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MARCHE ET PROGRES DE LA SORCELLERIE

A mesure que le polythéisme s’en allait, les allégories riantes et légères disparaissaient avec lui ; une religion nouvelle, plus pure, plus sérieuse, détruisait les rêveries mythologiques et renversait le brillant échafaudage des dieux de l’Olympe. Le culte nouveau, plus rationnel, développant les facultés de l’âme au détriment des facultés sensuelles, dirigeait les hommes vers ce but d’égalité et de fraternité qui, s’il est possible de l’atteindre un jour, doit être la perfection de l’humanité. Malheureusement des ambitions particulières faussèrent les idées et les firent dévier de la voie qu’un divin législateur leur avait tracée. Les sages croyances se pervertirent ; la vérité fut rem- , placée par de sombres erreurs, et la société nouvelle, infectée d’une foule de préjugés barbares, de craintes puériles, s’enfonça profondément dans l’ornière des superstitions. Alors, de folles terreurs s’emparèrent de toutes les imaginations, enchaînèrent tous les esprits; on crut aux choses les plus absurdes, et la magie infernale se développa plus intense que jamais.

Depuis Constantin jusqu’au douzième siècle, le nombre des sorciers et des possédés va toujours en augmentant; les légendes et chroniques de ces

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époques nous montrent des bataillons de diables déchaînés au sein des sociétés chrétiennes et s’amusant à les inquiéter. Mais ce fut surtout du onzième siècle au dix-huitième de notre ère que la sorcellerie et la démonoraanie firent en Europe des progrès effrayants; semblables à une maladie épidémique, elles promenèrent leurs ravages sur les populations abruties. Jamais Satan et ses noires cohortes n’eurent plus de liberté pour tourmenter et perdre les hommes qu’à ces tristes époques. Ils enrégimentaient des sorciers et voyageaient avec eux dans les airs; ils couraient les villes et les campagnes, sous les formes hideuses de goules, lémures, guivres, lamies, gnomes, loupsgarous, chats noirs, crapauds, etc. , etc. ; ils dansaient des rondes licencieuses, pénétraient dans les maisons sous formes de lutins, de vampires, d'incubes et de succubes, etc.; ils frappaient d’impuissance et de stérilité les jeunes époux ; ils desséchaient les moissons, faisaient périr les vignes; lançaient la mort d’un coup d’œil ; empoisonuaient les bestiaux et faisaient mourir les enfants dans le sein de leur mère.

Il n’y avait plus de sécurité pour personne ; tel individu, aujourd’hui bien portant de corps et d’âme, pouvait être demain la proie du démon ou se sentir frappé de quelque odieux maléfice ; tel autre pouvait devenir sorcier sans le savoir, être dénoncé aux tribunaux, comme tel ; et les tribunaux de ces tristes épo-;

qtiës prenaient l’accusation au Sérieux : une jurispru- ’ dence s’était établie, en Europe, contre la sorcellerie, peut-être plus scvère que la jurisprudence contre le larcin et le meurtre. On appliquait d’abord le sorcier à la question et, après d’horribles tortures, on lui passait la chemise soufrée, et le malheureux était brûlé vifl.... L’effroi régnait partout, la consternation, le deuil étaient dans tous les cœurs ; que faire pour éditer les embûches de Satan? On eut recours à l’exorcisme ; Oïl inventa des phylactères qui préservaient ou guérissaient. Les hommes qui, par leur rang, leur position sociale et leurs lumières, auraient dû dissiper les épaisses ténèbres de l’ignorance, faut-il le dire, ces hommes en étaient eux-mêmes imbus ou trouvaient leur intérêt à laisser noyer les peuples dans ces grossières superstitions :

Joinville raconte naïvement les prodiges dè magie bt de sorcellerie dont il fut témoin dans ses voyages. Au nombre des plus singulières métamorphoses qu’il cite, on trouve l’histoire d’un pauvre capucin qui, s’étant laissé séduirè par uhe sirène sorcière, eut l’imprudence de boire la liqueur perfide qu’elle •lui présentait. Le philtre à peine avalé, il vit son museau s’allonger, ses deux bras se transformer en jambes. Au poil grisâtre qui recouvrait sa peau et â la longue queue qui lui battait les talons, le capucin ne douta plus de son malheur, il était âne!!!

LA sofCière plaça son bahut sur les épaules de l’âne

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et le contraignit à marcher. Comme ils passaient ensemble près d’uh lieu de sépulture où s’élevait une croix, le capucin poussa utl long braiment de joie, reprit sa forme naturelle et s’enfuit à toutes jambes, se promettant, à l'avenir, d’éviter les sirènes.

Vincent de Beauvais rapporte, dans son Miroir des choses naturelles , un fait à peu près semblable : Deux vieilles femmes, tenant aubergè aux environs (le Rome, changeaient leurs hôtes en dindons, poulets, canards, lapins et cochons, puis allaient les vendre au marché, ce qui leur procurait d’assez beaux béhéfices.

Le quatorzième siècle fut, pour la France, une époque très-fertile en sorciers, sorcières et démoniaques de toute espèce ; chaque jour, les bûchers y dévoraient de nombreuses victimes. Parmi les faits de cette nature, nous citerons le suivant, que rapporte l’âvocat Desessarts :

Une somme assez considérable avait été enlevée à l’abbé de Cîteaux qui, ne pouvant découvrir l’auteur du vol, alla consulter des sorciers ; ceux-ci, moyennant une rétribution, lui promirent, non-seulement de retrouver l’argent, mais encore de faire connaître le larron. L'abbé de Cîteaux acquiesça aux propositions, et Jehan Prévost, chef des sorciers, commença Ses opérations magiques do cette manière : — Il prit an chat noir, lui creva les yeux et l’enferma dans un petit coffre avec une provision de vivres pour trois

jours. Cette provision était composée de pain trempé dans de l’eau bénite et d’un hachis de viande arrosé de sang de chauve-souris. A l’heure de minuit, il alla creuser une fosse sur la grand’route et y enterra le coffre, en ayant soin, toutefois, de disposer des tuyaux qui laissaient parvenir au chat assez d’air pour qu’il pût respirer. Le lendemain, des chiens de bergers éventèrent le chat et se mirent à hurler en creusant avec leurs pattes la fosse fraîchement recouverte. Les bergers étant accourus, fouillèrent le terrain,

trouvèrent le coffre et allèrent sur-le-champ rendre compte à la police de cette découverte. Le grand-prévôt fit assembler tous les menuisiers de Paris; l’un d'eux déclara avoir fabriqué et vendu ce coffre à maître Jehan Prévost, habitant la grande cour des Miracles. Celui-ci fut aussitôt arrêté et appliqué à la question. Le misérable avoua tout ; la police fit une battue générale dans les bouges de cette ignoble cour des Miracles et arrêta toute la bande des sorciers, parmi lesquels figuraient quelques moines. Jehan Prévost, interrogé sur l’opération diabolique du chat noir, répondit qu’il devait, après trois jours, retirer le chat de la fosse pour l’écorcher et faire avec sa peau une longue courroie indispensable à l’évocation. Cette courroie était destinée à former un cercle au milieu duquel il se serait placé, ayant autour de lui tous les autres sorciers tenant dans leur main gauche un crâne humain et dans l’autre une

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tige de mandragore. Les choses ainsi disposées, il aurait invoqué le démon Béemoth qui, forcé par l’enchantement , serait venu dénoncer le nom et la demeure du voleur. Sur cet aveu, et sans autre examen, Jehan Prévost et sa bande furent condamnés à être brûlés vifs ; les moines seuls en furent quittes pour la prison.

En 1533, Catherine de Médicis ayant épousé le Dauphin de France, qui devint depuis Henri II, accabla le pays sous les superstitions italiennes; son imagination méridionale lui avait fait embrasser de bonne heure les absurdes idées de magie; elle s’y adonna et devint, à ce qu’on prétend, très-savante dans cet art Mais, chose étrange, c’est qu’au lieu de protéger les magiciens et magiciennes, elle les faisait impitoyablement condamner, dès qu’elle n’avait plus besoin d’eux. La sorcellerie fit alors en France d’immenses progrès, et les tribunaux furent incessamment occupés à des procès de sorciers.

On conserve une médaille où cette reine est représentée nue, entre les constellations du taureau et du bélier avec le digramme Ébullè-Asmodée sur la tête; dans sa main gauche est un cœur ; la droite tient un poignard dont la pointe est dirigée sur le cœur. Sur l’exergue on lit : Oxiel. Cette reine eut une malheureuse influence sur le pays.

S’il faut en croire Baronius et quelques autres croyants aux sorciers, l’ancien pont de la ville du

Pont-Sainl-Espril fut bâti, en un clin d’œil, par la magique parole d'un petit berger nomme Benezet. La fable d'Amphion, élevant les murs de Thèbes aux sons de sa lyre, n’est qu’une simple allégorie; tandis que la construction du Pont-Saint-Esprit est une vérité, et, pour en donner la preuve, Baronius cite, à l’appui, les bulles de cinq papes où il en est fait mention.

Un paysan de bon sens, de l’endroit, à qui l’on comptait ce miracle du démon, répondit naïvement : — «En ce cas, il ne sera plus permis de dire que les diables ne peuvent que nuire aux hommes ; car le magnifique pont du Saint-Esprit est d’une grande utilité à ses habitants. »

SECTION III

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