DES PRÉSAGES
Les anciens étaient beaucoup plus superstitieux que nous; ils se figuraient voir des avertissements partout, dans les moindres choses et dans les plus petits mouvements qui se passaient autour d’eux. Quoique la civilisation moderne ait fait justice d’une foule de préjugés ridicules, elle n’a, pour ainsi dire, qu’abattu une tète de l’hydre des superstitions, et nous voyons, de nos jours, le peuple donner sa confiance à la plupart des présages auxquels croyaient les anciens.
Les paroles fortuites étaient recueillies avec le plus grand soin par les Grecs et les Romains qui les regardaient comme un avertissement du Destin; on les nommait voix divines lorsqu’on en ignorait l’auteur, comme, par exemple, cette voix qui avertit les Romains de l’approche des Gaulois, et à laquelle on bâtit un temple sous le nom de Aims Loeutius.
Les paroles fortuites se nommaient voix humaines lorsqu’on connaissait la personne qui les avait prononcées.
Avant d’entreprendre une affaire, les gens superstitieux sortaient de leurs maisons afin de recueillir les paroles de la première personne qu’ils rencontraient, et, selon qu’elles leur paraissaient plus ou moins favorables à la circonstance, ils suspendaient ou entamaient l’affaire.
Lucius Paulus, rentrant chez lui tout préoccupé de la guerre qu’il allait faire aux Perses, rencontra par hasard sa fille Tertia, triste et désolée; lui ayant demandé la cause de son chagrin, elle répondit : — # Pauvre Perse I... hélas 1 mon père, c’en est fait! » Alors Paulus s’écria : — « J’en accepte l’augure ! » Tertia voulait parler d’une petite chienne nommée Perse, qui venait de mourir.
Tibérius Gracchus, occupé des réformes qu’il méditait, alla consulter les auspices, au point du jour, qui ne lui annoncèrent que des choses funestes. D’abord il fit, en sortant, un faux pas ; — ensuite, trois .corbeaux qui croassaient en le regardant, firent tomber devant lui un morceau de tuile; — en troisième lieu, une personne qui passait éternua à sa gauche. Tibérius, ayant méprisé ces présages, fut précipité du Capitole par Scipion Nasica, et assommé à coups de banquettes.
Métellus, souverain-pontife, allant à sa maison
de Tusculum, vit arriver devant lui deux corbeaux qui semblaient lui barrer le passage et l’obligèrent de retourner à Rome. La nuit suivante, le feu prit au temple de Testa ; Métellus se jeta au milieu des flammes et fut assez heureux pour sauver le Palladium.
Cicéron fut aussi averti par un corbeau , de la mort qui le menaçait. Retiré dans une maison de campagne, un corbeau ébranla tellement, avec son bec, l’aiguille d'un cadran, qu'il la fit tomber ; puis, le même corbeau vint à lui, saisit un pan de sa robe et s’y tint attaché jusqu’à ce qu’un esclave vînt lui dire qu’il était arrivé des soldats pour le tuer.
Rrutus venait de mettre en bataille les débris de son armée, en présence de.celle d’Octave et d’Antoine, lorsque deux aigles, partis des deux camps, fondirent l’un sur l’autre, et, après un combat acharné, l’aigle parti du camp de Rrutus prit la fuite. Ce présage découragea les troupes de Rrutus, qui lâchèrent pied et furent vaincues par celles d’Octave.
On tirait aussi des présages de la rencontre de divers animaux : la vue d’un rat, le passage furtif d’un blaireau, par un temps pluvieux, n’annonçaient rien de bon. — L’apparition fortuite d’un lièvre ou d’une belette suspendait une partie de plaisir. — Un renard pris au piège et qui, à force d’efforts, parvenait à s’enfuir en emportant le piège, présageait un changement dans les destins de laRépublique. — La queue d’un animal offrait aussi des indications non moins
graves : Une queoe entortillée indiquait une affaire très-compliquée; — è demi-recour bée , elle faisait pressentir un désastre ; mais si elle restait droite, elle promettait un brillant succès. — Celui qui, étant à jeun, apercevait un chat dévorant une souris, devait s’attendre à une catastrophe. — L'apparition subite d’une souris força Fabius Maximus d’abdiquer la dictature, et, pour le même motif, le consul Flaminius renonça au commandement de la cavalerie. — Un âne qui brait quand la cloche sonne, présage une maladie prochaine — Les hurlements du loup annoncent un temps de disette. — Les grenouilles qui coassent, le bœuf qui hume l’air à pleins poumons et le rechasse avec force, sont un signe de pluie; — * de même {jour l’hirondelle qui, dans son vol, rase la surface du sol ou de? eaux. — L’âne qui marche de travers et dresse les oreilles annonce une forte bourrasque ; s’il se roule dans la poussière, c'est signe d’un changement de température. — Les chants joyeux de l’alouette planant dans l’air, l’araignée qui file sa toile indiquent le retour du beau temps, — La cigogne qui abandonne son nid avertit d'un écroulement. Le roi Déjotare allant passer quelques jours dans une maison de campagne, rebroussa chemin en apercevant une cieogne quitter le toit de cette maison. Le lendemain, on lui apprit que le belvéder où se trouvait le nid de la cigogne, s’était écroulé une heure après son départ et avait écrasé plusieurs per-
sonnes. — Le cri du corbeau ou de la corneille qui se fait entendre à, gauche ; celui de la chouette perchée au haut d’une maison ; les hurlements lamentables du chien, sont des signes de maladie et quelquefois de mort. — Un coq qui reste muet pendant la nuit ne présage rien de bon ; s’il chante au point du jour, on doit espérer. — L’homme qui rencontrait sur son chemin un serpent roulé en spirale et levant uue tête menaçante, avait hâte de rétrograder dans la crainte de quelque surprise de la part de ses ennemis; si le serpent, au contraire, s’enfuyait, l’homme poursuivait sa route avec confiance. — L'homme qui portait sur sa poitrine le cœur d’une corneille femelle, et la femme qui portait sur son sein le cœur d’uue corneille mâle, vivaient et s’accordaient parfaitement ensemble.
A table, le vin et le sel renversés présageaient un malheur; l’engourdissement du petit doigt, une subite palpitation de cœur, pronostiquaient un parjure ou une trahison. — Les titillations nerveuses de la paupière, un léger chatouillement des sourcils étaient toujours pris en bonne part. — La chute d’une statue, d’un arbre, d’une branche, etc., se heurter le pied contre le seuil d’une porte; briser le cordon de sa sandale, étaient du plus funeste augure. — On voyait dans l’éternuement un symptôme de santé ou de maladie, selon l’état physique de l’individu. Les Égyptiens regardaient l’éternuement comme un ora-
cle familier; selon eux, lorsque la lune se trouvait dans le taureau, le lion, la balance, le capricorne ou les poissons, la personne qui éternuait devait s’attendre à quelque chose d’heureux ; alors, on la saluait ; mais si la lune parcourait un des autres signes du zodiaque, le présage était mauvais. Celui qui éternuait en sortant de table ou du lit, s’y remettait de suite par prudence, afin de prévenir l’accident qui lui était annoncé. Aujourd’hui on dit : Dieu vous bénisse l à ceux qui éternuent, probablement pour détourner de leur tête quelque malheur imprévu. — Un tison qui du foyer roule sur la cendre, annonce une visite ou une lettre. — Un morceau de braise se ranimant tout à coup avant de s’éteindre, signifiait bonne nouvelle. — Les étincelles du feu, les mouvements de la fumée fournissaient aussi de bonnes ou de mauvaises indications. Dans les sacrifices qu’on offrait aux dieux, si le feu brûlait sans être contrarié par le vent ; si la flamme s’élevait claire, crépitante, accompagnée d’une fumée blanche et légère, c’était le signe qu’il était accepté ; un feu qui avait de la peine à s'allumer, une épaisse fumée qui, au lieu de monter perpendiculairement, se traînait sur le sol, annonçait la colère des dieux et l’inutilité du sacrifice. — Une victime marchait-elle librement au lieu du sacrifice, on devait augurer en bien. Si, au moment où on l’immolait, elle semblait donner son consentement par un mouvement de tête affirmatif.
le succès était certain. Cicéron faisait observer, à ce sujet, que les sacrificateurs savaient leur imprimer le mouvement affirmatif ou négatif selon leur volonté. — Trois torches, trois lampes ou trois chandelles allumées dans un appartement, faisaient redouter ; une mort pendant l’année ; on croyait voir dans ces ■ trois lumières ou les trois Parques, ou les trois gueules de Cerbère, ou, enfin, les trois Furies. Voilà pour les anciens.
Et, chez nos aïeux, la plupart des présages auxquels ils ajoutaient une foi aveugle, n’étaient ni moins plaisants, ni moins ridicules. Ainsi, pour beaucoup de bonnes gens, le jour de la Saint-Martin était un jour heureux ; celui des Innocents un jour malheureux.
— On se gardait expressément de se baigner le jour de Sainte-Anne, car on serait sorti du bain avec la fièvre. — On lavait les moutons, .les ânes et les enfants la veille de Saint-Jean-Baptiste, comme préservatif ou guérison de la gale et de toute autre maladie de peau. — Ceux qui faisaient dévotement le tour de trois feux de Saint- Jean, se trouvaient guéris de leurs maux de tête ou de leurs maux de reins. — , Laisser un morceau de pain sur la table, la nuit de Noël, portait bonheur à toute une maison. — Les bergers s’abstenaient de rire et de chanter le jour de Saint-Saturnin, pour que leurs agneaux ne naquissent pas avec le cou de travers. — Les bonnes fem-
ît
mes n’osaient pas filer dans l’après-midi du samedi, craignant de faire de la peine à la Bonne-Vierge. Bans la Bretagne et l'Auvergne il n'était pas permis de cracher le Vendredi-Saint, même aux personnes enrhumées, sans commettre une impiété. — On se guérissait de la fièvre et du mal de ventre en se rourlaat sur la rosée dans un champ d’avoine le jour de k Saint-Jean. — L’oflfcaade d’un boisseau d’avoine à sainte Rhadegonde,'le jour de sa fête, guérissait du haut mal et donnait de l'embonpoint aux personnes maigres. — On devait s’attendre à de grands malheurs, si l’on commettait l’imprudence de faire travailler les bœufs ou les chevaux le jour de la fête de Saint-Eloi.— Lee semailles ne profitaient pas si elles étaient faites le jour de Saint-Léger. — On mettait en fuite les rats et les souris, qui causaient de grands dégâts dans les greniers , en aspergeant les tas de grains avec un seaud’eau tiré à jeun, et dans lequel on avait versé un verre d’eau bénite. — Trois tours faits autour d’une escabelle, marquée de trois croix le jour delà Chandeleur, avec un cierge allumé à la main, mettaient à l’abri du tonnerre et chassaient les diables de la maison, lorsqu’elle en était infestée, .etc., etc., eto. Nous n’en finirions pas s’il» fallait énumérer la foule des préjugés infiltrés dans l'esprit de nos aïeux. Les exemples que nous venons de citer suffiront au lecteur.
Telle fut autrefois et pendant bien longtemps la
croyance des hommes aux présages plus ou moins puérils. Un mauvais présage arrêtait les affaires les plus importantes comme les plus légères, et l’on at- « tendait, pour les entamer, des jours meilleurs. Il arrivait même assez souvent que la crainte inspirée par un mauvais présage causait chez certains individus une profonde tristesse, quelquefois une maladie. Cette superstition perpétuait l’ignorance parmi le peuple, le rendait stupide et barbare. Les générations actuelles, plus éclairées, plus raisonnables, rient de ce qui faisait frissonner les anciens; cependant, il est certaines contrées, même en France, où le campagnard brute et crédule prend encore au sérieux les présages dont se moque l'habitant des villes. Espé-* rons qu’une plus large répartition des lumières ira bientôt lui dessiller entièrement les yeux.