THÉURGIE - THAUMATURGIE
Théurgie. — L’antiquité considérait la théurgie comme une science divine, ainsi que l’indique son étymologie (e$of ipyiv, ouvrage de Dieu). Cette sorte de magie consistait à recourir aux génies bienfaisants pour produire des effets surnaturels ou supérieurs aux forces de l’homme. Le but de la théurgie était de perfectionner l’esprit et de rendre l’âme plus pure, en développant les hautes facultés de l’intelligence au détriment des instincts grossiers.
Aristophane attribue à Orphée les premières formules théurgiques dont il avait puisé la substance dans les temples égyptiens. Ces formules enseignaient comment il fallait servir les dieux et les apaiser lors* qu’ils étaient irrités; comment on expiait les crimes, comment on guérissait les maladies du corps et de l’àme.
La formule suivante, conservée par Plotin, reste
comme preuve de la pureté des sentiments des théurgistes :
« Marchez dans la voie de la justice; adorez le seul maître de l’univers ; il est un, il est seul, il existe par lui-même; tous les êtres lui doivent leur existence; il agit dans eux et par eux ; il voit tout et n’a jamais été vu par des yeux mortels. »
Le prêtre théurgiste devait être irréprochable dans ses mœurs et sa conduite ; avant d’entrer en fonctions, il était nécessaire qu’il s’y préparât par des jeûnes, des prières et diverses mortifications; alors seulement il lui était permis d’entrer dans le sanctuaire du temple, où son esprit, dégagé de toute idée terrestre, s’éclairait aux lumières de la science divine.
Mais à mesure que l’initiation théurgique s’éloignait de son berceau, la pureté des formules primitives s’altérait par la substitution de mots nouveaux qu’on ajoutait pour remplacer ceux qu’on retranchait; de telle sorte que les formules théurgiques des Grecs différaient notablement de celles des Égyptiens, et que celles des Romains, selon Jamblique, n’étaient plus qu’un monstrueux mélange de mots égyptiens, grecs et latins formant un langage bizarre que les initiés seuls pouvaient comprendre; plus tard, ces formules devinrent inintelligibles.
Thaumaturgie. — Le nombre toujours croissant des faits prodigieux que les païens opposaient aux
néo- croyants, obligèrent ceux-ci (j’étab)ir une dis— tinclion entre les prodiges opérés par leurs antagonistes et les prodiges faits par eux, œuvçe lopte divine. Le mot théurgie ne pouvait plus leur convenir, puisque les païens s’en servaient; ils créèrent donc celui de thaumaturgie (e«0pa, miracle, et ipyà*, ouvrage), qui devait désormais s’opposer à une confusion entre les prodiges des uns et les miracles des autres. En conséquence, il fut démontré que les ' païens n’avaient que des prestidigitateurs ou magiciens opérant par prestiges, tandis que les Nazaréens seuls possédaient des thaumaturges, ou êtres privilégiés opérant par miracles. Le prestige n’était qu’une illusiop des sens produite par l’habileté du jongleur;
— le miracle , au contraire, ne pouvait s’opérer qup par l’intervention d’une puissance surnaturelle; ce dernier était, en un mot, le bouleversement des lois de la
nature, ou, pour le moins, une suspension de ces lois pendant un temps plus ou moins long. Ain?i, le retour à la vie d’un cadavre en pleine putréfaction ;
— le soleil arrêté dans sa course ; — Jonas avalé par une baleine dont l’étroit gosier pe peut donner passage qu’à de très-petits poissons ; ?pp séjour pepdaqt soixante-liuit heures <Jan? le yeptre du cétacé, qui, après ce temps, le rend plein de santé à ses amis; — l’histoire de la fournaise arfjpnte dont trois jeunes hommes SPrtèrPht, après une heure d’épreuve, aussi frais que s', il? étaient sortis jd’up bain froid ; — le
passage de la mer à pied sec, etc. , tous ces faits sont des miracles; car ils nécessitent un bouleversement dans l’ordre de la nature, une suspension des lois éternelles.
Nous ne discuterons point sur l’impossibilité de ces faits; de plus savants que nous ont déjà traité cette question, qui, d’ailleurs, n’entre point dans notre sujet. Nous ferons observer seulement que l’histoire do tous les peuples renferme de nombreux exemples de magie divine; et l’on pourrait peut-être avancer que l’ancienne théurgie fut plus féconde en miracles que notre thaumaturgie.
Les Chaldéens disaient aux mages de l’Inde : « Nos prodiges surpassent les vôtres. » — Les prêtres égyptiens tenaient le même langage aux Chaldéens. — Les Grecs répondaient aux Égyptiens, qui vantaient leurs miracles : « Nous avouons que nous tenons de vous la science théurgique, mais vous ne pouvez nier que nous vous ayons surpassés de beaucoup à cet - egard. En effet, si vos dieux se montrent de temps à autre à vos regards , les nôtres, plus familiers sans doute, nous visitent tous les jours. — Si vous nous offrez quelques résurrections, nous autres Grecs nous les comptons par centaines. — Quant aux métamorphoses, vous n’oseriez les comparer aux nôtres, ni pour le nombre ni pour la variété. »
Du reste, si l’on soumet à l’examen la plupart des prodiges opérés par les thaumaturges des différents
peuples, on s’aperçoit bientôt qu’ils sont les mômes ou qu’ils offrent une grande analogie entre eux. Ainsi, la source que fait jaillir Moïse d’un coup de sa baguette du rocher d’Horeb, n’était que la répétition de ce que Bacchus avait fait avant lui, en frappant la terre de son thyrse. Atalante avait également fait jaillir une fontaine d’un rocher en le frappant de sa lance. — La verge du législateur des Hébreux, fichée en terre et prenant racine ; — le bâton de Polycarpe, prenant racine et devenant un superbe cerisier, ne sont aussi que des copies de la massue d’Hercule, qui, plantée sur un coteau, s’était transformée en un olivier superbe. Ainsi donc, tous les prodiges des temps anciens se ressemblaient. Si nous passons aux temps plus modernes, nous voyons à peu près les mêmes choses. Les statues qui pleurent, qui suent; les ânes qui parlent, les âmes des trépassés qui reviennent demander des prières, le sang coagulé qui se liquéfie sans qu’on y touche, etc., etc., ne sont plus aujourd’hui que des tours de physique amusante ; tandis qu’aulrefois, et ce temps n’est pas très-éloigné de nous, la foule acceptait tous ces faits avec crédulité.
Pendant le temps qu’il faisait subir à son peuple d’importantes réformes, Pierre le Grand, ayant appris qu’une image, peinte sur bois, versait de grosses larmes pour témoigner de son mécontentement des réformes qu’il opérait, fit signifier aux moines possesseurs de l’image qu’ils eussent à faire cesser le mi-
racle, sons peine d’être tous pendus. Les moines savaient que le czar était homme de parole ; ils craignirent pour leur vie, et l’image ne pleura plus.
Sous le premier Empire, le général Championnet occupait la ville de Naples avec un faiblô corps de troupes. A l’instigation anglaise, une conspiration se trama contre la vie des Français, et devait éclater le jour de Saint-Janvier. Le prétexte était celui-ci : — Tous les ans, à la même époque, le sang de saint Janvier, recueilli dans une fiole, est exposé, complètement figé, aux yeux de la multitude. Tous les regards sont fixés sur la fiole; on attend dans un profond silence Soudain, le sang se liquéfie sans qu’on y
touche, et la foule pousse des cris de joie, car c’est bon signe. Lorsqu’au contraire la liquéfaction n’a pas lieu, c’est mauvais signe; le ciel est irrité. Or, cette année-là, le saint devait se montrer irrité contre les Français, en laissant son sang congelé. Championnet éventa fort heureusement la conspiration ; il se rendit sur-le-champ au lieu où le sang devait être exposé, et dit tout bas à l’exposant, en lui montrant la gueule d’un pistolet : « Si le sang tarde à se liquéfier, je te brûle la cervelle sur place. Tu m’as entendu?... »
Le sang se liquéfia presque aussitôt, parce que le général ne parlait jamais en vain, et la conspiration avorta.
Le liquide contenu dans la fiole, passant pour le
sang de saiDt Janvier est un mélange d’éther sulfurique et de spermaceti coloré en rouge avecdel'orcanette. Ce liquide reste figé à dix degrés au-dessus de zéro; il se liquéfie à quinze et bouillonne à vingt degrés.
On ferait des volumes fort amusants, si l’on réunissait tous les faits de celte nature ; car, en tous temps et chez tous les peuples, on les retrouve plus ou moins bien habillés. La passion des hommes pour le merveilleux, et les fripons qui s’empressent d’exploiter ce côté faible de l’humanité, ont existé partout et toujours ; ce qui a donné lieu au proverbe : « Les prodiges et miracles modernes sont renouvelés des anciens. »
« Le charlatanisme, l’escamotage, si l’on me permet d'eai ployer ce mot, ditEusèbe de Salverte, ont certainement joué un grand rôle dans ..les œuvres ,tbaumaturgiques. Les tours d’adresse , quelquefois très-surprenants que font sur nos théâtres nos habiles .prestidigitateurs modernes, ont souvent pour principe des faits physiques et chimiques. Pour le grossier charlatan, le secret de ces prestiges n’est qu’une scrio de recettes; pour les. hommes instruits, ces recettes dérivent d'une vraie science : voilà ce que nous retrouvons dans, les temples, aussitôt que les lumières historiques nous.permettent d’y pénétrer »
Tous les miracles qui n’appartenaient pas à l’ardresse ou à. l’imposture étaient. les, fruits de cette
science occulte ; c’étaient, en un mot, de véritables expériences de physique. Les formules au moyen desquelles on en assurait le succès durent faire partie de l’enseignement sacerdotal. Si les thaumaturges modernes, entourés de spectateurs trop éclairés, se refusent à opérer des miracles, c'est qu’ils savent que le temps des miracles est passé. Nous sommes aujourd’hui trop éclairés pour y croire. En d’autres termes : ce qui formait une science secrète, uniquement réservée à une classe privilégiée, est rentré
dans le domaine des sciences accessibles à tous les
esprits.
Enfin, le dernier résultat de la thaumaturgie fut qu’à force de voir et d'entendre raconter des choses merveilleuses, les peuples finirent par s’y habituer et à les regarder comme des choses ordinaires : l’habitude use tout. Alors, les prodiges, les miracles, si fréquents chez les anciens, diminuèrent peu à peu, tombèrent en discrédit, devinrent de plus en plus rares, et la thaumaturgie, qui avait jeté tant d’éclat, s’éclipsa sans retour devant les lumières de la civilisation moderne.