CHAPITRE XVIlh
BÉOECIM THAUMiTURGtÇUÏ OU SACERDOTALE
L’origine de la médecine remonte aux premières sociétés humaines, car il est naturel à l’homme qui souffre de chercher à se guérir. Les diverses maladies dont il fût atteint l’obligèrent à recourir à divers moyens thérapeutiques plus ou moins efficaces^ ces moyens, tantôt dus à l’expérience et tantôt au hasard» se transmirent d’abord par la tradition. Plus tard, des hommes doués d’inlelligence et d’esprit d’observation, recueillirent les secrets traditionnels et eu composèrent un ouvrage, bien imparfait sans doute, mais qui résumait toutes les découvertes des époques antérieures, et qui, chaque jour, devait s’enrichir de découvertes nouvelles, pour arriver enfin à former uu art, une science. Ces premiers collecteurs forent des mages dans la vieille civilisation indoue, des prêtres ■ou des initiés chee les Égyptiens et les Grecs.
Le livre brahmique où se trouvait écrites les for-
mules curatives, se nommait Wagadasastir. — L’ouvrage égyptien portait le nom de son auteur, TAAUT, ou Y Hermès trismégiste des Grecs; il' se composait de quarante-deux livres, dont trente-six contenaient l’histoire de toutes les connaissances humaines, et six traitaient de l’anatomie du corps, des maladies et de leur guérison.
La médecine étant alors le partage exclusif de la caste sacerdotale, il est facile de deviner l’usage qu’on en fit. La plupart des maladies, selon les médecins thaumaturges, devaient être regardées comme une manifestation de la colère des dieux, et n’étaient guérissables qu’après qu’on avait apaisé cette colère par des offrandes et des prières. Or, comme les profanes ne pouvaient être entendus de la divinité, les prêtres s’offraient comme médiateurs et se chargeaient d'implorer, d’obtenir même le pardon, moyennant une rétribution proportionnée à la gravité de la colère divine et de la maladie. Ils eurent soin de tenir secrètes les drogues dont ils faisaient usage ; leurs formules étaient écrites dans un langage allégorique, compris d’eux seuls, et la médecine passa pour un art divin, dont les dieux ne dévoilaient la connaissance qu’à leurs favoris.
La médecine se divisait en deux genres : la haute médecine et la petite médecine. La haute médecine se composait, en partie, de formules magiques, et n’était pratiquée que par les Uécamims , ou prêtres
supérieurs qui se vantaient de pouvoir, à leur gré, produire des prodiges et des effets surnaturels. Les Hécamims indiquaient le genre de maladie, prédisaient les changements qui surviendraient pendant son cours et pronostiquaient la terminaison bonne ou mauvaise.La médecine pratique, ou petite médecine , comprenait le traitement et ses divers accessoires ; elle était abandonnée aux prêtres inférieurs ou Pastophores. Ceux-ci devaient strictement se conformer, pour le traitement, aux règles tracées dans les livres d’Hermès; s'ils s’en écartaient, et si le malade guérissait ou mourait, contre le pronostic du prêtre supérieur, les Pastophores étaient châtiés par une prison perpétuelle et quelquefois par la mort.
Chez le petit peuple Hébreux, dont les moeurs furent calquées sur celles des Égyptiens leurs maîtres, les maladies passaient également pour un effet de la colère d eJéfiova, et la classe sacerdotale s’était arrogé le droit d’exercer seule la médecine. Moïse, leur législateur, établit dans son livre des lois, que les prêtres seraient à la fois juges et médecins du peuple. Personne, hormis eux, ne pouvait s’occuper du traitement des maladies.
La lèpre, celte hideuse affection si commune parmi les Israélites, et que l’on regardait comme un châtiment du Dieu terrible, exigeait des jeûnes, des prières, des offrandes, et les Lévites furent chargés du soin de la guérir. Les prophètes se mêlèrent aussi de
médecine : Élie, Elisée, Jézajah el plusieurs autres opérèrent dos cures plus ou moins incroyables.
Apportée en Grèce par les colonies égyptiennes* la médecine suivit la même direction ; ce fut dans les temples qu’elle s’exerça, et la guérison des maladies exigea toujours des prières et des offrandes. Orphée, Musée, Mélampe, Bacis, Esculape, Machaon, Podalyreet beaucoup d’autres, appartenant à la classe des initiés, se rendirent célèbres dans l’art de guérir. Vers la cinquantième Olympiade, la médecine, brisant les entraves qui la retenaient au fond des temples, franchit leur enceinte et s’exerça publiquement; des hommes habiles s’en emparèrent, l’étudièrent avec succès et la dégagèrent, autant qu’il fut en leur pouvoir, de toutes les' pratiques superstitieuses. Hippocrate parut enfin î Son vaste génie, son esprit observateur et méthodique, tira la médecine du chaos oOl elle languissait depuis si longtemps, et en fit une belle et noble science. Alors, on s’aperçut que les médecins sortis de la classe populaire étaient plus savants et méritaient plus de confiance que les médecins routiniers de la caste sacerdotale.
La pharmacopée magique ou sacerdotale contenait, en partie, les substances les plus usitées par les thaumaturges; nous nous bornerons à tirer çà et là, de l’histoire de ces époques, les faits les plus saillants dont la plupart doivent être relégués dans le domaine des fables. .
la tbéurgie égyptienne reconnaissait trente-? i* génies qui se partageaient les trente-six parties du çorps } les prêtres avaient composé des formules pour invoquer chaque génie en particulier, et, an moyen des trente-six herbes sacrées découvertes paF Tauut ou Hermès» ils obtenaient la guérison de la partie malade. Les Hécamims, prêtres, médecins et magiciens à la fois, prétendaient chasser l’esprit malin du corps des possédés et proclamaient leur pop voir de ressusciter les morts H î *— Les Hébreux copièrent leurs maîtres et crurent les dépasser par le nombre dp résurrections qu’ils prétendirent opérer. — Les Grecs, qui tenaient leur science des Égyptiens, renchérirent encore sur leurs instituteurs. Hercule, Chiron, Empédocle, Esculape, Apollonius, etc., etc., non-seulement guérissaient les maladies incurables, arrêtaient la peste, les épidémies; mais, lorsque le cas l’exigeait» iis savaient aussi ressusciter les morts. Espulape surtout opéra tant de cures merveilleuses, qu’on lui érigea de tous côtés des temples sous l’invocation du dieu de 1« médecine. De tous ees temples, dessprvis par des prêtres médecins, le plus célèbre était celui d’Épidaure, et le territoire de celte ville portait le nom de terre sacrée.
Les établissements ïatriques, oit Ton recouvrait la santé par des prières et des offrandes, étaient toujours bâtis en des lieux salubres, environnés de sites pittoresques et de tout ce qui pouvait récréer l'esprit ?t
influer hygiéniquement sur le tempérament de cèux qui s’y rendaient. Les distractions du voyage, le changement d'air et des habitudes de la vie ordinaire, les bains et boissons thermales ; car, le temple se trouvait toujours près d’une source d’eau thermale; certains remèdes éprouvés, et enfin le régime diététique, tout concourait à la guérison du malade. Mais, là ne se bornait pas encore le traitement. Les prêtres avaient soin d’agir fortement sur le moral de l’individu ; ils lui racontaient les cures merveilleuses qu’ils avaient opérées; ils lui montraient les inscriptions votives et les offrandes des malades guéris; ils le promenaient par tous les endroits du temple où les moribonds avaient retrouvé la santé et "fait des offrandes; puis ils faisaient avec pompe un sacrifice à Esculape, et, après d’autres cérémonies imposantes et. propres à frapper l’imagination du malade, ils lui promettaient une guérison prochaine. On conçoit que tous ces moyens réunis obtenaient le plus souvent le succès désiré.
Au nombre des établissements thermaux, il existait certaines sources qui rendaient la fraîcheur aux femmes ridées, la virginité à celles qui l’avaient perdue, et la fécondité aux épouses stériles. La fontaine Canalhos, en Argolide, possédait cette dernière vertu à un éminent degré ; aussi, on la voyait encombrée toute l’année par une multitude de vieilles femmes qui désiraient redevenir vierges. Cette croyance
était fondée sur l’aventure arrivée à ïunon, qui, au sortir des bras de son époui, se plongea dans cette fontaine et en ressortit plus vierge que jamais. On prétend que la grande déesse s’y rendait chaque année et remontait ensuite dans l’Olympe.
Il n’est pas indifférent de faire observer ici que, parmi la foule des malades qui se rendaient dans les temples pour y recouvrer la santé, il n’y avait que les riches qui fussent admis et traités; les prêtres se bornaient à indiquer aux pauvres le traitement qu’ils devaient suivre. Si le riche, atteint d’une affection rebelle, incurable, continuait toujours à faire des offrandes, on le berçait d’une guérison prochaine, on soutenait son espoir par de nouvelles cérémonies, par de nouveaux mensonges; mais, si ses moyens pécuniaires s’épuisaient, si les offrandes manquaient, alors on ne lui cachait plus l’incurabilité de sa maladie qu’on attribuait à la colère divine ; on le renvoyait dans un autre temple pour s’en débarrasser, et s’il venait à mourir, c’était encore l’effet du courroux des dieux. On avait soin d’ébruiter cette mort; le vulgaire, toujours crédule, toujours dupe, s’inclinait devant les ministres du temple dont le crédit augmentait en raison du nombre de leurs fourberies.
Yoici un docum'ent très-remarquable : c’est une inscription grecque, tirée du temple d'Esculape à Rome, et qui contient diverses guérisons miraculeuses: « Ces jours-ci, l’oracle ordonna à un aveuglo
nommé Caïus, de venir à l>autnl sacré, de se mettre ft genoux ; puis d’pller de droite à gauche, de mettre cinq doigts siiri'autcl, de lever la main et de la mettre sur ses yeux. Cnïus ayant fait ce qu'on lui ordonnait pendant que le prêtre récitait des prières, il recouvra la vue en présence d’un grand concours de peuple qui fit retentir l’enceinte do cris d’admiration en l’honneur d’un si grand prodige.
« Lucius était depuis quelque temps atteint d’une si vive douleur au côté, qu’il demandait la mort tant il souffrait. L’oracle d’EscuIape, qu’il était venu consulter, lui ordonna de prendre de la cendre sur l’autel, de la mêler avec du vin, et d’appliquer cet apozème sur le côté malade. Lucius s’empressa d’exécuter l’ordonnance et fut immédiatement guéri. 11 rerner- \ cia publiquement Eseulape, lui fit dos offrandes et le
peuple rendit des honneurs au dieu médecin.
« Julius vomissait à flots le sang; on désespérait de sa vie Conduit devant l’oracle, comme dernière ressource, le Dieu lui ordonna de prendre des noix de pin et de les manger avec du miel pendant trois jours. Le troisième jour n’était pas encore à son déclin que Julius se trouvait parfaitement guéri. 11 vint donc remercier Esculape en présence du peuple qui , se joignit à lui pour i’honorer. »
Baronius a consigné ce document dans ses Annales et l’a fait suivre d’un commentaire.
La cautérisation par le fer rouge est employée, dès
la plus haute antiquité , contre la morsure des animaux venimeux ou enragés; mais ce puissant moyen ne réussit pas toujours : tel individu est guéri, tandis que tel autre expiro, malgré la cautérisation la plus profonde. Cette incertitude dans la guérison ne pouvait échapper à des hommes qui no négligeaient aucune occasion d’aecroltre leur puissance. Ils ébruitèrent donc qu'en Toscane les enragés étaient promptement et radicalement guéris par la cautérisation pratiquée avec les clous de la vraie croix.
A la même époque, d’autres hommes, appartenant à la même confrérie, mais d’un pays différent, publièrept qu’il n'était pas besoin d’aller chercher la guérison par delà les Alpes ; que la clef de saint Hubert guérissait tout aussi bien et aussi solidement la rage que les vrais clous; et, qu’en portant une amulette ayant l’empreinte de cette clef miraculeuse, en se préserverait de la rage et de toutes les atteintes venimeuses. On ajoutait, néanmoins, que le remède n’était efficace que dans les mains des personnes qui tenaient à la généalogie de saint Hubert ; notez bien que cette généalogie était immense. Ges deux moyens, aidés par l’enthousiasme de la foi, guérirent beaucoqp d’enragés et rapportèrent de gros bénéfices au* vendeurs.
«-Depuis le sixième siècle, diile savant Sprengeïl,
' le» moines, formés sur le modèle des Esséniens et de®
Thérapeutes, exerçaient presque exclusivement la médecine; mais, étant remplis d’ignorance et de préjugés, au lieu d’étudier l’art de la médecine, ils eurent recours aux prières et aux reliques. »
Vint ensuite le règne de la médecine astrologique et cabalistique ; on ne faisait plus rien sans consulter les astres et les esprits élémentaires. — La conjonction de la lune avec les planètes indiquait les jours critiques ; son opposition les jours neutres. Le passage du soleil dans les différents signes du zodiaque, était de toute nécessité pour entreprendre ou rejeter, commencer et finir tel ou tel traitement. Une potion confortante, prise pendant que le soleil s'était arrêté dans le signe du Lion,eù t été un poison violait; elle devenait, âu contraire, un bienfaisant cordial, lorsque l’astre du jour entrait dans le Verseau. Il existait une connexion intime entre le soleil et le cœur, entre la lune et le cerveau. Jupiter portait son influence sur le foie, Saturne sur la rate, Mercure sur le poumon, Mars commandait à la bile, Vénus aux organes de la génération.
Les gnômes, les salamandres, les ondines étaient consultés dans les affections sérieuses ; car ces esprits élémentaires de l’air, du feu et de l’eau connaissaient parfaitement les maladies et les remèdes à leur opposer. Il s’agissait donc de les/orcer à révéler à l'homme leurs secrets ; c’est ce que savaient faire les cabalistes. Le traitement des maladies était un amas gros-
sier de formules; de phrases, de mots plus ou moins barbares, de signes plus ou moins bizarres qui n’avaient d’autre effet que d’agir sqr l’imagination La médecine, qui ne méritait plus ce nom, était encombrée d’arcanes, de panacées, d’élixirs calligénésiques et de longue vie, etc., etc.. Le chapitre Talismans * de cet ouvrage donnera, plus loin, une idée des figures, signes et formules innombrables prônés par les charlatans, et de l’incroyable bonne foi de ceux qui en faisaient usage.
Le temps n’est pas très-éloigné de nous où la médecine des amulettes et des neuvaines avait cours parmi le peuple. Il a fallu toutes les lumières du dixhuitième siècle pour déraciner cette profonde superstition , et l’on trouve encore dans les campagnes des êtres qui préconisent cette médecine.
Plusieurs thaumaturges modernes ont paru tour à tour, se disant doués du privilège de guérir les maladies réputées incurables. De qui tenaient-ils ce privilège? De Dieu, cela va sans dire. Ils ne font, en cela, qu’imiter leurs prédécesseurs, les anciens thaumaturges, qui soutenaient avoir des communications avec les dieux. Les thaumaturges guérisseurs de notre époque sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense ; la liste en serait trop longue pour cet ouvrage; nous nous bornerons à en citer quelques-uns.
Fox, le fondateur des Quakers, a fait, dit-on, des guérisons si surprenantes que tous ceux qui en
étaient témoins criaient au miracle, et restaient saisis d'admiration, de respect pour le thaumaturge... C’est tout justement ce que celui-ci demandait. Lorsqu’un malade était abandonné des médecins, Fox allait le xoir et ne tardait pas à le guérir, en prononçant quelques paroles mystiques et levant les mains au ciel.
L'Irlandai^Gréatrie se présenta résolument oomme ayant le dpn de guérir toute espèce de maladies par de simples attouohements. Voici comment il procédait : Il attaquait d’abord le mal à son siège par des pressions et frictions; il le conduisait peu è peu aux extrémités des doigts ou des orteils; puis, au moyen d’un mouvement brusque, l’expulsait violemment.
La réputation de ce thaumaturge acquit un immense retentissement; les malades arrivaient en foule de tous côtés lui demander leur guérison, et la plupart, dit*on, s’en retournaient satisfaits. On dit même que , quelques médecins écrivirent en sa faveur, et certifièrent que les guérisops opérées par ses attouchements étaient réelles.
Il n?y a pas vingt*cinq ans que toute l'Allemagne et uns partie de la France retentissaient des cures merveilleuses du prince de Uoënlohe; ses admirateurs, ou plutôt ses ennemis, firent courir le bruit qu’il avait gqéri un boiteux dont la jambe gauche avait trois pouces de moins en longueur que la droite.... Aujourd’hui encore on distribue dans les «ampafnes de petits livres où sont relatées les eurea
de ce genre faites après l’abandon du médecin et lorsqu’il n’y avait plus d’espoir de guérison. Les faits que rapportent ces petits livres sont-ils faux ou vrais? Nous répondrons que, chez quelques malades, une imagination exaltée et une confiance absolue dans le pouvoir du thaumaturge peuvent opérer des guérisons inattendues. Voyez le chapitre Imagination, où sont consignés les cas les plus rares sur cetto question. r-
La médecine, cette belle et noble science qui absorbe en partie toutes les autres, languit ainsi pendant de longs siècles et fut exploitée par des charlatans de toutes conditions. Ce ne fut guère qu’au dix-septième sièele qu’elle sortit du linceul où on la tenait ensevelie. Les progrès récents de la physique , de la chimie et surtout de l'anatomie pathologique, lui ont donné un prodigieux élan, et les savants de notre temps travaillent incessamment à la perfectionner. Honneur à eux 1 car on doit les compter au nombre des bienfaiteurs de l’humanité.