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MAGIE NOIRE OU GOÉTIE

Les philosophes Plotin, Porphyre et .Jamblique définissent la goétie : l’art d’évoquer les esprits infernaux pour porter la désolation parmi les hommes. Mais on peut embrasser sous cette dénomination tout ce qui se rattache à l’art chimérique des magiciens de tous les âges, de tous les peuples, espèces de fous ou de gens mal intentionnés qui prétendaient tenir leur savoir d’une puissance occulte.

En compulsant les annales des superstitions humaines, on rencontre sur tous les points duglobe cette classe de fous, d’illuminés et d’imposteurs dont les pratiques mystérieuses, bizarres, quelquefois infâmes, imposaient au vulgaire ignorant. Selon les époques et les peuples, le nom de ces magiciens change, mais les pratiques et le but sont constamment les mêmes :

inspirer la crainte, tromper pour s’enrichir, dominer les hommes en les abrutissant.

C’était pendant les nuits profondes et orageuses, dans les lieux retirés auxquels s’attachaient d’effrayants souvenirs, que les goétiens opéraient leurs incantations. Ils s'entouraient d’un appareil lugubre, propre à inspirer la terreur, et poussaient des cris lamentables ; ils violaient les tombeaux, s’emparaient des cadavres et fouillaient dans leurs viscères pour prendre les ingrédients qui entraient dans la composition de leurs charmes, de leurs maléfices. Ils se servaient d’herbes vénéneuses, de substances plus ou moins dégoûtantes, et allaient même jusqu'à égorger des enfants dont le sang donnait plus de force à leurs incantations. On leur supposait le pouvoir do jeter des sorts sur les hommes et les animaux, de les frapper de maladies ou de mort, d’intervertir l’ordre de la nature, de bouleverser les éléments, les saisons, d’intercepter ou de refroidir les rayons du soleil, de faire sécher sur pied les moissons, de s’opposer à la maturité des fruits, etc., etc., etc.

Où placer le berceau de la magie noire ? Nous pensons, avec l’érudit Tiedemann, que cette magie a pu se développer isolément au sein de tontes les sociétés, par la raison qu’il y eut toujours des ambitieux, d’adroits jongleurs et des gens superstitieux, autrement dit des fripons et des dupes.

Qu’induire de cette croyance générale à la magie,

î àila-sorç«I)erie, 6inon que le consentement nuanioae des peuples n’est point: une preuve! (infaillible de vé- .ttHo. Ges lêlres étaient profondément redoutés, on -craignait,, Jeun approche et on satisfaisait à l’iqsjant *- à leurs i (.exigences dans la crainte d’encourir, leur .«flelère.

Noua avon^déjà-felatéde fait historique signalant,

• parmi les anciens peuples, les Chaldéens compie particulièrement adonnés à la goétie; les Égyptiens l’apprirent d’eux et, en peu de temps,, devinrent fort habiles , dans, l’art des évocations et,, des prestiges. Esclave» de$’ Égyptiens, les Hébreux reçurent des leçons de leurs maîtres, et bientôt la magie fit de tels progrès parmi le peuple d’Israël, que Moïse, effrayé de son extension et pour en arrêter les progrès, ordonna qu’on lapidât hommes et femmes qui sc livreraient à cet abominable métier. (Lkvitiqüe, chapj xx.)

La Grèce, l’Italie etfes, Gaules reçurent de l'Égypte . leurs sciences, leurs arts, leur religion, et par conséquent les superstitions qui y étaient attachées. Nous allons voir que l’art divinatoire fit, en Grèce, d’immenses progrès ; le nombre des oracles, des devins, pythies et magiciennes fut réellement prodigieux. On croyait alors que certains hpnp,mes privilégiés pou- .-iVaienVfaire violencp aux dieux et que le mortel peut châtier l’idole quLrefdfiediéxaucer. sa prière. Lorsque -rle», sacrifices ét^i^it d.^ni.Wistre augure, les Grecs

les recommençaient pour contraindre les dieuxàleur être favorables. Les Orphiques prétendaient qu’on pouvait non-seulement obtenir du ciel le pardon de tous ses crimes, mais encore contraindre les immortels aux volontés humaines. La même croyance existait chez les Romains : Pline, Tite-Live et Denys d’IIalicarnasse ont transmis plusieurs anecdotes qui prouvent que les décrets divins pouvaient être changés ou éludés par le savoir-faire des prêtres. La ruse d’un augure arrêtait ou changeait la volonté des dieux ; c’est ce que Pline démontre, en représentant Jupiter contraint, par les conjurations puissantes de Picus et de Faune, à quitter l’Olympe pour venir sur terre enseigner à Numa Pompilius l’art des prodiges. — Dans Lucain et Stace, on trouve des menaces adressées aux mânes pour accélérer leur obéissance. — Sous le’ règne de l'empereur Julien, Chrysanlhe et Maxime çont invitps par ce prince à se rendre à sa cour ; jnais, comme ils ne rencontrent que des présages sinistres, obligeons, disent-ils, obligeons les dieux à vouloir ce que nous voulons; et ils recommencent les opérations théurgiques. Ces idées étaient tellement enracinées dans l’ancienne civilisation, que les hommes les plus éminents y croyaient de bonne foi.

La persuasion que la volonté des dieux peut être brisée par l’énergique volonté de certains hommes, so trouve aussi chez les Perses, les Gaulois, les Germains, les Celtes, les Armoricains et autres anciens

peuples. Les druides se servaient de paroles magiques pour se rendre invulnérables, pour arrêter les progrès d’un incendie, pour exciter ou calmer les tempêtes, pour troubler la raison de leurs ennemis. — Les drottesou magiciens de l’Armorique prétendaient ressusciter les morts au moyen de paroles mystérieuses; ils assuraient pouvoir donner ou guérir toutes sortes de maladies. On trouve dans VHavamaal Scandinave ce curieux passage :

« Savez-vous, y dit Odin, comment on doit écrire les runes, les expliquer, éprouver leurs vertus? Je sais des paroles que nul enfant des hommes île connaît ; des paroles qui chassent la plainte, les souffrances et les chagrins. J’en sais qui émoussent le tranchant des armes, qui brisent les plus fortes chaînes, qui apaisent l’orage et ramènent la sérénité au ciel ; j’arrête les vents qui poussent les nuages, et d’un regard je puis calmer la mer irritée. Quand je trace des caractères sacrés, les habitants des tombeaux se réveillent et viennent à moi. Si je répands de l’eau sur l’enfant nouveau-né, le fer ne peut plus rien contre lui. Je dévoile la nature des dieux, des génies et des hommes; j’éveille le désir dans le cœur de la vierge la plus chaste; je sais inspirer l’amour ou la haine ; rendre les femmes fécondes ou stériles ; je puis redoubler ou abattre le courage des guerriers..... »

Chez les peuples du Latium, les augures préten-

daient aussi, en se servant de paroles magiques, pouvoir enchaîner les vents, calmer la tempête, diriger la foudre, enlever aux serpents leur venin, et, ce qui est plus fort, décrocher la lune du firmament pour la faire descendre sur terre.

Les Scythes avaient aussi leurs magiciens qui opéraient les mêmes prodiges que ceux des autres peuples; néanmoins, il faut le dire à leur louange, ces enchanteurs étaient bien moins nombreux chez eux que chez les autres nations.

Si nous remontons les âges, nous voyons, aux temps héroïques de la Grèce, la magicienne Circé composer des breuvages dont le pouvoir métamorphose les compagnons d’Ulysse en animaux immondes; fait allégorique, dont le vrai sens signifie que Circé composait, avec certaines plantes, un breuvage dont l’action sur le cerveau avait pour résultat la suspension momentanée de la raison et de la volonté (1). Mais ce fut surtout dans l’art des empoisonnements qu’excella cette magicienne. Le premier essai qu’elle fit de ses compositions fut sur son mari, ce qui la rendit si odieuse dans sa contrée, qu’elle se vit forcée de prendre la fuite. Elle changea, dit-on, Scylla en monstre marin, et Picus, roi d'Italie, en pivert.

(1) Voir l’ouvrage intitulé : Mystères du Sommeil et du Magnétisme, où se trouvent les pratiques au moyen desquelles on arrive enlever & un sujet son individualité.

Ulysse lui-même, plus hetireux que ses' compagnons, n’échappa aux enchantements delà magièièhnë qu'au moyen d’une plante nommée moly que Minerve lui avait donnée comme préservatif.

Médée était aussi très-savante dans la connaissance dés plantes ; elle parvint S rajeunir ÉsbW,v o\ï du moins à prolonger son existence au delà dti têrme naturel. De même que Circé, elle devint une célébré empoisonneuse. Euripide lui attribue différents meurtres, entre autres ceux de Créon, d’Absyrte et de Pélias ; il l’accuse, en outre, d’avoir empoisonné sa propre fille. L’historien Diodore de Sicile nous dépeint Circé et Médée comme deux goétiennes redoutables, inspirant l’épouvanie et l’horreur.

Les Romains eurent aussi leurs goétiens et leurs magiciennes taillées sur le modèle de Ceux des Grecs, et il n’y avait pas que le vulgaire ignorant qui crût à leur pouvoir : car si Caton, Lucrèce et Cicéron s’en moquaient, Virgile, Ovide, Horace et d’autres poètes semblent y avoir ajouté foi. Horace surtout reproche très-amèrement aux magiciennes Hermonide, Sagane et Canidie leurs odieux maléfices. Il fut un moment où les premières têtes de l’émpire se montrèrent saisies de cette singulière folie. L’on reproche à Sextus, fils du grand Pompée, d’avoir immolé un enfant dans une de ces horribles incantations. L’empereur Claude eut recours à l’art d’une magicienne pour éteindre la hon-

teuse passion qui s’était allumée dans le sein de son * épouse (1).

Au milieu de leurs sombres forêts, dans les Gaules et les Iles-Britanniques, une certaine classe de druides, surtout de druidesses, se livraient à la divination et à la magie noire ; leurs pratiques étaient à peu près les mêmes que celle des magiciens des autres peuples, c’est-à-dire entachées de superstitions barbares.

La récolte du gui, de la verveine , du selage ou pulsatille , la recherche de l’œuf serpentin auxquels ils attribuaient de grandes vertus, se faisaient d’une manière mystérieuse et bizarre. Les druides arrachaient le selage avec la main droite recouverte de leur robe, et passaient furtivement cette plante dans la main gauche, comme s’ils faisaient un vol. Il était nécessaire d’avoir la tête et les pieds nus en la cueillant. L’œuf serpentin, selon eux, se formait de la bave des reptiles, pendant la saison de leurs amours. La recherche de cot œuf offrait de grands dangers, car les reptiles poursuivaient à outrance l’audacieux qui la tentait; c’est pourquoi on ne s’y aventurait que monté sur un coursier rapide, et, aussitôt qu’il s’en était saisi, le cavalier s’enfuyait au galop. Le possesseur d’un œuf serpentin devenait un être privi-

(1) Voy ez V Hygiène du Mariage, où se trouve un chapitre consacré aux breuvages aphrodisiaques, aux spermatopées, philtres, etc., propre» i inspirer l’amour.

légié; il pouvait tout entreprendre, tout lui réussissait ; ce rare talisman jouissait d’un si merveilleux pouvoir, qu’il suffisait de le toucher pour éprouver son heureuse influence; il guérissait les maladies, donnait la force et le courage, rétablissait les fortunes endommagées, effaçait les haines, ramenait la concorde parmi les ennemis les plus acharnés, etc., etc.

Le don de la divination et des prodiges étaient particulièrement dévolu aux druidesses; elles avaient leur temple, leur collège et leurs assemblées où personne qu’elles ne pouvait pénétrer sous peine de mort. Respectées et vénérées des Gaulois, ces femmes jouissaient d’un pouvoir illimité. On croyait qu’elles connaissaient tous les secrets de la nature; qu’elles pouvaient dispenser le bonheur dans les familles ou les accabler de malheurs ; aussi l’on redoutait leur haine et l’on cultivait leur amitié par des présents et des honneurs. A leur voix, les vents se déchaînaient ou se calmaient ; le ciel se couvrait de nuages et se rassérénait ; elles tiraient des présages du murmure des eaux et des feuillages ; mais elles interrogeaient plus fréquemment, à l’exemple des druides, les entrailles sanglantes des victimes. Enfin, elles avaient le don de lire dans les astres la destinée des hommes, et traçaient l’horoscope des rois et des grands qui venaient les consulter.

Les druidesses adonnées à la magie noire se servaient du sang de hibou, de chauve-souris, d’agneau

et de chat noirs pour donner plus de force à leurs enchantements. Comme les magiciennes de Thessalie, elles opéraient dans des lieux sombres et retirés ; les prédictions qu’elles faisaient se réalisaient assez souvent à cause de la terreur qu’elles savaient inspirer. Leur réputation dans les arts magiques et divinatoires eut tant de retentissement, que les empereurs romains, après la conquête des Gaules, les firent souvent consulter de préférence aux sibylles. On dit qu’à l’exemple des druides, qui immolaient des hommes dans leurs sacrifices, les druidesses égorgeaient des enfants et arrosaient le sol de leur sang, pour rendre encore plus terrible l’appareil lugubre dont elles s’entouraient.

Ces sacrifices et ces incantations où figuraient des victimes humaines, avaientencore lieu dans les Gaules ou cinquième siècle de notre ère, et ce ne fut que longtemps après la destruction des idoles et des cérémonies druidiques par le Christianisme, qu’ils furent entièrement abolis.

Les civilisations anciennes, admirables sous d’autres rapports, ne furent point assez fortes pour extirper cet amour du merveilleux, véritable maladie qui sévissait sur la presque totalité des nations. Cependant, on s’aperçoit que, pendant la période appelée les beaux temps de Rome, le nombre des magiciens diminuait au fur et à mesure que les esprits s’éclairaient et devenaient moins crédules; malheureusement l’inva-

sion des barbares et la raine de l’empire romain arrêtèrent les progrès de la raison humaine ; de profondes ténèbres étouffèrent les lumières naissantes, un immense désordre régna de toutes parts.

Ce fut à ces époques, pleines de dévouements sublimes et rouges du sang des martyrs, qu’une lutte terrible s’engagea entre les sectateurs du paganisme et les apôtres d’une religion nouvelle qui devait changer la face de l'humanité. Les uns et les autres firent des choses si extraordinaires, si prodigieuses, qu’on serait tenté de les nier, si l’histoire n’avait établi ces faits d’une manière authentique. Pendant de longs siècles encore, l’ignorance et les superstitions étendirent leur sombre linceul sur les sociétés, et les magiciens, sous le nom de sorciers, recommencèrent leurs tours et leurs étranges folies.

SECTION II

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