‹ Histoire des sciences occultesChapitre 35 sur 67 · DES DIFFÉRENTES DROGUES ET SUBSTANCES EMPLOYÉES PAR LES THAUMATURGES · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTES DROGUES ET SUBSTANCES EMPLOYÉES PAR LES THAUMATURGES

Nous avons déjà vu que les colleges sacerdotaux furent, chez tous les peuples, les seuls dépositaires des connaissances encyclopédiques acquises par une longue expérience. L’Inde nous a offert ses mages, versés dans l’étude de l’histoire naturelle et de la médecine; — l'Égypte, ses prêtres conservant précieusement, au fond des temples, les formules ïatriques ; — aux premiers temps de la Grèce héroïque, ce sont les ministres du culte ou des initiés qui perpétuent dans leur famille l’art de guérir et d’opérer des prodiges; les Scythes eurent aussi leurs thaumaturges dans Zamolxis et Abaris; — et, chez les Celtes, ce furent encore des prêtres, les druides, qui jouirent d’une grande célébrité dans les sciences occultes.

La physique et la chimie n’existaient, chez les anciens, qu’à l’état d’empirisme, c'est-à-dire qu’un fait

donné par le hasard ou acquis par des recherches, sans théorie, était transmis aux initiés, qui, à leur tour, le transmettaient à d’autres. Démocrite est le seul homme de l’antiquité qui ait senti la nécessité d’expérimenter, et de classer les faits; c’est donc par le défaut de méthode que les connaissances physicochimiques des anciens thaumaturges n’ont pu progresser et ont été, en grande partie, perdues pour les siècles à venir.

Une circonstance très-remarquable et qu'on doit signaler, c’est que les collèges sacerdotaux, loin de répandre leurs lumières sur les peuples pour en hâter la civilisation, enveloppaient, au contraire, leurs opérations des ombres du mystère, afin de faire croire à une communication avec la divinité ; c’était là le grand ressort de leur puissance. Ils possédaient une langue hiératique , comprise d’eux seuls, pour rédiger les annales de la science ; les caractères de cette langue leur servaient à dresser des formulaires où se trouvait la manière de préparer diverses drogues et substances d’une action plus ou moins violente sur l’économie humaine. C’est dans cette espèce de pharmacopée magique, fermée au vulgaire, qu’ils puisaient les recettes propres à obtenir tel ou tel effet.

D’après les documents que fournit l’histoire ancienne, les thaumaturges devaient être fort avancés dans cette partie de l’art, et leurs moyens aussi

nombreux que variés ; nous aurons occasion de voip qu’ils employaient non-seulement une Coule de drogués simples et composées, mais qu’ils avaient reeours encore aux parfums, aux odeurs, à la musiquo,

aux fortes impressions morales, pour ébranler le syS-

tème nerveux et porter le désordre dans tout l’organisme.

Si l’on remonte aux mystères de Misithra, d’Isis, de Samolhrace et d’Éleusis, on découvre çà et là, au milieu des fabuleuses descriptions de l’antiquité, différents secrets employés par les thaumaturges pouf halluoiner les initiés ; ici, c’est le ckéion , qui exalte l’esprit; là, c’est Veau t lu Léthé, qui fait perdre U mémoire; plus loin, c’est le népenthès , qui calme les plus vives douleurs et plonge dans un bien-être ineffable ; partout ce sont des breuvages, des onctions, des bains où l’on reconnaît sans peine l’action de substances stimulantes ou narcotiques; et, telle est l’étroite liaison du physique et du moral, que les substances qui agissent fortement sur Kun, doivent nécessairement retentir sur l'autre,

La coupe de Circé, dit Homère, contenait un breuvage qui changeait les hommes en bêtps. Fatiguée des poursuite* amoureuses de Galehus, roi des Dauniens, la magicienne l'invite à un festin ; mais à peine a-t-il vidé la coupe qu’elle lui présente, qu’il tombe dans l'imbécillité, et Gircé le relègue dans oneétaWe. il est facile de reconnaître, à ce récit, les effets d’une

stupide ivresse. Calcfaus se voyant au milieu de bœufs, de pourceaux, de chèvres, de moutons, et ayant perdu le sentiment de son individualité, se croit changé en brute) lorsque l'attentive Circé s’aperçoit que les vapeurs de l’ivresso se dissipent et que Cal-» ehus va bientôt recouvrer son intelligence, elle le relire de l’étable et le renvoie dans ses États. La métamorphose des compagnons d’Ulysse s’expliqua de la même manière : l’herbe moty, que leur fit prem» dre ce prince, indique une préparation qui les retira de la stupide ivresse où iis étaient plongés,

Ovide nous a conservé une foule de métamorpho-» ses opérées par des breuvages magiques et dont le sens allégorique désigne également un profond assoupissement, un état voisin de l’imhécillité.

Si ISabuchodonosor se crut changé en bœuf, à l’issue d’un festin, il est très-probable qu’on lui avait fait avaler une liqueur oircéenne.

Saint Augustin parle d un prêtre qui, après avoir mangé un morceau de fromage, se crut qhangé eu âne et forcé de porter le fardeau qu’on lui mit sur les épaules. Évidemment, ce fromage recélait une drogue narcotique et vertigineuse.

Les dévots de l’Inde boivent une liqueur eopnue d'eux seuls, et arrivent à ce degré d'exaltation qui fait mépriser les dangers et braver les plus atroces douleurs. Us se précipitent fougueusement sur des lances, des épées nues, s’arrachent le nez et les

oreilles, se tailladent, se déchiquètent le corps et se font de profondes blessures sans donner aucun signe de douleur. — Les veuves du Malabar boivent une potion que leur donnent les prêtres avant d'être conduites au bûcher; alors elles montent, s’asseyent elles-mêmes sur le bûcher ardent et sont dévorées par les flammes sans popsser le moindre gémissement. En 1822, un voyageur anglais, témoin oculaire d’un de ces sacrifices, vit la victime de cet usage barbare arriver dans un état complet d’insensibilité physique, par suite du violent effet des drogues qu’on lui avait fait avaler; ses yeux étaient stupidement ouverts; elle répondit machinalement aux questions légales qui lui furent adressées sur l’entière liberté de son sacrifice; et lorsqu’on l’aida à monter sur le bûcher, elle offrait les symptômes d’un narcotisme complet.

Les chroniques hébraïques font connaître une liqueur dans laquelle il entrait de la myrrhe, qui possédait la propriété d’assoupir les sens, et qu’on faisait boire aux criminels condamnés au supphce de la croix. — Apulée parle d’un traître qui, s’étant prémuni contre les douleurs en avalant une potion narcotique, fut écorché vit sans jeter le moindre cri.

C’était sans doute au moyen de drogues semblables que les sorciers du moyen âge se rendaient insensibles aux tortures. On prétend même que les geôliers connaissaient ces recettes et qu’ils en faisaient com-

merce. Wierius et Taboureau ont donné d’intéressants détails sur l’état soporeux qui dérobait les sorciers aux douleurs de la roue, et ils assurent que l’insensibilité physique était si complète chez ces malheureux, que les tortures de la question devenaient inutiles. ,

Diodore de Sicile et Pline font mention de diverses recettes merveilleuses connues de leur temps; les unes plongeaient les hommes dans un délire pythique, et ils prédisaient l’avenir; les autres provoquaient un sommeil agité, pendant lequel les coupables, en proie à de vifs remords, avouaient les crimes qu’ils avaient commis. 11 existait encore un breuvage d’un effet aussi puissant que singulier; les individus à qui on le faisait prendre se croyaient assaillis par les Euménides, les Gorgones et mille autres hideux fantômes; la terreur que ces visions leur inspirait était si grande, qu’ils en mouraient subitement ou tournaient contre eux-mêmes un fer homicide. Les prêtres seuls connaissaient la composition de ce terrible breuvage et le réservaient aux .initiés sacrilèges.

Passant à un autre genre de préparations, nous voyons que les hommes ont toujours recherché les moyens d’endorrnir leurs souffrances et leurs chagrins dans une douce ivresse.

Le fameux népenthès des temps homériques jouissait de l’inappréciable vertu d’apaiser les plus vives douleurs et de ramener le calme au fond des cœurs.

X^s Indiens ont toujours lait usage de plusieurs boissons enivrantes, dont la principale est composée avec la bangue (espèce de chanvre) et l'opium.

Les Scythes se procuraient un délire gai en respirant la vapeur des semences de chanvre grillées sur une pierre rougie au feu.

Les Turcs et les Chinois mâchent ou fument l’opium pour obtenir des extases et des songes ravissants.

Les Américains mâchent une herbe nommée rohoba et tombent dans un sommeil rempli de rêves attrayants*

Les Arabes de la Thébaïde connaissent, depuis un temps immémorial, la composition d’une liqueur qui produit une douce ivresse accompagnée de délicieuses rêveries.

Le Vieux de la Montagne , ce chef des Assassins si célèbre et si redouté au treizième siècle, faisait boire aux jeunes fanatiques dont il s’entourait, deux sortes de breuvages : l’un, pour leur ouvrir le ciel de Mahomet, peupléde voluptueuses Péris ; l’autre, pour leur inspirer une frénétique audace et aller frapper U victime désignée.

Les seigneurs persans, à la vie molle et nonchalante, usent fréquemment d’un breuvage qui les plonge dans un délicieux sommeil; lorsque ce sommeil se prolonge trop longtemps, un est lave est chargé de réveiller son maître, en lui faisant respi-

rer tel par f h te destiné à cet Usage. — L’assoupissement que produit le dalnra stramonium se dissipe en mettant les pieds du dormeur dans l’eau chaude; ee retnède est employé par les Chinois, qui boivent Sne liqueur préparée avec cette plante narcotique.

Le voyageur Carver a été témoin, chez les Nadoëssis, peuplade américaine, de la réception d’un nouveau membre dans le collège sacerdotal. Les prêtres mirent dans la bouche du récipiendaire une espèce de fève, et aussitôt il entra en convulsions, puis tomba comme mort. Alors, on lui appliqua sür le dos des coups assez violents sans qu'il donnât aucun signe de vie. Au bout de quelques minutes, on lui fit avaler une autre drogue qui provoqua des nausées, à la suite desquelles il rendit la fève et se releva guéri, mais très-fatigué.

Les Portugaises de Goa mêlent aux boissons de leurs maris une décoction de datura qui les plonge, pendant vingt-quatre heures, dàns une stupidité telle que rien de ce qui se fait soas leurs yeüx ne peut les affecter. Lorsqu’ils recouvrent leurs sens, ils ‘ne conservent aucun souvenir de ce qui s’est passé. — Les hommes se servent du même procédé pour vaincre l’opiniâtreté des fefhmes rebelles à leurs désirs.

Outre le grand nombre de recettes faerveilfetraes que nous a transmis l’bistoire, il en existe une foulé d’analogues qde lâ tradition a perpétuées chez les peuples, et qui toûtes recèlent des substances plus

ou moins dangereuses. Nous allons faire connaître quelles sont celles principalement employées dans ces recettes magiques.

Opium. Suc épaissi du pavot somnifère. — L’usage de l’opium date de la plus haute antiquité. Homère, Hérodote, Hippocrate en parlent comme d’une substance très-connue des Asiatiques. Les grandes vertus attribuées au pavot somnifère lui valurent une origine céleste : on dit que Morphée,ému de la profonde douleur de Cérès qui pleurait la perte de sa fille, fit naître le pavot et en composa un philtre dont la merveilleuse action porta le calme dans le sein de cette mère éplorée.

Lorsqu’une substance possède des vertus réelles, l’usage s’en transmet de famille en famille, d’âge en âge, c’est ce qui arriva pour le pavot somnifère, qui devint, en Orient, d'un usage presque général. Les Orientaux font encore aujourd’hui une énorme consommation d’opium. Ils le prennent sous forme d’opiat, de poudre, de potions; ils le mâchent, le fument, le mêlent à leurs aliments et à leurs boissons; il est, pour ainsi dire, indispensable à leur existence. -

L’opium s’administre soit à l’état naturel, soit combiné à divers aromates; ces mélanges possèdent chacun une propriété particulière, et, selon la dose plus ou moins élevée, on obtient des résultats différents. Ainsi, l’opium à faible dose procure de

douces rêveries, tandis qu’une forte dose provoque le vertige et la fureur.

L’opium uni à la bangue (chanvre indien), étant pris à l’intérieur ou fumé, appesantit les paupières, procure un heureux sommeil et des songes ravissants.

Un mélange d’opium et d’ambre musqué plonge dans une voluptueuse extase, durant laquelle tout est amour, tout est plaisir.

Bu avec le café, l’opium excite à la joie, à la gaieté: le front du mélancolique se déride un instant, et les bouches silencieuses d'habitude laissent passer des flots de paroles ; c’est un véritable breuvage exhilarant.

L’opium, combiné à la muscade, au cardamome, à la cannelle, au macis, à l’ambre et au musc, développe également des idées de joie et d’amour. On prétend qu’une potion préparée avec ces six substances est un puissant aphrodisiaque et influe prodigieusement sur la fécondité des femmes (1). Le médecin James a connu un Turc de Smyrne qui faisait usage de cette composition depuis quinze ans, et s’en trouvait bien. Ce Turc avait eu, pendant ce laps de temps, trentecinq enfants des femmes de son harem.

L’opium seul ou mélangé à l'ellébore, pris à haute

(1) Voyez à ce sujet l'Hygiène du Mariage , ouvrage dont tes éditions multipliées prouvent tout l’intérêt.

dese, développe le courage et fait mépriser le danger. Les Turcs avaient l’habitude de s’éniVrer d'opium quelques heures avant la bataille, et, pleins

'd’une ardeur belliqueuse, s’élançaient comme dos lions sur les bataillons ennemis.

Une boisson composée avec l’opium et le mach m&rr, espèce de champignon vénéneux, jette les Malais dans un si violent accès de fureur homicide, qu’ils s’élancent, armés de leurs poignards, et courent dans les rues frappant toutes les personnes qu’ils rencontrent. On est obligé de les abattre à ooups de fusil, comme des bêtes enragées , souvent encore ces forcenés ont-ils immolé un grand nombre de victimes avant qu’on ait pu les tuer.

•L’opium agît presque exclusivement sur le cerveau, qu’il engourdit et stupéfie. Les divers phénomènes qu’offrent les buveurs d'opium* les nausées, les éblouissements, les hallucinations, le délire, la fureur , l’état apoplectique , dépendent de la compression du cerveau par le sang. Lorsque cette compression se prolonge, la sensibilité générale dimînuepeu à peu et finit par s’éteindre plus ou moins complètement, par la raison que le cerveau est l’or-gane central qui distribuera vie et l’action aux «u*ires organes. L’homme fortement napcotisé semble n’être plus qu’un corps inorganique, et, si l’art no tàent promptement à son secours, la mort est inévitable. Il faut ajouter que, malgré ees secours.

l’économie se ressent toujours de l’atteinte qu’elle a éprouvée, et que les fonctions vitales ne se rétablissent jamais dans leur intégrité primitive.

Jüsqüiame. Plante âcre et nareotique appelée par les anciens herbe d'Apollon. — Les observations suivantes donneront une idée de sa puissante action sur le cerveau.

Neuf personnes ayant mangé des racines de jusrquiame cuites dans du bouillon, en guise de panais, furent saisies de violents spasmes avec distorsion de la bouche et des membres ; bientôt un rire sardonique se fixa sur leurs lèvres; leurs yeux se troublèrent, la tête s’embarrassa; elles éprouvèrent un tel engourdissement dans les jambes qu’elles pouvaient à peine se soutenir; enfin, elles tombèrent sur le plancher au milieu des symptômes d'une fureur menaçante; et elles se seraient battues, déchirées, si les forces musculaires n’eussent été complètement enrayées.

Jean-Baptiste Porta, s’étant introduit un suppositoire de racine de jusquiame qu’il tenait d’une

sorcière , eut pendant la nuit des songes diaboliques et crut assister au sabbat.

Un élève d’Albert-le-Grand s’amusa un jour è répandre de la poudre de jusquiame dans un local où dansait une noce de village. L’agitation de l’air ayant fait monter celte poudre au nez des danseurs, il s’éleva une dispute générale; des injures, on en vint

aux menaces, puis aux coups; bientôt la rixe s’alluma si furieuse que le sang allait couler, lorsque l'auteur de cette mauvaise plaisanterie aspergea le sol d’eau vinaigrée : la rixe s’apaisa presque aussitôt et les danses recommencèrent. *

Le fait suivant, qui s’est passé à Dresde au commencement de notre siècle, est encore plus remarquable :

Une vieille baronne habitait le premier étage d’une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par une pharmacie. La baronne éprouvait, depuis quelquetemps, des coliques nerveuses que rien ne pouvait calmer; son médecin lui ordonna de s’appliquer sur vle ventre des sachets de jusquiame préalablement chauffés. Cette application assoupit les douleurs; la baronne tomba dans une somnolence agitée, tandis que les deux servantes chargées de faire chauffer les sachets se sentirent comme ivres et eurent des vomissements. L’action de la jusquiame continuant toujours, les servantes se prirent de querelle, s’injurièrent, puis se battirent, s’arrachèrent leurs bonnets en poussant des cris furieux. Les voisins accoururent et les séparèrent; leur fureur parut s’apaiser un instant; mais, aussitôt qu'elles faisaient chauffer les sachets, la querelle et les coups recommençaient.

Pendant que cette scène avait lieu chez la baronne, une autre, non moins singulière, se passait dans la pharmacie : un garçon pharmacien ayant placé au

bain-marie un vase contenant de la jusquiame pilée, le laboratoire se remplit bientôt des émanations de cette plante; une sorte d’ivresse vertigineuse s’empara du garçon et se communiqua à l’élève qui préparait des paquets. Quelques mots assez vifs furent d’abord échangés entre eux; ils en vinrent ensuite aux injures, aux menaces; enfin, la querelle s’engagea si violemment que nos deux individus se ruèrent l’un contre l’autre et se frappèrent à coups redoublés.

Plusieurs personnes étant accourues à ce tapage, éprouvèrent elles-mêmes les terribles effets de la jusquiame, et les voilà qui, au lieu de séparer les combattants, se mettent à s’injurier et à se battre. Les fioles, bocaux électuaires, onguents, volaient de tous * côtés dans la pharmacie; on brisait tout, on criait 5 pleins poumons ; c’était un tapage à effrayer le quartier. Le commissaire arriva pour rétablir l’ordre, et la garde, qui le suivait, allait se prendre aux cheveux, lorsque le maître pharmacien fit ouvrir portes et fenêtres ; les émanations de la jusquiame se dissipèrent, et le calme se rétablit peu à peu au milieu de cette foule encore tout émue. Ce fait, sans doute exagéré par le narrateur, prouve néanmoins la puissante action de la jusquiame sur l’économie animale. Nous avons relaté dans les Mystères du Sommeil un fait presque aussi extraordinaire. Yoyez cet ouvrage.

Belladone — Plante narcotico-âcre, de la fa-

■mille des eolanées. Les propriétés de la belladone •Sont de diminuer considérablement l’activité de la circulation et de rendre quelquefois le pouls insensible. A faible dose elie provoque un délire gai, avec loquacité et force gesticulations; ensuite, vient la somnolence qui, dans quelques cas, est suivie de léthargie. A haute dose, elle détermine Paccélération du pouls, le gonflement de la face, le délire, les convulsions, la mort. — L’extrait de belladone appliqué surune plaie, cause un sommeil délirant, accompagné devisions; introduit dans l’oeil, il occasionne t'ambtiopie ou duplicité des images, c’est-à-dire qu’on voit tous les objets doubles.

Buchan rapporte le fait suivant: Les Écossais étaient en guerre avec les Danois, et, ne pouvant les vaincre par la force, ils eurent recours à la ruse ; . ils préparèrent donc une grande quantité de bière avec de la belladone et laissèrent les tonneaux dans un village qu’ils feignirent d'abandonner. Les Danois entrèrent dans le village, et, ayant bu cette bière, furent saisis d’une gaieté folle, au point de jeter leurs armes et de se mettre à danser. Les Ecossais survinrent alors et défirent sans peine l’armée danoise.

Baüg ou BaKgub, hactiich Espèce de chanvre,

ùultivé dans l’Inde, exclusivement pour mâcher, fumer ou composer certains breuvages dont les effets lent à peu près analogues à ceui de l’opium.

Lorsque les Indiens veulent étourdir leurs cha-

grins, calmer leurs souffrances et obtenir un sommeil exempt d’inquiétudes, ils avalent une préparation faite avec la bangue, l’opium, l’arec et du sucre pulvérisés ; c’est le hachich des Orientaux.

S’ils veulent s’exciter aux plaisirs sensuels, la préparation se fait avec la bangue, le musc et l’ambre, en y ajoutant une goutte d’essence de jasmin, probablement pour rendre cet aphrodisiaque plus agréable à prendre.

Les préparations narcotiques les plus en usage en Orient sont celles qui plongent le corps dans l’asrsoupissement, tandis que les facultés intellectuelles restent à demi éveillées. Ç’esl durant ce sommeil, qui a quelques rapports avec la catalepsie, que les Orientaux éprouvent ces rêves délicieux, presque toujours accompagnés de voluptueuses extases.

Le voyageur Kœmfer rapporte qu'étant invité un jour à la table d’un seigneur persan, on lui donna à boire une liqueur qui le mit dans une gaieté singulière ; il riait, chantait, dansait et s’en donnait à cœur joie. Au sortir du festin, on le fit monter sur un beau cheval pour lui procurer l’amusement de la promenade; alors, il lui sembla qu’il était monté sur un nouveau Pégase, et qu’il franchissait les immenses plaines de l’air.

Le malach des Turcs, de même que le hachich , n’est autre chose qu’un mélange de bangue et d’opium. Ce mélange se fume dans le narghileck ou la

chibouque, et procure aux fumeurs ces muettes extases pendant lesquelles l’imagination franchit les espa ces célestes et transportel’bommeauséjour desdieux.

La poudre d ' uconit-napel, prise dans du vin, ouvre l’esprit, amène de riantes idées et met en jeu tous les ressorts de l’imagination.

Stramoine. — Pomme épineuse. — Les semences de cette plante, infusées dans le vin, plongent le buveur dans une ivresse que l’on peut comparer à celle de l’opium. Les Orientaux composent une espèce d’hydromel dans lequel il entre une infusion de stramoine; cette boisson leur procure des rêveries délicieuses, mais il faut connaître la dose, car si elle était outre-passée, le buveur, au lieu de trouver l’extase qu’il cherche, serait agité d'un délire furieux.

On dit que les dames romaines d’autrefois, pour tromper la surveillance incommode de leurs maris, mêlaient à leurs boissons de la poudre de stramoine, et que ceux-ci s’endormaient en riant

Les Indiens composent avec le datura-stramonium un breuvage qui plonge dans un sommeil léthargique; — les Bayadères s’en servent pour endormir et dépouiller les amoureux imprudents qui se laissent prendre à leurs caresses.

Un médecin de Hambourg a donné la curieuse observation de deux époux qui, ayant bu une infusion de semences de stramoine et d’ellébore, sortirent de leur lit où ils ne pouvaient dormir, et semireutà

danser et à rire jusqu’à ce qu’ils tombassent sur le sol, épuisés de faligue.

Mandragore. — La mandragore est une des plantes sur lesquelles on a débité le plus de contes ; la ressemblance humaine qu’on a cru reconnaître dans sa racine lui a fait attribuer de merveilleuses propriétés aphrodisiaques ; mais, qui en réalité, sont purement imaginaires. Nous ne parlerons point des cérémonies superstitieuses qu’on pratiquait en arrachant sa racine; Théophraste et Pline en ont donné tous les détails puériles; nous dirons seulement que les propriétés réelles de la mandragore sont à peii près celles de la belladone. Les Grecs connaissaient ses vertus hypnotiques, et, dans la classe populaire, lorsqu’on voyait un homme indolent, apathique, on disait qu’il avait mangé de la mandragore. — L’odeur de la mandragore détermine aussi des malaises, des vertiges et des hallucinations. Voyez à ce sujet les exemples rapportés dans l 'Histoire des Parfums et des Fleurs (1).

Ciguë. — Cette plante, devenue célèbre par la mort de Socrate, est un poison narcotique et stupéfiant. Elle entrait dans la composition des breuvages léthifères que les anciens faisaient boire aux condam-

(1) tes Parfums et les Fleurs , ouvrage où se trouvent consignées toutes les merveilles de l’empire de Flore. Ce livre convient à tous les âges.

nés à mort. Thrasias de Mantinée et Àlexias acquirent une grande réputation dans l’art de préparer cea breuvages ; ils étaient parvenus à donner la mort sans que la personne empoisonnée éprouvât la raoin— dre douleur. — La ciguë était aussi employée contre ' les passions érotiques; elle calmait l’excitation des organes génitaux et conduisait insensiblement à la frigidité.

LAuaiEE-CEnisE. — On lui attribuait la vertu d’exciter l’enthousiasme prophétique, et l’on surnommait ceux qui prédisaient l’avenir daphnipha ges, mangeurs de laurier. — Une couronne de feuilles de laurier gardée sur la tête pendant le sommeil, procure, dit-on, les rêves les plus singuliers. — Le suc exprimé des baies de cet arbre passait pour neutraliser le venin des serpents. — L’eau distillée de lauriercerise a une action très-marquée sur le cerveau et le cœur; elle ralentit considérablement la circulation, donne des éblouissements, des vertiges et provoque diversef illusions d’optique. Le fait suivant est assez remarquable pour que nous le citions ;

Les Toulousains sont dans l’habitude de se régaler avec une bouillie nommée cruchade, qui est faite avec de la farine de panis, du sucre, de l’eau de fleur d’orange et du lait, dans lequel on a laissé tremper plus ou moins longtemps des tiges de laurier-cerise, pour lui donner un goût amer assez agréable. Un honnête bourgeois de Toulouse qui mangeait tran—

quîllement sa cruchade, en compagnie deson épouse, trouva qu’elle était trop amère ; en conséquence, on y ajouta du sucre; mais le sucre ne servit qu’à rnas^quer cette perfide amertume. Une demi-heure après le souper les époux se mirent au lit et attend» eut vainement le sommeil: une agitation insolite, accompagnée de bouffées de chaleur les empêchait d’en goûter les douceurs. ïls éprouvaient des démangeaisons extrêmes sur tout le corps et particulière ment autour du nez. Le mari, étant descendu du lit pour uriner, aperçut des figures grimaçantes, des fusées, des jets de lumière qui partaient en tons sens; il lni fut impossible d'excréter une goatted’uriue. -On alla chercher le médecin, qui leur administra des antispasmodiques et du vin de Bordeaux à fortes doses. Les symptômes de la vessie disparurent, mais il resta une grande faiblesse et une extrême lassitude dans les membres. Le mari, qui avait mangé plus de-cruchade que sa femme, éprouva pendant quelques jours encore du malaise dans son sommeil et des rêves fantastiques. , '

Safran. — Le safran, dont les Méridionaux font un grand usage dans Heurs aliments, passait pour faciliter toutes les fonctions du corps et .porter à la tête des vapeurs fort agréables. Les anchois faisaientydans leurs festins, griller sur des plaques de tôle, des feuifles de safran, et l’odeur qui «e répantlaiiilaos la salle plongeait les, convives dans une délicieuse ivresse.

A haute dose, le safran provoque un rire immodéré, puis un profond assoupissement qui quelquefois devient funeste. On a vu mourir des personnes qui s’étaient endormies imprudemment sur des ballots de safran.

Renoncule scélébate. — Ce nom lui a été donné parce qu’elle provoque un rire forcé, sardonique, un rire qui n’est pas celui de la gaieté, mais le symptôme d’un empoisonnement.

Sedon bbclant. — Les anciens connaissaient une préparation de cette plante qui occasionnait chez l’homme des symptômes d’épilepsie.

Sabine. — Les propriétés obstétriques de cette plante sont connues depuis fort longtemps. Galien dit que les dames romaines cherchaient dans les préparations de la sabine des moyens criminels de détruire les fruits de l’amour. — Ovide tonne contre ces vieilles corruptrices qui indiquaient aux jeunes imprudentes le funeste moyen de conserver leur réputation. — Aujourd’hui encore, les femmes de la campagne regardent la sabine portée dans les souliers comme un excellent cataménial.

Eüphokhes. — Presque toutes les plantes de cette famille sont dangereuses ; leur suc laiteux occasionne des démangeaisons , des éruptions cutanées, etc., et, si l’on s’endort sous leur ombrage, on éprouve de violents maux de tête, des vertiges, quelquefois la mort peut en être la suite. (Voyez l'article

Mancenilier, dans Y Histoire des Parfums et des Fleurs (1).)

Bétoine. — Cette plante procure un profond assoupissement assez semblable à celui qu’occasionne l’ivresse par les boissons alcooliques.

Le Potamensis et 'le Gélatophyllis , plantes qui croissent sur les bords de l’Indus et aux environs de Bactres, entraient dans la composition de deux breuvages dont les effets étaient réputés magiques. La première procurait , pendant l’état de . veille, des visions fantasmagoriques, et la seconde provoquait un rire bruyant qu’on ne pouvait arrêter qu’en plongeant le rieur dans l’eau froide.

L’absorption du suc de I’Ophiüsa, plante originaire de L’Éthiopie, causait des hallucinations pendant lesquelles on se croyait assailli par une multitude de serpents.

La racine de I’Achæmenis, préparée sous forme de pastilles et avalée avec du vin, tourmentait les coupables, qui s’imaginaient être poursuivis par les dieux vengeurs et précipités dans le Tartare. *

Le Moucha-morr, espèce de champignon qu’on rencontre en Tartarie, au Kamtchatka et en Rus-

(1) Les Parfums et les Fleurs , ouvrage dans lequel toutes les merveilles de l’empire de Flore sont exposées de la manière la plus v intéressante. Salecture est amusante et. instructive. — 1 beau vol.

Prix : 3 fr.

sie, mangé cru ou pris en infusion , produit un délire tantôt gai, tantôt sombre, mais le plus souvent furieux, et dispose l’homme au meurtre. Krachninnikof, danà son Histoire du Kamtchatka, rapporte qu’un soldat, ayant bu du moucha-morr, s’imagina qu’il lui était ordonné d’étrangler son colonel, et il l’eût fait, si ses camarades ne s’y fussent opposés. — Un autre soldat, qui avait usé de la même boisson, devint si furieux qu’il voulait s’ouvrir le ventre avec son sabre; on eut beaucoup de peine à l’en empêcher.— Enfin, un troisième, ayant mangé du moucha-morr dans du lait, fut pris d’un rire convulsif, si prolongé, qu’au bout de deux heures il tomba sur le' sol et mourut.

Outre les plantes dont nous venons de parler et ' beaucoup d’autres que nous passons sous silence, le formulaire magique indiquait un grand nombre de substances minérales et animales ayant une action plus ou moins forte sur nos organes, et dont plusieurs sont décrites au chapitre Philtres de cet ouvrage. Les parfums et les odeurs étaient aussi employés par les thaumaturges dans le même but; tout le monde connaît leur énergique influence sur le système nerveux. Pour ne point répéter ce que nous avons déjà dit dans notre Histoire des Parfums et des Fleurs , nous y renvoyons nos lecteur» curieux de détails osphrésiojogiques ; ils trouveront dans cet ouvrage l’énumération de toutes les influen-

ces secrètes, souvent tyranniques et bizarres, que

les odeurs exercent sur l’économie humaine.

Nous terminerons ce chapitre par quelques observations modernes, sur les propriétés de certaines substances pharmacologiques.

Les physiologistes sont d'accord sur oe point , que toutes les substances excitantes, alcool, café, opium, etc., déterminent l’afflux du sang au cerveau et l’excitent momentanément, lorsque la quantité de substance excitante nedépassepasune certaine limite.De plus, on aobservé que chaque excitant a un rooded’action qui lui est propre et un organe d’élection. Ainsi, l’ammoniaque et les préparations dont il forme la base, le musc, le castoréum, le vin, l’éther, le café, etc., développent l’imagination et rendent les idées plus faciles. Les huiles pyrogénées disposent à la mélancolie, à la mauvaise humeur, aux hallucinations. La jusquiame et ses succédanés produisent les mêmes effets. Le phosphore, les boissons et aliments qui en contiennent stimulent les organes de la génération. — L’iode et ses préparations activent la résorption des glandes et occasionnent une diminution notable de l’intelligence. — L’arsenic, pris à doses médicinales, détermine la tristesse ; l’or, au contraire, dispose à la gaieté. — Le mercure entretient une sensibilité morbide et donne un dégoût prononcé pour toute occupation. — L’inspiration du protoxyde d'azote procure des sensations délicieuses. On a donné à ce

protoxyde le nom de gaz hilariant, parce qu’il dispose à la gaieté et provoque le rire.

La famille des narcotiques possède également ses divers modes d’action sur l’économie humaine. — L’opium, pris à certaines doses, active l’instinct érolique et l’imagination : delà les hallucinations, les extases chez les Orientaux qui boivent ou fument l’opium. — Le chlorhydrate de morphine provoque la loquacité et facilite la prononciation. — La belladone et la ciguë diminuent sensiblement l’activité intellectuelle. — La jusquiame rend le caractère irritable, excite à la colère et même à la rixe. — L’amanite ou fausse oronge excite les Kamtchadales à une fureur sauvage. — La digitale apaise les désordres de la circulation. — Le bangue ou chanvre indien fait éclore d’heureux songes, de charmantes hallucinations, etc., etc.

Page 1