D3 — ACOUSTIQUE
L’art de grossir, de diminuer et de renvoyer les sons, de charmer et d’effrayer les oreilles, était parfaitement connu des anciens thaumaturges. Ils savaient que la voix ou un son chassé dans un tube à pavillon évasé, acquiert un plus grand volume et unç
intensité en rapport avec la force d’impulsion. Ils savaient que le son se réfléchit de même que la lumière et produit le phénomène qu’on nomme écho. Ils savaient, enfln, qu’un son, réfléchi une première fois, peut se réfléchir de nouveau, s’il rencontre des surfaces qui le renvoient, et donner lieu à des échos multiples. Les thaumaturges attachés aux temples et les affiliés à l’initiation taillaient des collines, creusaient des cavernes, arrondissaient des voûtes dont les propriétés réflectives augmentaient ou diminuaient les sons, afin de produire l’étonnement, la joie ou la crainte. Devant les nombreux secrets d’acoustique mis en jeu par les thaumaturges, et que l’histoire nous a conservés, on est forcé d’avouer qu’ils durent se livrer à de longues éludes et déployer une grande habileté dans la pratique.
Les échos de Thessalie, de Thrace, d’Éleusis et surtout celui de Delphes, étaient remarquables par le grossissement des sons et par les répétitions triples et quadruples. Lors de l’invasion des Perses, le temple de Delphes fut préservé du pillage, et la ville fut en partie sauvée grâce aux échos que les prêtres avaient construits dans le Parnasse. Quelques centaines d’hommes dispersés dans la montagne criaient à plein gosier; leurs voix, grossies et multipliées, que les échos se renvoyaient l'un à l’autre, produisirent un bruit si formidable que les ennemis effrayés n’osèrent avancer et se retirèrent.
Dans les temples et les hypogées où se passaient les mystères, il y avait toujours une salle disposée dé façon à produire d’étonnants effets d'acoustique. Les bruits les plus faibles acquéraient l’intensité des bruit3 les plus forts ; quelquefois, les sons se répétaient avec des variations' surprenantes : Us S’éloignaient en mourant, puis revenaient tout à coup * avec leur première intensité, et finissaient par s’éteindre; d’autres fois, ils étaient adoucis, veloutés et eharmaient les oreilles. Tantôt le son déchirant des trompettes bondissait d’écho en écho à faire frissonner, et tantôt il arrivait aussi doux que celui des flûtes. Ces divers échos devaient être construits avec un art admirable; les anciens, il faut l’avouer, étaient plus avancés que nous dans cet art.
Dans le labyrinthe de Sais, en Égypte, le bruit d’une porte qu’on fermait n’était pas entendu de celui qui se trouvait auprès ; tandis qu’une personne qui était éloignée de plusieurs centaines de pas, croyait entendre les roulements du tonnerre. — Les souterrains d’Éleusis sc faisaient aussi remarquer par l’effet de plusieurs voûtes paraboliques : la voix de l’Hiëro* phante, caché derrière un rideau, dans une salle immense, arrivait tantôt puissante et terrible, et tantôt douce et affectueuse aux oreilles des adepte* groupés à l’extrémité du souterrain. Cette illusion d’acoustique dépendait de certains appareils qu’ôb plaçait ou qu’on enlevait à volonté
Crassus fit élever un tombeau à Métella , son épouse, près d’une colline où un architecte grec avait disposé un écho qui répétait cinq fois le son qu'on lui jetait. — Dans la vallée de l’Eurotas, il existe encore, de nos jours, un écho qui répète seize syllabes fort distinctement. Cet écho provient de plusieurs exca- « vations faites de main d’homme, on ne sait dans quel but.
Parmi les échos naturels les plus fameux, on cite celui de la ville de Cysique, qui répète quatre fois distinctement le son qui l’a frappé. — La salle souterraine, surnommée prison de Denys de Syracuse, donne au plus faible bcpit une grande intensité qui se termine par une explosion. — L’aquéduc de Claude porte le son de la voix ou. tout autre à plusieurs milles de distance. — 11 existait jadis, près de Verdun, deux tours qui produisaient un écho répétant, dit-on, quatorze fois.- — Barthius parle d’un écho, situé aux environs de Coblentz,qui se reproduit dixsept fois. — Kircher et Schott, dans une curieuse description de l’écho du château de Simonette, disent qu’en se plaçant à certaines croisées de ce château, le cri qu’on jette est répété quarante fois ! — Addison a entendu plus fort que tout cela : il certifie que, dans une gorge des Apennins, son cri fut reproduit , successivement sans interruption, cinquante fois 1 ! ! Ce fait ressemble assez à une gasconnade, et* malgré tout notre respect pour la mémoire de cet
écrivain, nous sommes forcé d’avouer qu’on n’en fait pas de plus exagérée aux bords de la Garonne.
Dans les Mémoires de C Académie des Sciences de 1692, il est mentionné un genre d’écho offrant cela de particulier, que la personne qui parle n’entend absolument rien, tandis que celle qui écoute entend la voix avec des variations surprenantes : la voix semble d’abord s’éloigner, puis revient tout à coup beaucoup plus grosse.
Il existe plusieurs églises en Espagne, dans lesquelles se trouvent des salles à voûtes elliptiques faisant office de porte-voix. Les sons qui frappent un des côtés de la voûte vont se réfléchir sur l’autre, de manière que des personnes placées aux deux extrémités opposées, et parlant à voix très-basse, s’entendent très-distinctement; tandis que leur conversation ne peut être entendue des personnes qui se trouvent au milieu de la salle.
Llorente, qui a divulgué, dans un livre fort curieux, les affreux secrets du tribunal inquisitorial d’Espagne, dont il avait été le secrétaire, rapporte que, dans les salles souterraines de l’Inquisition, des échos d’une grande précision étaient ménagés: échos perfides qui portaient aux oreilles des inquisiteurs les conversations indiscrètes qu’on tenait à voix basse, et dénonçaient ainsi de nombreuses victimes.
Il y aurait encore une foule de circonstances plus ou moins curieuses à relater sur l'acoustique des anciens ; mais les limites données à cet ouvrage ne nous permettent pas de nous étendre davantage sur ce sujet.
g IV. — DE LA CHIMIE CHEZ LES ANCIENS.
La chimie est la science qui enseigne la composition des corps et apprend à les décomposer ; elle comprend aussi l’art de recomposer les corps et d’en former de nouveaux. Cet art fut cultivé avec succès, et particulièrement la métallurgie, par les anciens. Yulcain ou Tubalcaïn fut, dit-on, le premier qui parvint à extraire les minerais des entrailles de la terre, qui les soumit à la fusion et obtint des métaux plus ou moins purs. Un fait positif, qui nous est transmis par la plupart des historiens de l’antiquité, c’est que, dès les temps les plus reculés, on connaissait déjà l'affinage des métaux, et, de plus, qu’on les travaillait avec une rare habileté.
La céramique, la glyptique ou art de composer et de tailler les pierres précieuses ; l’art de la teinture sur toutes sortes de tissus ; l’art de fabriquer le verre et de lui donner diverses couleurs, de le rendre malléable, élastique; la pyrotechnie, etc., etc., toutes ces branches de la science étaient cultivées par de véritables artistes qui se montraient glorieux de leur
travail et de leurs découvertes. La chimie de Ces époques n’était pas, sans doute, arrivée à ce haut degré de perfection où l'ont portée nos savants modernes; mais l’esprit observateur des anciens, leur opiniâtreté dans les recherches, leur constance dans l’insuccès, quelquefois le hasard, les avaient enrichis d’une foule de procédés dont plusieurs sont ignorés de nos jours. Ainsi, par exemple, la teinture sur toile et coton des Égyptiens était beaucoup pius solide que la nôtre; on pouvait passer l’étoffe à la lessiva sans que les couleurs en fussent endommagées. Leur fabrication de pierres précieuses artificielles imitait si parfaitement les naturelles, relativement à la couleur et à la dureté, que les connaisseurs même s’y trompaient (1).
Voici un passage de Pline, sur la teinture des Égyptiens :
« Après avoir tracé leur déssin sür une toile blanche, ils remplissent chaque partie de ce dessin avec différentes sortes de compositions gommeuses propres à absorber différentes couleurs. Ils trempent ensuite la toile ainsi préparée dans une chaudière pleihe d’un liquidé bouillant, et l’en retirent offrant toutes les couleurs qu’ils ont eu l’intention de lui donner. Ce qu'il y a de remarquable, c’est
(1) Voyez, à ce sujet, l’intéressant ouvrage intitulé : Modes et pannes chez les anciens, Deutu éditeur.
que les couleurs ne passent pas avec le temps ; la lessive, même très-forte, n’a aucune action sur elles. »
Quant à la verrerie, Flavius Vospicus rapporte le fait suivant :
« L’empereur Adrien envoya « l’un de ses consul» trois coupes d’un verre très-curieux qui, comme le cou d'un pigeon, avait la propriété de réfléchir diverses couleurs. Lorsqu’on les regardait dans un autre Sens, elles imitaient la pierre précieuse nommée obsidiane... »
Pline et Pétrone ont consigné duns leurs écrits cet autre fait :
« Sous le règne de Tibère, un artiste fabriquait des coupes de verre flexible qui ne se brisaient point; admis en présence de l’empereur, il lui offrit un de ces vases, comme un présent digne de lui. Après qu’on lui eût donné les éloges que son invention méritait, l’artiste voulut augmenter l’admiration des spectateurs, il reprit le vase et le lança si violemment contre terre , qu’un vase d’airain en eût été endommagé. Ramassant alors le vase, il le montra à l’empereur, tout déformé { mais, tirant aussitôt utt marteau de son sein , il en redressa les bosses et le remit dans le même état qu’auparavant. Cet infortuné s’attendait à de nouveaux éloges et à une récompense méritée, lorsque Tibère lui demanda si aucun autre que lui ne connaissait cette manière d’apprêter lé
verre. L’artiste l’ayant assuré qu’il était le seul qui possédât ce secret, l’empereur ordonna qu’on lui tranchât la tête, de crainte, dit-il, que l’or et l’argent ne vinssent à être réputés plus vils que la boue. »
Le même fait est rapporté par Dion Cassius.en des termes à peu près semblables ; quelques autres auteurs en font aussi mention.
Démocrite, le père de la philosophie expérimentale, après un long séjour en Égypte pour s’y instruire dans les sciences occultes, revint en Grèce où il se livra à des travaux de chimie. Il avait coutumede sceller de son anneau les expériences qui avaient réussi, afin de les livrer à ses élèves comme certaines. Pétrone assure que ce philosophe passa la dernière moitié de sa vie en expériences physiques et chimiques ; il connaissait les vertus de toutes les plantes et les pro- . priétés d'une foule de substances du règne minéral. C’est lui qui le premier construisit un fourneau à réverbère ; c’est encore lui qui trouva le moyen de ramollir l'ivoire et de le rendre malléable. Enfin, il excella dans l’art de fabriquer les pierres précieuses artificielles, surtout les topazes et les émeraudes. Parmi les nombreuses découvertes attribuées à Démocrile , figure une composition chimique analogue à celle de la poudre à canon. Cette poudre, qui ne fut connue en Europe que vers le quinzième siècle, se fabriquait dans l’Inde et l'Égypte depuis un temps immémorial. La chimie possède ce secret depuis plus
de trois mille ans. Les nombreux documents historiques sur l'emploi de cette composition, chez les anciens, prouvent évidemment l’antiquité de son origine. (Voyez à ce sujet le chapitre Pyrotechnie de cet ouvrage.)