CHAPITRE XXI
DIVERS SECRETS, CONNUS OES ANCIENS, POUR DOMPTER ET RENDRE INOFFENSIFS LES ANIMAUX DANGEREUX.
Du jour où l’homme s’aperçut qu’il pouvait tirer profil de certains animaux , il se mit aussitôt à la recherche des moyens les plus prompts pour les dompter, les domestiquer, et les faire servir à ses besoins, à ses caprices. Parmi ces moyens, les aliments et les boissons narcotiques , la privation du sommeil , la musique, les odeurs et surtout le magnétisme du regard, inspirant la crainte et la terreur, tiennent le premier rang.
Les récits de l’antiquité, sur ce sujet, sont tellement empreints de merveilleux, que les modernes ont refusé d’y ajouter foi et les considèrent comme des fables. L’histoire d’Orphée, de Pandion, de Linus et d'autres fameux musiciens, dont les divins accords civilisaient les hommes demi-sauvages et enchaînaient les bêtes féroces: — les Psylles, les Marses ,
les Ophiogènes qui maniaient impunément les plus dangereux reptiles; — les Ménades qui jouaient avec * , des tigres ; — les Bacchantes qui attelaient des lions à leurs chars pendant les fêtes de Bacchus ; tous ces faits, dont retentit l'antiquité , ne seraient-ils que d’ingénieuses allégories? Il est permis de croire le contraire, et nous sommes encore témoins de nos jours de la puissante action que l’homme exerce sur les animaui ; il ne s’agit que de connaître les moyens employés pour faire cesser toute incrédulité à cet égard.
Personne ne nie que certains animaux soient très-sensibles à la musique; l’expérience le prouve tous les jours : aux doux accords des flûtes, l’éléphant nouvellement tombé au pouvoir de l’homme, oublie son esclavage, et le plaisir qu’il éprouve à les écouter se manifeste par des élans amoureux. — Le morse , le dauphin , nagent autour du navire où l’on fait de la musique , et longtemps après qu’elle a cessé ils le suivent encore. — L’informe hippopotame, le hideux crocodile, aiment les sons guerriers de la trompette et suivent à la nage le tambour qui bat sur les rives du fleuve. — Le cheval s’anime et s’élance au bruit des fanfares. — Le cerf s’arrête ému aux sons lointains du cor et devient victime de la meute acharnée à sa poursuite. — Le lézard sort de son étroite crevasse pour mieux écouter les sons de la flûte ou du flageolet. — Presque tous
les oiseaux chanteurs montrent le plaisir que leur procure la musique, en répétant les airs qu’on leur a appris. — Enfin, les insectes même n’y sont pas ^insensibles; les sons pénétrants de l’harmonica font sortir l’araignée de son trou et la retiennent immobile sur sa toile. — Le bruit d’une tôle agitée, le son d’une bassine de cuivre, arrêtent les essaims d’abeilles qui émigrent, et les forcent à s’arrêter. Le pasteur arcadien Lycétas usait, dit- on, de ce moyen pour attirer autour de sa demeure les essaims fugitifs du voisinage. — De tous les animaux, le chien seul semblerait éprouver des sensations douloureuses aux sons des instruments, surtout des instruments métalliques ; ces sons agissent si violemment sur ses nerfs, qu’il pousse malgré lui des hurlements plaintifs. J’ai eu occasion d'observer, pendant plusieurs années, un chien qui, lorsque midi sonnait à l’horloge, sortait de son chenil et commençait à hurler d’une façon étrange : à chaque coup de marteau sur l’airain, il poussait un cri absolument semblable au cri que lui aurait arraché un vigoureux coup do fouet,
Les substances narcotiques sont en très -grand nombre et leurs effets très-variés, depuis une légère somnolence jusqu’à l’engourdissement le plus profond. En mélangeant ces substances aux aliments ou aux boissons des animaux, il est facile de comprendre que l'état d'assoupissement ou de stupeur qui en ré-
sultera, pourra permettre à l’homme de les approcher sans danger.
C’est aussi par la privation du sommeil, que plusieurs écuyers sont parvenus à dompter les chevaux les plus fougueux.
Les odeurs produisent des effets très-prononcés, et qui se soutiennent pendant un temps plus ou moins long, selon leur nature et leur ténacité. — Les chiens et les chats suivent de même la personne qui a écrasé sous son pied ou entre ses doigts une herbe nommée cataire, dont l’odeur nauséeuse flatte leur odorat. Près du temple de Jupiter, à 01ympie,existaitunecavalede bronze inspirant les plus violents désirs aux chevaux entiers qui en approchaient. Élien et Pausanias nous ont donné le secret du miracle en rapportant que les prêtres du temple frottaient le bronze avec de Yhippomane. — C'était par un semblable artifice que les taureaux s’attroupaient autour de la génisse d'airain, chef-d’œuvre du sculpteur Myron. — Les chasseurs qui veulent attirer les loups, renards et autres animaux, les hommes qui font métier de détourner les chiens pour s’en emparer, portent sur eux un linge imprégné d’odeurs particulières. Tel fut probablement le secret de ces mortels favorisés des dieux , qui entraînaient à leur suite les lions indomptables et les tigres les plus terribles. — Aux premiers sièeles du christianisme, grand nombre de néo-religionnaires furent condamnés à être jetés
dans les arènes pour être dévorés par les bêtes féroces, et plusieurs de ces martyrs se trouvèrent miraculeusement garantis de leurs dents affamées, entre autres sainte Thècle. L’eiplication de ce prodige est ainsi consignée dans les Actes de Thècle et de Paul , apôtre :
« Et comme on avait lâché sur Thècle les fauves les plus redoutables, les femmes qui étaient présentes jetèrent sur elle, l’une du nard, l'autre du cassia, celle-ci divers aromates, celle-là de l’huile parfumée, et les bêtes furent comme accablées de sommeil, elles ne touchèrent point à Thècle. »
Galien prétend que des magiciens sauvèrent plus d’une fois la vie à des malheureux condamnés à être dévorés par 'des animaux carnassiers. Selon lui, il suffisait de frotter le corps du condamné avec de la graisse d’éléphant corrompue; la fétidité de cette onction éloignait les carnassiers les plus affamés. Tertullien fait aussi mention d’un jongleur qui, au moyen du même procédé, défiait les bêtes féroces et se promenait au milieu d’elles sans jamais en être attaqué. — Firmus d’Alexandrie nageait dans le Nil au milieu d’une troupe de crocodiles qui, comme par , respect, n’osaient s’approcher de sa personne et le suivaient à distance. Ce Firmus s’oignait, avant de se jeter dans le Nil, d’une huile fétide dont les crocodiles fuyaient l’odeur. — Les Mexicains se frottent avec une pommade si puante qu’ils peuvent impunément
errer .la nuit dans les forêts, sans craindre l’attaque des carnassiers et des reptiles qui furent à leur approche. — L’odeur de la massue d’Hereule écartait les chiens du temple consacré à ce demi-dieu, à Amyclée. Comme le prodige se renouvela pendant quatorze siècles, il est probable que les desservants du temple avaient soin de renouveler de temps à autre l’odeur dont ils imprégnaient la statue, odeur qui était imperceptible à l’odorat des hommes.
Les Psylles jonglaient avec des serpents venimeux sans jamais en être mordus ; les Marses d’Italie, les Ophyogènes de Chypre, qui prétendaient tirer leur origine d’une nymphe et d'un dragon, formaient des tribus privilégiées, jouissant de l’immunité contre les morsures de toute espèce de serpents. Aristote et Pline ont indiqué plusieurs plantes stupéfiantes ayant la propriété d’engourdir les reptiles, telles que l’aristoloche anguicide, dont se servent encore les Indiens, la grande ciguë, l’huile de laurier, etc. Outre cette immunité, les Psylles, les Marses possédaient la faculté de découvrir le secret asile des serpents et de guérir leurs morsures. On venait de fort loin les consulter, en pareille circonstance, et la plupart des personnes piquées ou mordues s’en retournaient guéries, pourvu toutefois qu’elles se fussent mises entre ’ tes mains des Psylles peu de temps après l’accident. Un des généraux d’Alexandre, mordu par une vipère,
eut recours aux Psylles et s’en retourna parfaitement
guéri. Antoine, apprenant que Cléopâtre 6*élait fait piquer par un aspic, dépécha en toute diligence trois Psyües pour la sauver ; mais ils arrivèrent trop tard, cette reine orgueilleuse et superbe venait de rendre le dernier soupir,
La faculté de découvrir les serpents avec l’odorat se rencontre à un haut degré chez les Indiens et chez les nègres des Antilles ; plusieurs voyageurs en ont été témoins. Le serpent, au dire des nègres, exhale une odeur fade, nauséabonde, très-prononcée pour leur odorat et imperceptible au nôtre. En Égypte, il existe des hommes qui se vouent exclusivement à la chasse des reptiles et les éventent mieux qu'un chien n’éventerait le lièvre ou la perdrix ; ce métier est héréditaire dans leurs familles ; leurs enfants y sont exercés dès le bas âge, et, comme dit le proverbe, chassent de race. Ceci ne doit nullement surprendre; on sait qu’un sens exercé sans cesse acquiert un dé»veloppement prodigieux. '
Les voyageurs Bruce et Marchand se sont assurés que les Indiens et les Égyptiens se prémunissaient contre l’atteinte des serpents en se baignant dans une décoction d'herbes qu’ils tiennent çecrètes et qui sont probablement les mêmes ou les analogues de celles dont se servaient les Psylles,
Les uègres et les sauvages de l’Amérique possèdent depuis longtemps le secret de se rendre invulnérables à la morsure de tout animal venimeux. M. Matis,
peintre distingué, acheta d’un nègre ce secret, et so-^ soumit à l’opération qu’on lui dit être indispensable. Voici comment le nègre opéra : Il fit à M. Matis six petites incisions, deux aux mains, deux aux pieds, et deux sur les côtés de la poitrine ; puis il y introduisit du suc d’une plante appelée guaco. On lui fit également avaler deux cuillerées de ce suc, et on l’avertit qu’il était nécessaire d’en prendre cinq ou six fois par mois la même quantité, s’il voulait conserver sa qualité d’invulnérable; enfin, le nègre termina son opération en donnant à M. Matis deux feuilles de guaco qu’il devait porter sur sa poitrine, parce que cette plante fait fuir les serpents. Cela fait, M. Matis se fit mordre assez fortement par un serpent venimeux et n’en fut nullement incommodé. Les jours suivants, il répéta plusieurs fois cet essai, et il acquit la conviction de son invulnérabilité.
Si ce fait est vrai» ou est en droit de s’étonner que la botanique et la médecine n’aient point signalé la vertu alexitère de cette plante, et n’en aient pas précon>sé et répandu l’usage.
Du reste, tous les serpents ne sont pas venimeux; il en est qui s’apprivoisent avec une grande facilité et qui finissent par devenir d’une familiarité importune. Dans presque tous les temples païens, les prêtres éle- * vaient d’énormes serpents et se promenaient au milieu d’eux pour imposer à la foule ignorante. A Thèbes, à Memphis, outre les serpents, on montrait
d’énormes crocodiles, assez familiers pour venir manger dans la main des prêtres. Ces monstrueux crocodiles, énervés par divers moyens, étaient devenus tout à fait inoffensifs. Ajax, fils d’Oïlée, conserva
longtemps un énorme serpent qui le suivait comme
un chien. Les gardes de Ptolémée Aulètes prirent un serpent monstrueux, et, à force de soins et de persévérance, le rendirent aussi doux qu’un agneau. — Le major Laing a vu dans l’Afrique centrale un serpent qui exécutait, à la voix de son maître, des tours surprenants : il se roulait autoür de son bras, de son cou, se mettait en peloton , sautait ensuite sur une table, dansait, puis s’élançait à la tête du maître, qu’il entourait de, ses replis, de façon à lui former un turban. — Dans la Guyane hollandaise, on trouve des négresses qui ont le pouvoir de charmer les plus gros serpents ; en effet, le reptile descend, à leur voix, de l’arhre où il était caché, et vient se rouler à leurs pieds. Mais tout cela n’a plus rien de merveilleux, puisque nous savons maintenant que les serpents s’apprivoisent et peuvent être conduits à la domesticité. (
Existe-t-il véritablement un antidote contre le venin des serpents? Les uns l’admettent, les autres le nient ; les personnes plus réfléchies n’osent se prononcer et attendent de la science et de l'expérience la solution de cette question importante. — Les premiers disent que cet antidote était un des secrets
conservés dans les temples d’Egypte ; ils citent à l’appui Orphée qui, piqué par un serpent très-dangereux, fut guéri presque miraculeusement; et si sa chère Eurydice mourut d’une sémblable piqûre, c’est que le poète ne se trouvait point auprès d’elle pour lui administrer le remède. Ils citent encore les Psylles, les Ophyogènes et le§ Marses qui se faisaient mordre par les reptiles les plus venimeux, sans qu’il en résultât le moindre accident et qui, au rapport de Pline , d’Aristote et de Sénèque , guérissaient parfaitement, nous l’avons déjà dit, toute espèce de morsure et de piqûre venimeuses. — Leurs antagonistes répondent que les Psylles, les Ophiogènes, les Marses et autres guérisseurs de plaies envenimées, n’étaient que d’habiles jongleurs dont le secret consistait à arracher la dent creuse du serpent où se trouve logée la vésicule qui contient le venin ; ou bien encore à les forcer à mordre plusieurs fois dans un morceau de viande coriace de façon à épuiser cette vésicule. Cela fait, le reptile cessait d’être dangereux, les jongleurs pouvaient les manier et s’en faire mordre impunément.
Le fait historique suivant semblerait cependant prouver que les anciens avaient un moyen d’arrêter la marche du venin des reptiles et d’en neutraliser les effets . L’empereur Héliogabale, voulant s’assurer si les Marses possédaient réellement le secret de fasciner lés serpents et de guérir leurs morsures, donna un
jour l’ordre de recueillir tous les reptiles avec lesquels
jouaient ces jongleurs, et les fit jeter dans le Cirque au moment où des milliers de spectateurs s’y pressaient. Un grand nombre de personnes périrent des morsures de ces reptiles ; il n’y eut que celles traitées par les Marses qui purent échapper à une mort inévitable.
Chez les Indiens et les Chinois on voit, de nos jours, dit-on, des hommes qui, pour montrer que leur antidote contre les morsures de serpents est exempt de charlatanisme, se font mordre par une vipère et laissent agir le veniii pendant un certain temps; lorsque la partie mordue s’enfle et prend une teinte violacée, ils appliquent le remède ; aussitôt les rapides effets du venin s’arrêtent et quelques heures suffisent pour que la plaie revienne à son état primitif. Malgré les historiens et les voyageurs qui attestent ce fait, comme témoins oculaires, nous n’osons lui donner pleine confiance ; car, le secret de combattre un poison déjà si avancé dans ses progrès, est trop merveilleux pour qu’on l’accepte sans examen. Nous avouons toutefois que ces cures ne sont pas impossibles, et que si les propriétés du guaco, dont nous avons parlé précédemment, sont réelles , cette plante serait te véritable antidote contre la morsure des serpenta,
Parmi les moyens employés pour dompter les animaux» l'influence du regard tient peut-être le premier rang* Tout porte à croire que ce moyen était connu
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dans l'antiquité et que la classe sacerdotale le mit au nombre des secrets qui servaient à consolider sa puis» sance. Une foule d’exemples de lions, de tigres et autres grands carnassiers vaincus et soumis à la volonté de l’homme, attestent l’influence du regard. Depuis les expériences mesméricnnes, on a donné le nom de magnétisme du regard à cette influence merveilleuse, et notre siècle a été souvent témoin des prodiges opérés par certains hommes, vrais dompteurs de bêtes féroces; les Martin, les Yan Hamburg, les Carter, etc. Ce dernier surtout était parvenu à dominer ses animaux d’une manière surprenante; il s’en faisait obéir au moindre geste et les frappait même sans qu’ils osassent se révolter, tant était grande la crainte qu’il avait su leur inspirer.
Cette puissance du regard, tantôt intolérable et terrible, tantôt douce et bienfaisante, dépend de la forme et de la couleur des yeux. Les faisceaux lumineux qu’envoie un objet à l’œil fixé sur lui, ne pénètrent pas tous au fond de cet organe; la rétine reçoit seulement les faisceaux nécessaires à la peinture de l’objet; les autres faisceaux sont réfléchis par la sclérotique et renvoyés selon un angle semblable à l’angle d’incidence. De cette réflexion résulte le pinceau lumineux ou magnétique qui va opérer la fascination sur un œil étranger. Les yeux ronds à reflets verdâtres sont les plus puissants à inspirer la crainte, l’effroi et à faire baisser le regard qulose se ûxer sur eux. Les
yeux de Carter, en colère contre son tigre, s'illuminaient d’une légère phosphorescence, et le tigre aussitôt se couchait comme s’il eût craint un châtiment. Nous renvoyons le lecteur à notre ouvrage intitulé : Mystères du Sommeil et du Magnétisme , où se trouve traitée, avec tous les détails qu’elle mérite, la grand c question du magnétisme du regard.