DES POISONS CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES
La connaissance des substances vénéneuses était dans l’antiquité un des grands moyens de la magie et de la thaumaturgie. L'art de préparer les poisons sortit de l’Inde, comme toutes les découvertes, puis il se perfectionna chez les Égyptiens et les Grecs qui le répandirent chez les nations européennes. Au rapport des historiens, les mages, les prêtres et leurs adhérents se transmettaient fidèlement les formules des breuvages lèthifères, dont la terrible action servait merveilleusement leurs haines et leur ambition. Ils avaient des poisons dont l’action était instantanée, et d’autres qui ne tarissaient que lentement les sources delà vie; ils en possédaient qui donnaient la mort au milieu d’atroces douleurs, et d’autres, enfin, qui, au contraire, procuraient une sorte de volupté sensuelle au moment où l’individu rendait le dernier soupir.
L’activité du poison se graduait selon les besoins
de ceux qui l’employaient, il donnait la mort sur-lechamp ou au bout de quelques heures, de quelques jours, ou enfin, après des mois et des années. Au commencement de notre siècle, lorsque les Anglais voulurent s’opposer au sacrifice d’une veuve du Malabar, les Brahmes leur dirent nettement que si l’on empêchait cette femme de monter sur le bûcher, elle ne survivrait pas trois heures à la violation de cet usage, et c’est ce qui arriva, en effet, le poison administré ayant été gradué pour ce temps.
Les rois d’Assyrie, d’après Hérodote, tenaient des prêtres de la Bactriane un poison qui tuait subitement ; ils le conservaient pour leur usage et celui de leur famille ; les grands de la cour en étaient souvent les victimes.
Dans la conquête de l’Inde, Alexandre eut souvent à souffrir des (lèches empoisonnées des Indiens. Les habitants de la ville de Harmata, qu’il assiégeait, se fiant sur la violence du poison dont leurs armes étaient imprégnées, osèrent sortir de leurs murs. Aussitôt que le Macédonien les eut fait charger par quelques troupes légères, les Indiens décochèrent leurs traits empoisonnés , qui produisirent de si grands ravages, que les soldats blessés périrent presque tous d’une mort affreuse.
Le puissant collège sacerdotal qui établit le gouvernement théocratique en Égypte, faisait un fréquent emploi de cet art perfide; plus d’un prince
indocile, plus d’un roi fut frappé de mort subite, èt l’on faisait passer cette mort, aux yeux du peuple, pour un châtiment des dieux.
Chez le petit peuple hébreu, l’art de préparer les poisons était devenu le partage de certaines familles ; leur pouvoir, croissant en raison de la crainte qu’elles inspiraient, porta ombrage à Moïse, qui défendit à quiconque, sous peine de mort, de porter ou de conserver chez soi toute substance vénéneuse; cet habile législateur s’en réserva exclusivement l’usage et le transmit à ses descendants. Nous voyons, plus tard, le prophète Élie annoncer au roi Joram qu’il eût à se préparer à mourir, parce que le Dieu d’Israël, irrité de ses impiétés , avait prononcé son arrêt de mort. Joram expira le lendemain, offrant des symptômes qui, de nos jours, feraient traduire en police criminelle l’auteur d’une prédiction semblable. L’histoire juive est remplie de morts soudaines que le peuple ignorant regardait comme Une punition du terrible' JéhoVa, et qui n’étaient, en réalité, que l’effet d’un poison secrètement administré.
Chez les Grecs, depuis les âges héroïques jusqu’à la décadence, l’art toxicogénique fit d’imnîenses progrès ; ce fut surtout dans la Thessalie et la Colchide qu’il brilla d’un affreux éclat; les Médée, les Circé, les Hermûhide, les Mycale, les Locusta, et beaucoup d’autres dont l’histoire nous a transmis les noms, effacèrent, par leur abominable célébrité, la ré-
putation des empoisonneurs déjà connus ; et, s’il est permis d’en juger par les faits que cachent les allégories de ces temps reculés, l’art de préparer les poisons était arrivé à un effrayant degré de perfection.
Théophraste nous apprend que, dans certaines contrées de la Grèce, existaient des empoisonneurs sans rivaux ; il cite les noms de Thrasyas,de Mantinée, et d’Alexias, son disciple. Le premier se vantait de donner la mort instantanément ou lentement, avec ou sans douleur; le second, supérieur à son maître, avait composé différentes sortes de poisons qui agissaient spécialement sur tel ou tel organe : le cerveau et la moelle épinière, le poumon, le cœur et le sang, etc... On pouvait les mélanger soit à l’air qu’on respirait, soit à l’eau d’uu bain, aux aliments, aux boissons, ou en imprégner les vêtements, les bijoux , enfin jusqu’aux murs des appartements. Les uns développaient un violent paroxysme de fièvre chaude et l’on expirait au milieu d’un transport de fureur; ou bien l’on était saisi "d’une folle gaieté: on riait, on dansait, on se trémoussait violemment; puis les jambes pliaient, le corps s’affaissait, et l’on mourait en poussant un affreux éclat de rire. Les autres poisons plongeaient dans un profond engourdissement, avec une insensibilité complète : le corps se glaçait de la circonférence au centre; on s’endormait pour ne plus se réveiller. Théophraste ajoute que dans ces poisons entraient, en diverses proportions, la ciguë, le pavot, l’aconit, la
jusquiame, le chanvre indien, le toiicodendroB, la venin de plusieurs serpents et la bave des animaux surmenés.
La manière dont Parysatis, mère d’Artaxerce Memnon, empoisonna sa bru, démontre combien le crime était fécond en ressources. Dans un festin , elle se servit, pour couper une perdrix, d’un couteau dont la lame avait été enduite de poison d’un côté seulement, et offrit à sa bru le morceau qui avait touché le poison, celle-ci l’ayant mangé mourut deux jours après.
Plusieurs écrivains prétendent qu’ Alexandre le Grand mourut à Babylone, non à la suite d’excès, mais par l’effet d’un poison que lui fit prendre un do ses ennemis secrets. Ce poison provenait, dit-on, de l’Inde.
Le breuvage léthifère que l’Aréopage d’Athènes faisait boire aux condamnés à mort n’était pas composé de ciguë seulement, ainsi que presque tous les historiens l’ont répété, d’après Pline. Dans le Phédon, où se trouve la relation détaillée de la mort de Socrate, son disciple n’emploie pas une seule fois le mot conium (ciguë). Platon ditqu’après avoir vidé la coupe empoisonnée, le plus sage des hommes n’éprouva ni douleurs, ni coliques , ni vomissements, ni convulsions; ses jambes fléchirent, la circulation se ralentit, les membres se glacèrent, le froid gagna peu à peu le cœur, sans que l’intelligence fût trou-
blée, enfin, lorsque Socrate sentit ses paupières s’appesantir, il se coucha en recommandant , avec lé sourire sur les lèvres, de sacrifier, pour lui, un coq à Esculape, et s’endormit dii sommeil qui n’a plus do réveil.
Si l’on compare les symptômes qui ont accompagné celte mort avec ceux qu’offre aujourd’hui l’empoisonnement par la ciguë, on sera forcé d’admettre qu’ils sont entièrement opposés ; et que le breuvage toxique des Athéniens dut être composé de diverses drogues narcotiques éteignant la vie sans douleur, et dont la recette ne nous est point parvenue.
Pline s’étend longuement sur un poison terrible dont se servaient les Scythes pour empoisonner leurs armes. Les blessures qu'elles faisaient offraient tant de gravité, qu’il les nomme blessures seythiques ou incurables ; et , malgré les nombreux alexipharinaques dont il conseille l’emploi, il est forcé d’avouer que leur efficacité n’est rien moins que certaine. Pline et Déinocrite pensent, d’après Hérodote, que ce poison était un mélange de venin de vipère et de sang humain. Cette assertion n’est pas dépourvue de vraisemblance : aujourd'hui encore, certaines hordes de la Tartarie présentent un gâteau de sang à la vipère, préalablement irritée, qui le mord et l’humecte de son venin. Ce sang, délayé ensuite, sert à empoisonner leurs armes, dont les blessures sont le plus souvent mortelles.
Les Carthaginois préparaient également d’énergiques poisons avec les venins des reptiles et des sucs d’herbes. îîamilcar défit les Lybiens et Annibal vainquit les Pergamiens avec ce poison.
Les Gaulois, selon J. César, empoisonnaient aussi leurs armes; les Druides devaient à la connaissance des poisons le pouvoir qui les rendait si redoutables.
Yalère Maxime rapporte que les Phocéens de Marseille administraient à leurs condamnés à mort, un breuvage toxique exempt de douleurs : la vie s’éteignait si doucement, que les criminels imploraient des juges la faveur de mourir par ce poison.
Strabon parle des habitants de Chio, des Ibériens et des Colchidiens, comme de très-habiles empoisonneurs.
La république romaine, malgré ses mœurs et sa police austères, ne put empêcher cet art funesto de pénétrer dans son sein. On voit, sous le consulat de- Placcus et de Marcellus, périr une multitude de personnes de toutes conditions sans cause connue. L’édile ordonna des prières aux dieux , croyant avoir affaire à une épidémie; mais une esclave vint dénoncer cent soixante-dix patriciennes comme la cause unique du fléau, par les breuvages et poudres qu’elles répandaient. Yingt des accusées furent amenées sur la place publique et condamnées à boire les substances empoisonnées saisies à leurs domiciles;
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à peine les eurent-elles avalées qu’elles tombèrent sur le sol et expirèrent dans d’horribles convulsions. Les autres empoisonneuses reçurent aussi le châtiment qu’elles méritaient.
Au temps de Pompée, le sénat gardait un poison national pour certaines occasions. Les individus qui ne pouvaient survivre à d’irréparables revers ou au déshonneur, venaient le demander aux magistrats dépositaires; car, à eux seuls "appartenait le droit de juger si les malheurs dont se plaignaient les postulants étaient assez graves pour exiger ce remède.
Ce fut surtout sous les Césars que les poisons promenèrent de tous côtés leurs ravages ; les premières tètes de l’empire n’étaient point respectéés ; des quartiers de Rome furent décimés et des familles entières disparurent. Sous les règnes de Tibère et de Néron, l’exécrable Locusta servit si bien ces monstres couronnés, en empoisonnant une foule de hauts personnages, que ceux-ci la comblèrent d’honneurs et de richesses ; ils lui donnèrent même des disciples pour apprendre le métier d’empoisonneurs. L’effroi régnait partout; il n’y avait de sécurité pour personne. Au sein de sa famille même, on craignait d’être victime d’un poison secret.
Après le morcellement de l’empire, les empoisonneurs suivirent les empereurs à Constantinople, et cette capitale devint le théâtre de leurs crimes.
L’histoire du moyen âge nous montre l’Europe
entière infectée d’empoisonneurs, et ce monstrueux métier ne fut point seulement pratiqué par des êtres obscurs, car des hommes issus de familles illustres y acquirent une horrible célébrité. Nous ne citerons que quelques-uns de ces grands scélérats, dont on ne peut lire ou entendre prononcer les noms sans frémir d’indignation et d’horreur.
Les Borgias, d’exécrable mémoire, infectèrent l’Italie de leurs poisons ; rien n’était sacré pour eux : parents, amis, gens dévoués, vieillards et enfants, ils empoisonnaient impitoyablement tous ceux qui les gênaient. On dit que le Borgia connu sous le nom de pape Alexandre YI, fabriquait lui-même un poison plus violent et plus sûr que tous les poisons connus. Voici comment il l’obtenait : on suspendait un porc par les pieds, la tête en bas ; on le battait , on le piquait , on le torturait pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que l’animal, arrivé à un état de fureur morbide, offrît des symptômes de rage ; alors on recueillait sa bave et on la mélangeait à un autre virulent poison, contenu dans une boîte d’or. Ce venin, d’une activité dévorante, avait été nommé cantarella, parce que les malheureux à qui on l’administrait périssaient en poussant des hurlements affreux. Cette famille possédait d’autres poisons qui, assure-t-on, donnaient la mort à heure ou à jour fixe; il ne s’agissait que d’en augmenter ou d’en diminuer la dose pour obtenir ce résultat.
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Vers la même époque, l’empoisonneuse Tofîana semait la désolation et la mort dans la ville de Naples; on croit que c’est elle qui donna au pape Alexandre VI la recette de plusieurs poisons.
La France ne fut pas exempte de ces monstres à face humaine, et, pour ne pas feuilleter ces tristes pages de notre histoire, nous ne citerons que trois noms fameux dans les annales du crime : la Voisin, la Vigoureux et là Brinvilliers. Les deux premières, aussi habiles qu’effrontées, se signalèrent par un si grand nombre d'empoisonnements, qu’elles renouvelèrent, à Paris, le désastre qui avait eu lieu à Rome, sous le consulat de Flaccus et de Valérius. Ces infâmes distribuaient le poison sous toutes les formes â quiconque en voulait, pour se débarrasser promptement ou lentement d’un père, d’un mari, d’un amant, sans qu’on pût découvrir aucun signe d’empoisonnement. Une multitude d’hommes et de femmes s’en servirent contre leurs ennemis et leurs argus. Il n’y avait pas de jour qu’oh n’entendît parler de morts soudaines. Les chroniques de ce temps disent qu’après l’arrestàtion et le jugement de ces empoisonneuses, beaucoup de personnes de distinction furent cotfvaincües d’avoir participé à leurs crimes et plusieurs hauts personnages furent sérieusement compromis.
La Brinvilliers, rton moins célèbre que les deux précédentes, fut encore plus habile. Servie par son amant Sainte-Croix et l’Italien Exili, ses dignes acû-
lytes, cette misérable empoisonna une foule de personnes de toutes conditions, en commençant par son père. Les poisons dont elle se servait ne laissaient aucune trace; ils étaient composés, dit-on, de brucine, de strychnine ou de morphine qu’Exili avait découvertes en faisant des opérations alchimiques. La Brinvilliers exerça longtemps, avec impunité, son abominable industrie; mais l’heure de la justice humaine sonna enfin, et la France fut à jamais délivrée de ce monstre odieux.
Enfin, d’habiles empoisonneurs, sachant que le poison peut être introduit dans le corps par les pores absorbants de la peau et par la respiration, se signalèrent dans la composition de pûtes, poudres, eaux et vapeurs toxiques dont les molécules pénétraient par ces voies.
Un prince du seizième siècle faillit être empoisonné par une lettre. — Catherine de Médicis empoisonna, dit-on, Jeanne d’Albret avec une paire de gants glacés. — Une noble Vénitienne consomma le même crime, dans un bal, au moyen d’un masque donné à son amant. — Le célèbre Zacchias assure que le pspe Clément VII fut empoisonné par la fumée d’une bougie, et qu’un théologien dissident eut le même sort en respirant une pastille odorante. La Brinvilliers, dont nous venons de parler, empoisonna beaucoup de personnes avec de la poudre à poudrer, avec des pûtes d'amandes pour blanchir les mains, du
rouge pour te teint, des joyaux, des vêtements, etc., préparés avec des poisons.
Arrêtons-nous à ces exemples, et, disons-le à la louange des sociétés actuelles, l’art des empoisonnements est presque oublié ; les empoisonneurs deviennent de plus en plus rares, et la justice, éclairée par la science, rend impossible tout espoir d’impunité.
Poisons américains. — Le vaste continent de l'Amérique offre des substances vénéneuses d’une violence extrême. Les Indiens en empoisonnent leurs armes , et les blessures qu’elles font sont presque toujours mortelles, si l’on n’applique immédiatement le contre-poison. Le premier Européen qui se pencha sur le rivage américain pour ramasser de l’or, dit le savant de Pauw, fut tué par une flèche empoisonnée.
Parmi ces poisons terribles, on compte le curare, *le woorara, le mavacure, le mancenilier, /’ upas, etc. , et les venins de plusieurs reptiles, beaucoup plus dangereux que celui de la vipère.
Les Ticunas , peuplade sauvage de l’Amériquo méridionale, préparent un poison des plus terribles avec le curare , espèce de liane croissant au milieu des marais, qu’ils font bouillir dans une chaudière, avec d'autres herbes vénéneuses, jusqu’à ce que le suc soit épaissi.
La Condamine, et après lui plusieurs autres voyageurs, assurent que les vapeurs sortant de la chaudière sont mortelles pour ceux qui les respirent;
aussi les Ticunas n’emploient-ils que de pauvres vieilles femmes décrépites à cette préparation. Ils éprouvent le poison en y trempant la pointe d’une flèche qu’ils plongent ensuite dans du sang frais. Si le sang se coagule aussitôt, le poison a acquis toute sa force, on le retire du feu ; dans le cas contraire, on continue la cuisson en ayant soin de remuer continuellement le curare avec une spatule de bois. Quand le suc épaissi a acquis ses propriétés mortelles, on le verse dans des pots qui sont soigneusement conservés dans un endroit sec. Les Indiens se transmettent la recette du curare avec autant de scrupules qu’en mettaient les anciens apothicaires à préparer la thé— • riaque. Les flèches trempées dans ce poison conservent, pendant plusieurs années, leurs propriétés funestes. On rapporte qu’un curieux, visitant l’arsenal d’une ville de Hollande, se piqua le doigt avec une de ces armes et qu'il mourut des suites de la piqûre. Ce violent poison agit directement sur le sang, qu’il coagule sur-le-champ de la même manière qu’une goutte d’acide acétique fait cailler le lait. La chair des animaux tués avec des flèches enduites do curare, ne conserve aucune qualité malfaisante, car aussitôt après la coagulation du sang, le venin se neutralise.
Les insulaires de Macassar possèdent le plus terrible poison qu’on connaisse; il découle d’un arbre, sous consistance de miel ; les Macassariens s’en servent
poar empoisonner de petites flèches ou alênes qu’ils lancent au moyen de sarbacanes. Le voyageur Tavernier, témoin de l’effrayante promptitude de ce poison, raconte ainsi un fait qui se passa sous ses yeux:
« Sumbaco, roi de Macassar, voulant me montrer l’activité d’un poison qu’il possédait et dont lui seul connaissait l’antidote, fit amener à ses pieds un Anglais condamné à mort pour crime d’assassinat ; il fit également venir deux chirurgiens, l’un anglais et l'autre hollandais, et leur accorda la grâce du criminel, s’ils pouvaient lui conserver la vie. Ensuite, il prit sa canne creuse, la chargea d’une flèche empoisonnée, et me demanda à quel endroit je voulais que le patient fût blessé ; je lui indiquai le gros orteil du pied droit ; au même instant la flèche partit et atteignit le but indiqué. Les deux chirurgiens coupèrent immédiatement l’orteil blessé, espérant que l’absorption du venin n’aurait point lieu, mais ce fut en vain; le malheureux expira un instant après l’amputation.»
Existe-t-il des poisons qui puissent se mêler, se combiner à l’air atmosphérique, et, semblables aux fléaux pestilentiels, frapper de mort tous les êtres qui les respirent? Un grand nombre de faits historiques semblent résoudre affirmativement cette question. Hippocrate, Aristote, Arétée, Galien ont parlé de certaines plantes qui avaient les funestes propriétés d’empoisonner l’air et de le rendre aussi meurtrier
que les effluves des marais. Ces végétaux, accumulés par des mains criminelles autour des hameaux et des villages, infectaient l’air de leurs molécules délétères ot frappaient tous les êtres vivants d’une véritable intoxication.
Sur les bords du golfe Persique, on signalait autrefois des arbustes lactescents, doués d’une telle virulence, que le vent qui les frisait emportait avec lui des qualités mortelles. Chardin assure que dans certains endroits de la Perse, le gubad-samour, plante arborescente à grappes laiteuses, empoisonne l’air dans une grande étendue. En Europe, la décomposition de plusieurs conferves et de l’hippuris développe également des maladies mortelles.
Strabon indique une poudre puante que les Soancs, peuples de Colchide, lançaient sur leurs ennemis et qui étouffait ceux que leurs flèches n’avaient pu atteindre.
Dans un ancien traité de pyrotechnie vénitienne, on trouve la composition d’une poudre puante avec laquelle on chargeait des obus, des grenades ou des bottes disposées pour cela ; ces projectiles, en éclatant, répandaient une odeur si infecte, si pénétrante, qu’elle portait autour d’elle l’asphyxie et la mort. M. de Pautv raconte qu’un chimiste de Londres, voulant éprouver une poudre puante qu’il venait de composer, la jeta dans la rue et que plusieurs passants tombèrent asphyxiés. On sait que des marins
anglais essayèrent, au commencement de ce siècle, d’empoisonner les côtes de Bretagne et de Normandie avec des boîtes remplies de nitrate d’arsenic et de poudre puante en ignition.
Démocrite rapporte, dans un chapitre de ses ouvrages, que des magiciens mal intentionnés empoisonnaient les troupeaux, les moissons, et faisaient sécher sur pied les plantes et les arbres. De nos jours, on a expérimenté qu’une combinaison desoufre et de chaux jetée au pied des arbres les fait périr, et que les eaux saturées de gaz délétères, ou tenant en dissolution certains sels métalliques, peuvent dessécher les prairies et même les grands végétaux dont elles baignent les racines.
Le nombre des auteurs, tant anciens que modernes, qui ont écrit sur les poisons est si prodigieux, que l’immense liste de leurs noms formerait de gros volumes. De tous ces ouvrages de toxicologie plus ou moins remarquables, il résulte que les poisons doivent être distingués en corrosifs , narcotiques et putréfiants ou septiques.
Les premiers enflamment et corrodent les tissus avec lesquels ils sont en contact ; — les seconds agissent exclusivement sur le cerveau et sur le système nerveux qu’ils frappent d'engourdissement, de stupeur et de mort ; les troisièmes portent leur terrible influence dans les parties où ils ont été déposés ; la peau se refroidit, change de couleur et se gangrène.
Les trois règnes de la nature produisent des poisons, mais le règne végétal en fournit plus que les deux autres. Les poisons animaux se nomment venins, lorsqu'ils sont élaborés par des reptiles ou des insectes venimeux, et virus, lorsqu’ils sont le produit d’une maladie, comme la rage, la peste, etc.
C’est dans la famille des serpents à crochets qu’on trouve les venins les plus dangereux ; le venin du serpent à sonnette tue en quelques minutes; celui de la vipère, quoique beaucoup moins actif, provoque toujours d’assez graves accidents, si l’on n’a soin de cautériser immédiatement la partie mordue.
Dans le règne végétal, les champignons, les pavots, les ciguës, les euphorbes, les renoncules et une infinité d’autres plantes vénéneuses, donnent lieu à des empoisonnements mortels; plusieurs arbres et arbustes, comme nous l’avons déjà vu, fournissent de violents poisons, surtout en Amérique.
Les poisons les plus communs, tirés du règne minéral, sont les oxydes d’arsenic, de cuivre, d’antimoine et de plomb.
L’acide arsénieux est le poison le plus généralement employé de nos jours par les empoisonneurs, qui, fort heureusement, deviennent de plus en plus rares.
La chimie moderne a découvert quelques poisons d’une énergie, d’une promptitude sans exemple, et que très-probablement ne connurent jamais les anciens.
On place en première ligne l’acide prussique ou cyanhydrique, donnant la mort presque subitement. Ce poison existe dans l’écorce du merisier à grappes, dans les fleurs et les amandes de pécher, etc,. . l’industrie le retire du prussiate de fer. L'acide cyanhydrique, ainsi que l’ont démontré les expériences de Gay-Lussac, de Magendie et autres savants, agit sur l’économie avec une effrayante rapidité; il suffit d’une goutte de cet acide , mise sur une membrane muqueuse ou sur un point de la peau dénudée, pour tuer l’individu en quelques secondes. Magendie et Robert de Rouen ont versé une goutte d’acide cyanhydrique sur la langue d’un chien, et l’animal, après avoir fait deux grandes inspirations , est tombé roide mort comme s’il eût été foudroyé. Des boulettes de mie de pain, pétries avec cet acide, ont été jetées dans la cour de leur laboratoire , et les moineaux venus pour les manger sont tombés morts en les becquetant.
Existe-t-il des antidotes? Les traités de contrepoisons, de remèdes alexipharmaques, alexitères sont infiniment nombreux ; les anciens prétendaient avoir découvert un antidote à chaque poison; mais, en réalité , ces traités ne sont qu'un ramas de formules plus ou moins indigestes, dont l’efficacité n’a presque jamais été reconnue par l’usage. Et ce que l’on dit du fameux Mithridate, roi de Pont qui, s’étant habitué, dès le bas-âge, aux poisons et contre-
poisons, offrait un corps à l’épreuve de toute substance toxique, doit être regardé comme fort douteux. Le corps de Mithridate avait pu se familiariser avec certaines substances délétères , ainsi qu’on habitue peu à peu un malade à des médicaments qui empoisonneraient un individu en santé ; mais, on peut assurer, en général, qu’il est des poisons corrosifs contre lesquels l'habitude ne peut rien, et dont les terribles effets sont une mort inévitable.
Le traitement des poisons n’a réellement été assis sur des bases solides que depuis le jour où, éclairée par l’anatomie physiologique et servie par la chimie, la médecine s’est débarrassée des langes grossiers qui l’entouraient. Notre siècle surtout s’est signalé par de sérieuses études sur cet important sujet, et plusieurs savants, professeurs de nos Facultés, ont consacré leurs veilles, leurs lumières, à composer des traités de toxicologie qui resteront comme des monuments dans la science et comme un bienfait pour l’humanité.