., etc., d’où
provinrent cette immense variété de divinations, dont
voici quelques-unes :
Aéromancie,
divination par l’air. -
Alevromancie,
— par la farine.
Arithnomancie,
— par les nombres.
Axinomancie,
— par la hache.
Belomancie,
— par les flèches.
Capnomancie,
— par la fumée.
Catoptromancie,
— par les miroirs. .
Cléidomancie,
— par les clefs.
Céromancie,
— par des figures de
cire.
Coscinomancie,
— par les cribles.
Dactytomancie,
par les doigts et les mains,
Géomancie,
par la terre.
Hépatoscopie,
par le foie.
Hyd romande.
par l’eau.
Lampadomancie,
par les lampes.
Lecynomaéeie,
par les bassins.
Myomancie,
par les muscles.
Nécromancie,
par les cadavres.
Néphélomancie,
par les nuages.
Onéiromancie,
par les songes.
Ooscopie,
par les œufs.
Pyromancie,
par le feu.
Rabdomancie,
par les bâtons et les baguettes.
Staphylomancie,
par les raisin».
Xylomancie,
par le bois.
Enfin, ils poussèrent le délire jusqu’à prophétiser
par la tête d’un âne et la queue d'un chien ; par le fromage, l’urine, les excréments, etc. Cette fureur
divinatrice dura plus de deux mille ansl
Nous terminerons ce chapitre par les considérations suivantes, en faveur de la présagition :
L’expérience prouve que toute faculté dont jouit un individu étant perfectible, peut être exercée, tôt ou tard, par d’autres individus, à un degré plus éminent. Ainsi, l’homme qui passe sa vie à obser ver,;» étudier la chaîne qui lie les événements passés
aux présents, peut, certaines circonstances données, avoir la prévision d’un ou de plusieurs événements futurs. Or, si les études faites par cet individu sont reprises par d'autres hommes ayant les facultés en-
core plus développées, ii doit nécessairement arriver que ces hommes pousseront l’art de prévoir à un degré plus avancé.
Dans le labyrinthe de la pensée, on rencontre trèsfréquemment une foule de points obscurs, d’obstacles insurmontables qui forcent le penseur à revenir sur ses pas et à chercher autre part une issue; mais on rencontre aussi des échappées à travers lesquelles on aperçoit de vastes horizons, d’immenses perspectives qui conduisent au but qu’on s’était proposé d’atteindre.