BREUVAGES MAGIQUES, PHILTRES, HIPPOMANES, TALISMANS, AMULETTES
SECTION PREMIERE
DM9 PHILTRES
Philtre, de aimer, désignait certaines préparations dont on usait fréquemment autrefois, dans le but de s’attirer l’affection d'une personne indifférente, ou pour s’exciter soi-même à l’amour. Ces préparations irritantes, souvent vénéneuses, qui enflammaient les organes et causaient de graves désordres dans l’économie, étaient un monstrueux amalgame de substances plus ou moins dégoûtantes, telles que les excréments et l’urine d'animaux lascifs; la corne râpée du bouc et la fiente du pigeon; la laitance dm crapaud ; le fiel des reptiles et de certains poissous ; des rognures d’ougles, de poils, etc. Pour ren-
dre le philtre plus efficace, on y ajoutait les sucs de la mandragore, de l’euphorbe, de l’assa-fœlida, de la vulvaire et d’autres plantes nauseuses. Le musc, l’ambre, le casloréum, le borax, entraient aussi dans ces compositions ; enfin, on se servit de la poudre des lampyres ou verts luisants, des scarabées noirs qui contiennent du phosphore et de celle des cantharides qu’on ne saurait prendre impunément.
L’antiquité fournit de nombreux exemples des funestes effets causés par ces préparations aphrodisiaques.— Le voluptueux Lucullus, qui recherchait tous les moyens d'exciter ses sens blasés, ne trouva qu’une mort douloureuse dans les philtres de Lesbina son esclave. — Le poète Lucrèce fut littéralement empoisonné par les philtres que lui faisait prendre, à son insu sa maîtresse Lucilia. — L’on attribue le honteux délire et les folies sanguinaires de Caligula aux ardentes potions que lui donnait Cœsonie.
Faustine, femme de l’empereur Marcus-Aurélius, s’éprit d’une passion si violente pour un gladiateur, qu’elle ne pouvait se passer de cet esclave, et tombait dans une langueur, alarmante lorsqu’on l’en éloignait. L’empereur, instruit de cette honteuse passion, fit assembler un grand nombre d’astrologues et de médecins pour qu’ils trouvassent les moyens d’éteindre les feux criminels de l’impératrice. Après plusieurs jours de graves consultations, les savants découvrirent un remède infaillible : c’était de com-
poser un philtre avec le sang corrompu et la raclure d’ongles du gladiateur. La prescription s’exécuta. Faustine but le philtre et fut aussitôt guérie de son amour. Mais les personnes sensées qui n’ajoutent point foi à la vertu des philtres, expliquent cette guérison par la mort du gladiateur qui fut sacrifié à la dignité impériale.
Eusébius cite un gouverneur d’Égypte qui, ayant eu la folie de vouloir être amoureux à l’âge des vieillards, mourut victime d’un philtre.
Ferdinand le Catholique, après avoir bu un breuvage aphrodisiaque, éprouva d’atroces douleurs d’entrailles, et Germaine de Foix, son épouse, qui le lui avait donné pour ranimer ses forces, eut la douleur de le voir mourir de consomption.
La fougueuse Brunehaut connaissait, dit-on, des philtres infaillibles qu’elle faisait prendre aux hommes dont elle ambitionnait l’amour.
Le médecin Langius rapporte qu’un jeune homme, ayant mangé la moitié d’un citron que venait de lui donner une femme, sentit subitement pour elle une passion effrénée. Cette fièvre d’amour durait une heure chaque jour, et, pendant cette heure, le malheureux jeune homme se trouvait dans un état d’exaltation délirante à faire craindre pour sa vie. Le mal empirait sans cesse, lorsque Langius en opéra la guérison , dit-il , par des moyens qu’il ne fait point connaître.
Dans quelques provinces d’Allemagne, les femmes recueillent et conservent soigneusement le cordon ombilical de leurs» enfants, pour en composer une poudre précieuse dont elles se servent dans l’occasion. Ces bonnes femmes prétendent que la poudre eu question, mise dans un verre de vin , enflamme d’amour le cœur de la personne qui la boit; par ce moyen elles espèrent procurer d’excellents partis à leurs enfants.
Le philosophe Vanhelmont disait connaître une herbe qui, préalablement échauffée dans le creux de la main, et puis déposée dans la main d’une autre personne de sexe différent, portait l’incendie au fond du cœur de cette personne. Le même philosophe possédait des recettes infaillibles pour se faire suivre des ehlens, des oiseaux, etc. , et même des femmes ! 1 1 mais, relativementà ces dernières, il ne voulut jamais en faire usage. Yoici comment il explique l’action des philtres: « C’est, dit-il, parce que le breuvage imprégné d’un ferment magnétique de la personne qui veut se faire aimer, agit magnétiquement sur les nerfs de l’autre personne et la force a l'amour. » Il ajoute pourtant que certains philtres, vendus par les charlatans, occasionnent souvent un dérangement grave dans les fonctions intellectuelles, quelquefois la folie et la mort.
Les philtres se donnaient aussi sous forme d’onguents, de pommades, de poudres et de parfums; ces
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derniers surtout furent employés par les femmes, dès la plus haute antiquité, pour s'attirer l’amour des hommes. Prosper Alpin, dans sa médecine des Égyptiens , indique plusieurs parfums dont la puissance aphrodisiaque était avérée. Saint Paul reprochait aux femmes d'Éphèse et de Corinthe de s’en servir dans ce but. Le philosophe Sénèque et Saint Jérôme invectivaient les dames romaines sur l’abus qu’elles faisaient , dans leur toilette , d'ambre , de musc et d’autres parfums attrayants. Voyez, à ce sujet, l’article Aphrodisiaques de l’ Hygiène du mariage, et l’article Parfums de Y Histoire des parfums et des fleurs , où ces matières sont traitées avec tous les détails qu’elles comportent.
Les anciennes pharmacopées sont pleines de ces philtres ou préparations aphrodisiaques , dont la plupart sont absurdes, inertes ou dangereux. Les philtres abondent également dans ces vieux livres où se trouvent entassés des secrets absurdes et d’indigestes formules, aujourd’hui tombés dans un juste oubli.
SECTION' n.
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Puis qu’il existait des recettes pour allumer l’amour, on devait aussi en avoir pour l’éteindre. En effet, on
trouve dans les mêmes ouvrages un grand nombre de préparations anaphrodùiaques, très-employées jadis, et dont l’usage s’est perpétué jusqu’à nos jours. Ainsi l’on a reconnu que les breuvages composés d’herbes narcotiques, de ciguë, de coquelicot, de nymphéa, etc, qu’une nourriture exclusivement végétale et des boissons préparées avec les semences froides ou avec des fruits acides, étaient propres à éteindre les violentes ardeurs de l’amour et à plonger le corps dans cet état d’assoupissement que l’on appelle indifférence , anaphrodisie. Si, dans Athènes autrefois, les vierges consacrées à Diane et à Minerve trouvaient le calme des sens sur un lit de feuillage d ’agnus castus ; à Rome, si les vestales s’endormaient tranquilles sur un oreiller garni de chèvrefeuilles; dans nos cloîtres modernes, plus d’une jeune recluse a senti s’éteindre dans son cœur les flammes naissantes de l’amour, sous la glaciale influence des boissons de nénuphar , et surtout de la saignée (1).
Mais toutes ces recettes n’étaient rien en comparaison des secrets que possédaient certains individus surnommés loueurs d' aiguillettes. Ces individus, extrêmement redoutés, se rencontraient, chez les anciens peuples, parmi les magiciens. On les retrouve, chez les nations modernes, dans la classe des sorciers.
(1) A ce sujet, nous renvoyons encore le lecteur à notre Hygiène du Mariage.
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L’étrange pouvoir qu’on leur accordait de frapper d’atonie les organes de la reproduction, prenait généralement sa source dans la terreur qu’ils inspiraient; car, c'était presque toujours par des menaces, par de mystérieuses paroles ou des pratiques superstitieuses qu’ils maléftciaient, ligaturaient , nouaient les amants et les époux. Comme la forte appréhension d’un mal prédispose à le gagner, il arrivait souvent que ces charlatans réussissaient.
Les noueurs d’aiguillettes n’exerçaient point leur art formidable sur le vulgaire seulement , ils s’attaquaient aux grands, aux princes et même aux rois.
Amasis, Néron, Honorius furent impitoyablement liés; Théodoric, Charlemagne, Pierre de Castille et d’autres rois du moyen âge le furent également. Dans les cours d’Italie, de France et d’Espagne, ces terribles ligatures firent souvent le désespoir des chevaliers et des dames.
Les anciens Parlements ne plaisantaient pas sur cet article : ils condamnaient au gibet les malheureux accusés d’avoir, par leurs maléfices, troublé ou empêché les doux mystères de l’hyménée.
En 1582, le Parlement de Paris condamna à être brûlé vif le savetier Abel de la Rue, pour avoir noué l’aiguillette à plusieurs jeunes mariés, et notamment 1 à Jean Moreau, seigneur de Coulommiers. Le malheureux savetier fit appel au Parlement de Rouen, qui, pour les mêmes motifs, mais usant d’indulgence,
le condamna seulement à être pendu d’abord et brûlé ensuite. Cet arrêt s’exécuta le 23 juillet de ladite année sur la place de Coulommiers.
Pareil arrêt fut rendu à la Cour de Riom contre Vidai de la Porte, lequel, par ses maléfices, incantations et pratiques infernales, avait non-seulement noué l’aiguillette à beaucoup de jeunes garçons de sa commune, mais encore à nombre de chiens, chats et autres animaux domestiques, de telle sorte qu’on craignit un instant que la propagation de ces bêtes ne fût arrêtée; ce qui avait ameuté contre Vidal tous les habitants du canton.
La ville de Bordeaux vit brûler, en 1618, un de ces noueurs d’aiguillettes.
Les démonologues Bodin, del Rio, Sprenger, Crespet et autres parfaitement versés dan^cette matière, détaillent très-sérieusement les divers secrets dont usaient ces malfaiteurs pour nouer les aiguillettes j ils signalent les deux suivants comme étant les plus dangereux :
Le noueur se tenait, pendant la célébration du mariage, à la porte de l’église, avec une petite corde de lin ou desoie. Attentif aux divers mouvements du prêtre, il commençait par faire un noeud à sa corde et se signait de la main gauche en disant ; ribal; — > puis, un second noeud et un second signe de croif accompagné du mot nobal ; — enfin, au moment oü le prêtre passait l’anneau nuptial aux jeunes mariés,
il faisait un troisième nœud, un dernier signe de croix, et prononçait en grinçant des dents : vamrbi ; alors le charme était complet.
L’autre moyen était d’une exécution plus difficile. Il s’agissait d’attaquer et de prendre un loup, de lui enlever son aiguillette, de la nouer avec un fil de plomb et de la jeter sur le passage des jeunes mariés lorsqu’ils revenaient de l’église. Ce procédé, réputé infaillible, ne s’employait que pour nouer les personnes de haut rang.
Après bien des recherches , quelques hommes habiles parvinrent à trouver des remèdes contre ces maléfices, et le docte Thiers, qui a écrit plusieurs volumes sur cette matière, en compte vingt-deux plus ou moins efficaces. Nous nous contenterons d’en citer quelques-uns.
Mettre du sel dans sa pôche ou dans ses souliers.
Porter sur soi le foie confit d’nn pivert et passer trois fois sa main gauche sous le ventre d’un âne.
Le jour des noces, mettre deux chemises à l'envers, et, pendant la cérémonie du mariage, tenir continuellement le pouce gauche plié dans la paume de la main.
Frotter avec de la graisse de vieui loup les pieds du lit nuptial, etc., etc...
On pourrait peut-être croire que de telles puérilités n'avaient cours que parmi les classes ignorantes de la société et dans des siècles barbares ; mais, qu’on
se détrompe, les hommes les plus marquants y ont cru de bonne foi. Théocrite et Virgile nous apprennent que les vieux bergers de Sicile s’amusaient à nouer l’aiguillette des jeunes gens. Hérodote, Arnobe, Synésius et une foule d’historiens célèbres , auxquels on peut adjoindre plusieurs Pères de l’Église, nous ont laissé de très-longs détails sur cette terrible ligature et sur les moyens de la conjurer.
« L’Église a toujours reconnu le pouvoir dos noueurs d’aiguillettes, dit l’intéressant auteur des Erreurs et Préjugés ; les conciles provinciaux do Milan, de Tours, les synodes du mont Cassin, de Ferrare, et le clergé de France assemblé à Melun en 1579, les pnt frappés d’anathème. On trouve dans plusieurs rituels la manière dont il faut s’y prendre pour se garantir ou se guérir des maléfices des noueurs d’aiguillettes , et le cardinal du Perron, homme expert et bien intentionné, fit insérer dans le rituel d’Évreux de fort sages avis pour sauver les habitants de son diocèse. On remarque avec plaisir la même prévoyance dans les statuts synodaux de Lyon, de Tours, de Sens, de Narbonne, de Bourges, de Troie, d'Orléans et de plusieurs autres églises célèbres; enfin, saint Augustin, saint Thomas et Pierre Lombard, le maître des sentences, reconnaissent positivement qu'on peut lier l’aiguillette et troubler les époux dans leurs plaisirs les plus chers. »
SECTION IIL