DES APPARITIONS
Dès la plus haute antiquité on croyait à l’apparition des dieux, demi-dieux et déesses sous la forme humaine, à l’apparition des génies bienfaisants et malfaisants, et à celle des ombres ou spectres des personnes décédées depuis un temps plus ou moins long. Ces ombres revenaient sur terre, soit pour demander ou obtenir quelque chose d’important, soit pour inquiéter ou effrayer, lorsque leurs demandes n’étaient pas réalisées. Cette absurde croyance, à laquelle même les personnes intelligentes n’avaient point la force de se soustraire, s’exploitait en grand par la classe théocratique.
Rien de plus fréquent, chez les païens, que les apparitions des divinités; il n'était de jour où quelques dieux ne descendissent de POlympe, pour aller conter fleurette à quelques jolies mortelles , ou
quelques déesses ne rendissent visite à quelques jolis garçons.
Toutes les fois qu’un thaumaturge voulait obtenir ce qu’on lui refusait, il faisait aussitôt intervenir la divinité ; si l’on persistait dans le refus, alors il employait les apparitions effrayantes qui, presque toujours, atteignaient leur but. Cependant, il faut le dire, les apparitions agréables, heureuses, avaient plus souvent lieu que les apparitions horribles, effrayantes; en cela, les anciens thaumaturges étaient beaucoup moins atrabilaires, j’allais dire moins féroces, que les thaumaturges du moyen âge, qui ne voyaient partout que démons, guivres, loups-garous, goules et autres créations imaginaires d’une laideur repoussante, épouvantable.
L'apparition d :s ombres, spectres, lamies, gorgones, harpies, etc., rapportait d’assez gros bénéfices à ceux qui savaient la provoquer. Or, les ministres de£ dieux olympiens possédaient Le secret de fasciner les yeux, d’exalter l’imagination, d’amener le vertige, les hallucinations, enfin, tout ce qui pouvait annihiler la raison. C’est lorsqu'ils avaient plongé les indiividus dans un état d'exaltation cérébrale et d’inertie physique, qu’ils faisaient passer devant eux les charmants objets de leurs désirs ; ou bien qu’ils les frappaient d’épouvante par des apparitions de formes affreuses, de figures grimaçantes, de hideux fantôr mes, d’êtres gigantesques et menaçants. Nous veih-
rons plus loin, qu’avec les mêmes moyens que ceux employés par les anciens thaumaturges, on reproduit aujourd’hui les mêmes effets. Nous allons maintenant rapporter quelques-unes des principales apparitions mentionnées dans l’histoire ancienne, en ayant soin, toutefois, de prévenir le lecteur que ces apparitions ont généralement été vues par des imaginations exaltées, par des yeux effrayés, par des cœurs brisés, au milieu des violents paroxysmes d’une passion quelconque.
On raconte que Pytbagore et Thalès se retiraient parfois en des lieux solitaires pour se livrer à de profondes méditations, pendant lesquelles un démon leur apparaissait.
Tout le monde sait que Socrate éprouvait assez fréquemment des sortes d’extases qui l’isolaient du monde extérieur, et que, pendant cet état singulier, il s’entretenait avec un démon ou génie familier. Ajoutons que la première idée des démons est née en Chaldée, et que, de là, elle s’est répandue chez les divers peuples de la terre.
Jules-César aperçut, dit-on, un spectre, en traversant le Rubicon. Il était en ce moment, de son propre aveu, dans un état d’exaltation difficile à décrire.
Si l’apparition qui étonna Brutus n’est pas un conte, ainsi que le bon Plutarque a l’habitude d’en faire, on doit la considérer comme le résultat d’une
forte contention d’esprit, ayant développé un commencement de congestion cérébrale. Voici donc le fait tel que Plutarque le rapporte :
Brutus était à la veille de partir avec son armée, l’esprit préoccupé des destinées de Rome ; il veillait dans sa tente, qui n’était éclairée que par une lampe ; la nuit était sombre et ses troupes ensevelies dans le sommeil. Plongé dans une méditation profonde, mille craintes sur l’issue d’une bataille prochaine lui traversaient l’esprit, lorsque, tout à coup, il croit entendre soupirer quelqu’un .près de lui. Il jette les yeux sur l’entrée de la tente et aperçoit une figure horrible, un corps monstrueux, qui s’approche et se place en face de lui.
— « Qui es-tu ? lui demanda-t-il ; es-tu homme ou dieu ? Que viens-tu faire ici, et que me veux-tu? »
— « Je suis ton mauvais génie, lui répondit le fantôme ; tu me reverras bientôt dans les plaines de Philippes. »
— « Eh bien ! repartit Brutus sans se troubler, nous t’y verrons.»
Le fantôme disparut ; Brutus appela ses gens et leur demanda s’ils n’avaient point vu entrer et sortir quelqu’un. Leur réponse fut négative.
La veille de la bataille de Philippes, qui devait décider du sort de la république, le même fantôme se présenta devant lui, le fixa quelque temps de ses regards, et disparut sans proférer une seule parole.
Lorsque Brutus raconta cette apparition à son ami Cassius, celui-ci, en se moquant, lui répondit :
— « Pauvre Brutus, ce sont tes inquiétudes du moment ; c'est la fièvre de ton cerveau qui a produit ce fantôme. »
Quelques jours avant le massacre de Caligula, les gardes du palais avaient aperçu, la nuit, un spectre armé d’un glaive flamboyant. *
L’empereur Julien racontait à ses intimes qu’à l’époque où ses troupes le pressaient d’accepter l’empire, un génie lui apparut la nuit, et lui fit signe de suivre le désir de son armée et de partir immédiatement pour Rome.
On rapporte que Trajan fut averti par un bon génie, de quitter au plus vite Antioche, pour ne pas être victime du tremblement de terre qui eut lieu, en effet, aussitôt que ce prince fut hors de danger.
On lit dans Pausanias le fait suivant :
« Les mânes de Lybas (1) exigeaient, chaque année, le sacrifice sanglant d’une vierge; l’athlète Euthymus, pour mettre un terme à cet usage barbare, défie les mânes de Lybas, qui fondent sur lui sous la forme d’un loup monstrueux. Le courageux athlète
(1) Ce Lybas avait été un des compagnons d’Ulysse. Débarqué à Témise, il y fut lapidé pour avoir fait violence à une jeune vierge. Une peste ayant ravagé le pays, des imposteurs firent croire que c’était une vengeance de Lybas, et, pour l’apaiser, on lui bâtit un temple.
étreint le monstre dans ses bras vigoureux et le renverse sur le sol. Le vaincu s’échappe et court se précipiter dans la mer. Mais les collègues du spectre, c’est-à-dire les prêtres, ne tardèrent pas à faire tomber sur Euthyraus leur vengeance, car de ce jour le brave athlète disparut. »
Hâtons-nous c/e dire que la jeune fille était escamotée, qu’on sacrifiait à sa place un chevreau, et qu’on l’envoyait vendre au loin comme esclave. Ainsi qu’on le voit, les ministres du temple de Lybas se firent une rente annuelle, jusqu’au jour où le brave Euthymus en affranchit la ville de Témèse.
A trente siècles de distance, un fait qui a beaucoup de rapports avec le précédent se passait à Vienne, dans le palais de l’archiduc, devenu plus tard empereur sous le nom de Joseph Ier. Voici ce fait, tel que le racontait le prince de Saxe, Auguste II :
« L’archiduc et moi étions passionnés pour la chasse et les divers exercices du corps ; cette conformité de gôuts nous avait rendus inséparables. Nous vivions depuis longtemps dans une étroite intimité, lorsque tout à coup je m’aperçus d’un refroidissement sensible dans les manières de l’archiduc. Pressé par moi d'en expliquer les motifs, il résista quelque temps et finit par céder à mes instances.
— « C’est le ciel, me (Jit-i! up jour, qui veut qqe j dpus nous séparions ; la religicm que vous professez en est sans doute la cause (le prince était protestant).
Voilà plusieurs nuits de suite que je reçois l'ordr* de me séparer de vous, mon ami ? c’est un ange qui me le transmet. J’ai cru d’abord que c’était une erreur de mes sens ou l’effet d’un songe ; mais aujourd'hui il ne m’est plus permis de douter que ce ne soit la volonté du Ciel. »
« Étrai gement surpris de cette révélation, je lui répondis : — Que la volonté du Ciel se fasse, si telle est sa volonté ; mais, pour que nous n’ayons rien à nous reprocher, permettez-rmoi de m’assurer si c’est le Ciel qui parle réellement, et d’attendre ici la visite de l’ange. L’arehiduc y consentit.
« La nuit venue, ils attendirent l’ange qui ne manqua point de venir et de répéter l’ordre d’en hautprince de Saxe se précipite subitement sur l’envoyé céleste, le saisit d’une main vigoureuse et l’entraiue vers une croisée ouverte en lui criant ; -r- Si tu as des ailes, eh bien! volej
a Le lendemain matin, pp trouva dans la cour, an bas de la croisée, le cadavre fracassé d’un jésuite. ?
Platon a dit quelque part qu’un nommé Érus apparut à ses amis après sa mort, et disserta, d’une manière fort habile, sur les bons et les méchants. Platon avait beaucoup d’imagination,
; Pline rapporte que Gabinius revint de l’autre monde pour annoncer à Pompée qup les diepj infernaux étaient contents de lui et qu’il réussirait dans son eptreprisp. piine était fort crédule.
Après être resté plusieurs jours dans le sombre empire, Énarque revint sur terre et raconta au bon Plutarque une foule de choses très-curieuses sur Rhadamante, Éaque et Minos. Plutarque croyait à la réalité des fables les plus absurdes.
Phlégon certifiait très-sérieusement que le poète Publius, ayant été dévoré par un loup, apparut à Rome, plusieurs années après, pour prédire la ruine de l’empire romain.
Aristote lui - même n’a-t-il pas eu la faiblesse d’attester qu’un prêtre de Jupiter, auquel on avait coupé la tête, reparut, deux jours après sa mort, pour nommer le meurtrier , qui fut arrêté, jugé et condamné !
Nous passerons sous silence le revenant vu par Apollodore à Athènes, car il y a de fortes raisons pour ne pas y ajouter foi. Pline le Jeune, qui était crédule à l’excès, n’a cependant pas osé garantir l’aventure d’Apollodore, rapportée par son oncle. D'où l’on doit conclure que le revenant d’Athènes est, comme tous les revenants, pure chimère.
L’histoire ancienne fourmille de faits semblables. Le moyen âge est encore plus fertile. — L’ignorance était si profonde, la superstition tellement incrustée au cœur des nations, qu’il suffisait de dire qu’on avait vu, la nuit, un fantôme rôder autour des tombeaux, pour épouvanter des villages et même des villes entières. On fermait sa porté ; la nuit venue,
on n’osait plus sortir dans la crainte de rencontrer le spectre, le loup-garou, etc. Loin de porter remède, à cette dégradation de la raison humaine, on se plaisait à l’entretenir : les fées, les enchanteurs, les sorciers, les vampires, Satan et ses cohortes, tout cela, disait-on, se trouvait déchaîné pour inquiéter, pour timorer les hommes, et, qui pis est, pour perdre leurs àmesl... De là les amulettes de toute espèce, les signes de croix multipliés, les milles et une pratiques superstitieuses. Hélas ! cette triste époque peut se nommer le temps de deuil de l’humanité.
Croirait-on qu’au siècle dernier, malgré les flots de lumières que les encyclopédistes versèrent sur la France, une grande partie du peuple était encore imbue de ces absurdités, et qu’aujourd’hui même encore le germe n’en est pas éteint dans l’esprit des gens de la campagne?
Citons encore quelques apparitions, afin que le lecteur puisse juger lui-même.
On lit dans les Chroniques de saint Dominique, que les religieux trouvèrent, un soir, en allant souper, le réfectoire plein de moines décédés, qui se disaient damnés. C’était évidemment Dieu qui envoyait ces religieux morts pour engager les religieux vivants à faire pénitence.
Camérarius a écrit, sans doute pour s’amuser, que, de son temps, on voyait assez souvent dans les églises des fantômes sans tête qui ouvraient de grands
yeux, vêtus en moines et en religieuses; ils étaient assis dans les chaises ou sur les bancs des nonnes et des moines vivants qui devaient bientôt trépasser.
Luther voyait fréquemment le diable, discutait avec lui, rétorquait ses arguments et s’emportait jusr qu’aux voies de fait, lorsque le diable feignait de ne pas le comprendre pour ne pas lui donner raison.
Les contes bleus de cette nature étaient semés avec profusion au sein du peuple par des mystiques, des illuminés et autres gens, ou crédules ou intéressés à propager la superstition. C’est pourquoi les apparitions d’anges, de démons, d’âroes en peine, de spectres, de fantômes, sous des formes bestiales les plus hideuses, ge multiplièrent si rapidement, qu’il n’était de jour où l’on eût à s’effrayer de plusieurs apparitions. C’était, hélas ! bien triste pour ceux qui croyaient et bien honteux pour les fauteurs do ces contes.
Un assez grand nombre d'écrivains ont composé de volumineux ouvrages qù sont consignées les rêveries les plus hizarres, les excentricités, les absurdités les plus monstrueuses. Les passages suivants donneront au lecteur une faible idée de l’étrange galimatias de ces livres :
« Béemoth pour ceux qui affichent une coupable incrédulité ! Si malheureusement il vous arrive d’éternuer quand Y angélus sonne, ayez hâte de vous si-
gner, car l’esprit malin est aux aguets et entrerait dans votre corps au moment où vous faites une forte aspiration pour éternuer une seconde fois. Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement, prenez garde à vous!... L’obsession de Béemoth se manifeste ordinairement par des vents fougueux qui tourbillonnent dans le ventre, avec grand bruit, et donnent d’affreuses coliques. L’individu, alors, devient triste, morose, fuit la société, et n’a d’autre pensée que celle de chasser l’ennemi qui le tourmente. Mais il n’est pas de médecin qui puisse le chasser... Béemoth hurle toujours... Il n’y a que le cierge allumé, la neuvaine et l’exorcisrae qui puissent expulser du corps ce prince des démons, a
Le révérend Père Dom Cal met a perdu dix années de sa vie à composer quatre gros volume? sur les apparitions, sur les finesses et les ruses employées par les démons pour perdre les hommes; il certifie avoir vu des personnes obsédées qui étaient tourmentées nuit et jour par le diable. Tantôt l’esprit malin leur pinçait le nez, le bras, la jambe jusqu’au sang; tan-r tôt il leur tirait les oreilles à les faire crier. P’autres fois, il répandait autour de ces personnes une odeur si puante, si fétide, qu’elles on étaient comme a*r pbyxiées. Le révérend Père pense que les légions diaboliques déchaînées autour de nous sont innouiTT brables. Un jour, il put oompter jusqu’à trente mille diablotins offrant les figures et les formes les plus bi-
zarres. Les noms des principaux chefs de ces légions sont, d’après lui :
Lucifer , premier chef ou monarque;
Béelzébuth, second chef, son ministre;
Astaroth , prince des trônes ;
Béemoth, premier général;
Belphégor, deuxième général ;
Sabathan, colonel;
Âxaphat, centurion ;
Belle-Queue, aide de camp ;
Et une multitude d’autres officiers des légions qu’il serait fastidieux d’énumérer. Où diable le P. Calmet a-t-il puisé tous ces contes? Évidemment dans un cerveau exalté par les contemplations mystiques.
Nous ne rapporterons qu’un des mille contes du P. Calmet :
«Le 22 mars 1706, écrit-il, à Saint-Maure près Paris, il se passa un fait qui fit grand bruit. Un esprit, un diable, sans doute, venait chaque nuit dans une maison pour tourmenter un garçon de vingtquatre à vingt-cinq ans. Un jour, ce grand garçon vit sa porte se fermer d’elle-même, à deux verrous : au même instant, les deux battants d’une grande armoire s’ouvrirent et une voix en sortit, laquelle lui ordonna d’exécuter certaines choses pendant le temps d’un miserere, et surtout de bien en garder le secret. »
Quelles choses lui ordonna-t-on de faire? C’est ce
que le révérend Père n’a pas voulu dire. Mais on pense bien qu’un diable ne peut qu’ordonner de vilaines choses. Un homme de raison peut-il écrire rien de semblable?...
Jean Wier, médecin illuminé, passa une partie de sa vie à chercher l’impossible; ses calculs sur les mauvais génies et les cohortes diaboliques sont bien au-dessus de ceux deDom Calmet. Après trente années d’investigations minutieuses, Jean Wier finit par trouver que le chiffre des mauvais diables s’élevait à sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingtsept !!! commandés par soixante-dix-neuf princes. Dans son livre sur les Prestiges, où sont entassées un amas d’absurdes puérilités, il donne les noms, pré- ' noms, surnoms de ces soixante-dix-neuf princes, et s'étend largement sur leurs mœurs intimes.
On ne saurait mieux comparer Jean Wier qu’à Berbiguier qui, au commencement de notre siècle, publia trois gros volumes sur les Farfadets. Ce monomaniaque se croyait assiégé dans son lit par ces esprits-nains, de même que Hercule l’avait été par les Pygmées. Pour se débarrasser de leurs importunités, il s’arma de grandes épingles et, chaque fois qu’il parvenait à saisir un farfadet, il le clouait sur sa couverture, de même qu’un entomologue pique les insectes sur un carton. De pareilles folies nous dispensent de tout commentaire. Aujourd’hui, le paysan qui n’a pas été timoré dès le bas âge, et qui a
conservé son bon sens, ril à gorge déployée de ces prétendues histoires.
Le nombre des auteurs convaincus qui ont écrit sur les apparitions et visions est considérable; on peut les regarder comme des monomaniaques dont l’imagination délirante leur faisait voir des esprits, des diables partout : dans un léger bruit de feuilles, dans le grincement d’une girouette, d’une porte; dans le craquement d’un meuble, etc. Ces hommeslà, raisonnables en toute autre circonstance, perdent la raison lorsqu’ils subissent l'influence de leur monomanie.
Et maintenant que le lecteur a compris l’impossibilité de ces prétendues apparitions, nous lui démontrerons physiologiquement ce que l’on doit entendre par appointions, et de quelle manière elles peuvent avoir lieu.
Toutes les fois qu’une idée fixe, une passion violente, telle que l’amour, la crainte, l’espérance, etc., s’est emparée d’un individu, il y a d’abord excitation cérébrale : la cause agissant toujours, cette surexcitation, de normale qu’elle était, passe, après un certain temps, à l’état morbide , et , le cas échéant, «mène des désordres sensoriaux. Ces désordres ont pour résultat une aberration plus ou moins grande dans les fonctions des sens. Alors , on ne perçoit plus comme on devrait percevoir, on ne sent plus comme on devrait sentir. Supposons, par exem-
pie, qu’un amant, au plus fort de sa passion, perdo l'objet de son amour. Au milieu d’un paroxysme de douleur, il peut voir apparaître celle qui n’est plus; il la voit.,, il est bien éveillé... Il s’élance vers elle et n’embrasse que le vide... Cependant, il l’a bien vue?.. Oui; mais comme il la verrait en songe. D’où il résulte que cette apparition est positivement un rêve à l’état de veille. Un autre exemple :
Dans une de ces veillées d’hiver où les villageois racontent, à tour de rôle, des histoires de revenants, de lutins, de loups-garous qu’ils ont vus, disent-ils, à tel endroit de la grande roule ou de la forêt, supposez que, parmi les auditeurs, il se trouve un jeune garçon pusillanime, une jeune fille craintive, qui ont frissonné à cette narration. Supposez que, la veillée terminée , le garçon ou la jeune fille soient forcés de passer seuls par l’endroit indiqué, pour se rendre à leur domicile. Bien certainement, la tête pleine du conte de revenant, ce jeune garçon traversera cet endroit sous l'influence de la peur : le moindre bruit le fera frissonner Qu’une pierre se
détache d’un vieux mur, d’un rocher, aussitôt la frayeur le saisit et il hâte le pas. Mais qu’un chien, un renard, un loup vienne à passer dans l’ombre en ce moment!... Sans nul doute, il croira voir le revenant et s’enfuira à tqutes jambes. Si c’est la jeune fille, elle criera au secours, se trouvera mal. Le lendemain, ils raconteront qu’ils ont vu le revenant et
qu’ils ont failli en être victimes. Ils grossiront toutes les circonstances : c’est un géant avec une tête hérissée de poils de sanglier ; ses yeux lancent des flammes; sa bouche, large comme un four, est armée de dents semblables à celles, d’un tigre, etc., etc. Les auditeurs frissonneront à cette narration, qui, de bouche en bouche, circulera par tout le village, et, hormis quelques personnes de bon sens, tous croiront à la vérité du fait. Telle est la marche que suivent les apparitions ; ce sont de véritables hallucinations pendant lesquelles on aperçoit des images illusoires ; ce sont, en un mot, des rêves en pleine veille. Et, comme preuve de la vérité de cette opinion, nous rapporterons deux apparitions : l’une nous est personnelle, l’autre concerne un de nos amis.
Par une de ces belles soirées si tièdes, si amoureusement poétiques sous le ciel bleu de l’Hellénie, je m’étais couché sur les vertes pelouses du mont Lycée; les hauts sommets s’élevaient dans un lointain vaporeux, semblables à des corbeilles d’azur, et la vague argentée du golfe d’Arcadie étincelait à l’horizon. Autour de moi se déroulaient d'immenses tapis d’anémones rouges et de jaunes chrysanthèmes ; on eût dit des montagnes d’or avec leurs collines recouvertes d’un manteau de pourpre. Les oiseaux gazouillaient sous les premières feuilles, les folles brises emportaient au vallon mille parfums, et les derniers rayons d’un soleil mourant jetaient sur cette belle
nature leurs teintes mystérieuses. A mes pieds coulait le fleuve Ladon, tout panaché de ses roseaux superbes : je me pris à songer à l’aventure de la nymphe Syrinx. J’étais jeune, impressionnable, riche d’enthousiasme et de doux souvenirs ; peu à peu ma pensée traversa les siècles et me porta aux âges héroïques de l’ancienne Grèce. Mes yeux étaient silencieusement attachés sur les rives du fleuve ; la vie du corps semblait être suspendue, et l’imagination vagabondait dans les riantes plaines de la mythologie. Au milieu de cette muette contemplation, je distinguai, à quelque distance de moi, un chœur de nymphes dansant aux sons de la flûte de Pan. Je vis leurs bras s’enlacer, leurs pieds frapper le sol en cadence, et, chaque fois que la brise soulevait leurs tuniques légères, mes yeux caressaient les formes les plus suaves, les plus moelleux contours...
Oh ! ce fut une délicieuse hallucination que cellelà. Que j’eusse voulu la prolonger!... Mais, hélas! un simple clignotement de paupières suffit pour tout détruire, pour tout dissiper. Je me rendis compte des phénomènes relatifs à la vision ; mais ce que j’avais entendu restait inexplicable. Je descendis aux rives du Ladon, afln de découvrir le musicien qui jetait au vent ses notes monotones. Après bien des recherches, je m’aperçus qu’à certains endroits de la rive, les roseaux avaient été coupés à d’inégales hauteurs, de telle sorte que les courants d’air, passant sur leurs
cartons béants, en tiraient des sons variés qui, mêlés au froissement des feuilles, produisaient l’étrange, harmonie que j’avais entendue. Ainsi tout fut expliqué. /
Un de mes amis qui aimait passionnément sa femme (ce qui, du reste, est assez rare de nos jours), eut le malheur de la perdre à la suite d’une maladie de poitrine. Le profond chagrin qui s'empara de lui le plongea dans une sombre tristesse. 11 refusait obstinément les consolations de l’amitié et vivait dans une irritabilité nerveuse que rien ne pouvait calmer. Toujours seul, en proie à sa douleur, il ne voyait dans le monde qu’une seule image, celle de sa bien-aimée ; il n’avait qu’un seul désir, celui de la rejoindre; toutes ses affections, toutes ses pensées se reportaient incessamment vers elle. Plusieurs nuits de suite il rêva qu’il la voyait s’éteindre dans une lente agonie; il entendait le râlement de ses derniers soupirs et sentait le froid glacial de ses lèvres qu’il baisait. Un matin, resté couché plus tard que d’ordinaire, il ne dormait pas, il avait les yeux bien ou ver ts : tout à coup il aperçoit au pied de son lit, l’objet de ses vifs regrets. Elle avait la tête languissamment appuyée sur la paume de sa main ; son visage était pâle, sa bouche muette; ses prunelles vitreuses restaient fixées sur lui ; ses traits immobiles exprimaient la tristesse et l’amour. Mon ami éprouvait un charme indicible à contempler ceUe ravissante image d’une femme adorée. A un
mouvement de tête qu’elle sembla faire, il voulut étendre les bras pour l’atteindre, l’embrasser. . . Mais, la forme s’éloigna, comme à regret... Il s’élança hors du lit pour la poursuivre... Elle s’était évanouie dans l’interstice des rideaux... Cette apparition dura trois minutes.
Ces deux dernières observations confirment ce que nous avons dit précédemment, que la contention d’esprit, profonde et soutenue, sur un même objet; qu’une idée fixe, absorbant entièrement les autres facultés cérébrales, peuvent, selon l’organisation physique et morale de l’individu, provoquer l’apparition autrement dit \' hallucination; mais les êtres et objets relatifs à cette apparition n’existent pas en réalité.
Lorsque l’apparition est réelle, c’est toujours une ou plusieurs personnes qui se travestissent pour en effrayer d’autres, dans un intérêt quelconque. L’anecdote du grand-veneur en fournira la preuve :
Un vendredi soir du mois d’octobre de l'année 1599, le brave Henri IV revenant de la chasse, accompagné de plusieurs seigneurs, entendit, non loin de lui, dans la forêt de Fontainebleau, un grand bruit de cors, de chiens et de chevaux ; il dit au comte de Soissons d’aller s’informer de la cause de ce bruit. Le comte de Soissons s’étant avancé dans un fourré, aperçut un grand homme noir qui lui cria : — « M'en-
tendez-vous, hérétiques ? amendez-vous /..» et soudain il disparut avec sa meute et ses chevaux. Cette apparition et ces paroles effrayèrent ceux qui en furent témoins. Les paysans de l’endroit, interrogés, dirent qu’ils voyaient souvent, la nuit, un grand homme noir, auquel ils avaient donné le nom de Grand- Veneur. Henri IV et ses intimes présumèrent que ce grand-veneur était lancé par le parti catholique.
Autrefois, les faux-monnayeurs qui s’établissaient dans les souterrains des vieux châteaux en ruines, apparaissaient la nuit vêtus bizarrement, montés sur des échasses, traînant des chaînes, lançant du feu par la bouche, afin d’imprimer la terreur aux habitants du pays et éloigner des ruines les curieux qui auraient pu les faire découvrir. Les romans du siècle dernier sont remplis de ces sortes d’histoires.
Les revenants , ou âmes des trépassés qui viennent la nuit dans les greniers, les caves, les écuries, sont tout simplement des fripons qui cherchent à obtenir par la frayeur ce qu’on ne veut pas leur accorder. Les loups-garous qui, à l’heure de minuit, sortent pour faire rentrer les gens chez eux, sont des voleurs et des receleurs affublés d’une peau de bête. — Enfin, il est des apparitions qui sont dues à un effet d’optique, à un mirage, ainsi que la croix de Migné qu’on aperçut dans un nuage.
Notre conclusion est donc celle-ci :
— Le curieux phénomène des apparitions, nous le , répétons encore, a son point de départ au cerveau surexcité de l’individu. En effet, violemment stimulée par une cause puissante, l’imagination donne lieu à une série de phénomènes des plus remarquables. Une imagination exaltée enfante des prodiges, le plus souvent des chimères. L’exaltation double l’énergie du courage, comme aussi elle grossit le danger, fait naître des craintes puériles, des terreurs paniques. L’imagination qui se complaît dans le domaine du merveilleux, qui se nourrit incessamment de choses idéales, devient la source d’une foule d’erreurs et de superstitions , parce qu'alors l’imagination domine et absorbe les autres facultés intellectuelles. Les esprits, les revenants, les spectres, les fantômes, les diables et leurs légions, les transformations bes- ' tiales, les lutins, les loups-garous, les vampires et tous les êtres bizarres d’un monde idéal, sont enfantés par une imagination en délire. Yoilà pourquoi les poètes sont crédules, tandis que les mathématiciens pèchent par l’excès contraire. Il est des peuples chez lesquels l’imagination est très-développée ; il en est d’autres, au contraire, qui n’en possèdent que fort peu. Les peuples à riche imagination fournissent un grand nombre de poètes et d’artistes en tous genres; nous citerons les anciens Grecs par exemple. Les Espagnols, les Italiens ont plus d’imagination que les Français; ces derniers en ont plus que les Anglais.
C’est pourquoi un charlatan fera plus facilement croiro à un Italien l’évocation des morts qu'à un Anglais. Il est inutile de faire observer que c’est chez les peuples à imagination que les charlatans de toute espèce sont plus nombreux que partout ailleurs.