HOMMES MARQUANTS QUI ONT CRU A LA SORCELLBRIB
Paul Jove certifie que le célèbre philosophe Agrippa s’était vendu au diable dès le bas âge, et que le diable l’accompagnait toujours sous la forme d'un chien noir. C'est à ce chien savant qu’il dut son immense érudition et ses profondes connaissances dans les sciences occultes. Agrippa, sur le point de mourir, trembla pour son âme et lança à son inséparable compagnon cette malédiction :
— a Fuis, misérable bête, qui m’as perdu pour l’ér ternité 1 »
A ces mots, le chien fit un bond, poussa un affreux cri de joie et courut se précipiter dans la Saône.
Albert dit le Grand fut un grand philosophe et un habile mécanicien ; il composa un si merveilleux automate que saint Thomas d’Aquin l’ayant vu mouvoir et entendu parler, douta si c’était l’œuvre d’un homme ou celle d’un démon et la brisa d’un coup de pied. Parmi les contemporains d’Albert, les plus raisonnables pensaient qu'il travaillait sous l’inspiration divine ; mais le plus grand nombre ne voyaient en lui qu’un habile sorcier. A cette époque de fanatisme et d’ignorance si funeste aux savants, Albert dut à sa crosse épiscopale de n’être pas traîné sur un bûcher. Aujourd’hui encore, un livre qui jouit d’une célébrité populaire sous le titre de Secrets du grand Albert , perpétue la croyance que ce philosophe fut un sorcier.
Cardan, qui aimait parfois à se laisser passer pour sorcier, avouait être en commerce avec un esprit familier dont il tenait, disait- il, son profond savoir.
Ses contemporains l’ont jugé diversement : les uns prétendent que sa croyance aux diables était feinte ; les autres assurent qu’il y croyait de bonne foi ; on l’accusa même d’avoir étudié et pratiqué la magie noire. Quoi qu’il en soit, la vie de cet homme est tellement remplie d’actions bizarres et extravagantes,
qu’on a pu le considérer comme atteint de folie périodique.
L’inquisiteur Toréno, surnommé GriUandus, ou brûleur de sorciers, s’est amusé à donner de minutieux détails sur une vieille sorcière qui mit longtemps en défaut les limiers de la police. Cette sorcière, qu’on supposa être Satan lui-même, échappait h toutes les poursuites et semblait se moquer du puissant tribunal de l’inquisition. Lorsqu’on arrivait dans son galetas pour la saisir, tantôt on n’y trouvait qu’un gros chat noir qui s’enfuyait sur les toits, et tantôt une souris qui disparaissait dans les trous du mur ; quelquefois la sorcière se changeait en hibou et d’autres fois en chauve-souris; c’était à désespérer les gens de la police inquisitoriale. Enfin, il arriva qu’un jour elle eut la sottise de se métamorphoser en bouc ; cette fois lee sbires se saisirent de la vilaine bête et la traînèrent par la queue sur le bûcher qui devait la griller. Qu’arriva-t-il ? la queue s'allongea outre mesure, le bouc fit une cabriole diabolique et disparut aux yeux des sbires stupéfaits. La queue seule leur était réstée dans les mains, et quelle queue !...
C’est le très-sérieux GriUandus lui-même qui ose débiter un pareil conte, et le peuple des Espagnes était assez crédule pour y ajouter foi.
Le jésuite del Rio, homme érudit, mais si peu sensé qu’il croyait fermement aux magiciens, aux sorciers, aux loups-garous, etc., a écrit de bonne foi, dit-on,
les choses les plus absurdes, en voici un échantillon: Deux troupes de magiciens s’étaient rencontrées en Allemagne pour célébrer le mariage d’un grand prince. Les chefs de ces deux troupes étaient ennemis jurés, implacables. Que fit l’un d’eux?... Il avala son confrère comme une pilule, le garda quelque temps dans son estomac et le rendit ensuite par la voie naturelle. Cette espièglerie lui assura la victoire : son rival, honteux et confus, décampa avec sa troupe et alla plus loin prendre un bain.
fiisum teneatis, atriici Est-il permis à un
homme sérieux et de bon sens d’écrire de semblables balivernes? Eh bien ! la plupart des brûleurs de sorciers et des juges de cette triste époque, pensaient comme le jésuite del Rio. L’histoire a conservé les noms des Bodin, Delancre, Filsac, Nicolas Rémi, Henri Boguet, Vair, Bussac pour prouver jusqu’où la folie superstitieuse peut égarer des hommes recommandables d'ailleurs par leurs talents.
Le révérend dom Calmet donne l’histoire et la condamnation d’un certain Desbordes, valet de chambre de Charles IV, qui fit sortir d’une tabatière un dîner de cinquante couverts et à trois services, qui ressuscita trois pendus après trois jours de gibet; qui ordonna aux personnages d’une tapisserie de se détacher de la toile et de venir danser une sarabande au milieu du salon. La récompense des talents de ce précieux valet fut un bûcher.
Le célèbre Pic de Ja Mirandole dit avoir connu un sorcier qui opérait des prodiges que ne purent jamais expliquer les plus célèbres physiciens de son temps. Ce sorcier, homme sombre et taciturne, coucha pendant quarante ans avec le diable, et à sa mort on découvrit que toute la partie de son corps qui avait été en contact avec ce singulier camarade de lit était noire comme du charbon.
Malebranche avoue qu’il y a beaucoup plus de sorciers par imagination que par le fait. Cependant il reconnaît qu’il existe certains hommes qui peuvent avoir des communications secrètes avec les démons.
Le savant Kircher pensait de même. Son immense « érudition, loin de le mettre à l’abri de ces préjugés, lui fit admettre l'existence possible d’êtres invisibles, ayant une action directe sur les animaux et sur les végétaux. Lorsqu’on lit les ouvrages de Kircher, on est étonné de voir une aussi vaste intelligence tomber souvent en de si puériles erreurs.
SECTION IV j
BALSAMO, DIT CAOLIOSTBO.
Vers le milieu du siècle dernier, le fameux BalsatpQ» plus connu sous le nom de Cagliostro, dont nous avons déjà parlé plus haut, essaya de suivre la
roule semée de prodiges qu’avait battue Apollonius de Tyane ; mais, les temps n’étaient plus les mêmes. Il eut toutefois un assez grand nombre d’admirateurs, voyagea beaucoup et trouva partout des gens crédules qui se plurent à le regarder comme un être exceptionnel, tant il est vrai que les hommes de tous les siècles et de toutes les nations s’éprennent subitement du merveilleux, et s'efforcent de trouver du surnaturel dans les faits dus au plus grossier compérage.
La vie de Cagliostro, d’après ses divers historiens, est une longue suite d’intrigues, d’abus de confiance et de jongleries, au moyen desquels il gagna beaucoup d’argent et se fit une triste réputation.
On pourrait composer plusieurs volumes aveu toutes les opérations magiques ou soi-disant telles de Cagliostro. Nous en avons déjà donné des exemples au chapitre de cet ouvrage qui traite des Évocations , et nous y renvoyons les lecteurs.
Ce manège dura jusqu’au moment dç son arrestation à Rome, où il eut l’imprudence de vouloir fonder un ordre maçonnique.
Sa cause fut portée devant le Saint-Office, le 21 mars 1791, et devant le pape, le 7 avril suivant. Ce pape, qui était un homme éclairé, doux et ayant horreur du sang humain répandu, prononça le jugement suivant :
« Joseph Balsamo, dit Cagliostro, atteint et con-r vaincu de plusieurs délits, etd’avoir encouru des cen-
sures et peines prononcées contre les hérétiques formels, les dogmatisants, les hérésiarques, les maîtres et disciples de la magie infernale, a aussi encouru les peines établies par les lois qui régissent nos États pontificaux. Cependant, à titre de grâce spéciale, la peine de mort encourue par Joseph Balsamo sera commuée en une prison perpétuelle, sans espoir de grâce. Et, après qu’il aura fait abjuration comme hérétique formel , on lui prescrira les pénitences salutaires auxquelles il devra se soumettre dans sa prison.»
Après Cagliostro parurent d’autres charlatans se disant inspirés; et, après ceux-ci, d’autres encore. Cette croyance à la magie, invétérée chez tous les peuples, dura jusqu’aux dernières années du siècle dernier. Et, aujourd’hui même , dans notre belle France si glorieuse de ses lumières , l’observateur rencontre une foule de gens crédules, surtout parmi les habitants des campagnes, qui sont loin d’être exempts de la folle crainte des sorciers.
Au commencement de notre siècle, pendant une épizootie qui désola un de nos départements, plusieurs misérables persuadèrent aux paysans que des sorciers avaient jeté des sorts sur leurs troupeaux. Ces charlatans possédaient, disaient-ils, le pouvoir de lever les sorts et de faire cesser la maladie ; on les crut. Mais, non contents d’escroquer l’argent des paysans, ils suscitèrent parmi eux des inimitiés et
des rixes sanglantes en désignant quelques hommes et femmes comme étant les jeteurs de sorts.
En 1810, on argumentait sérieusement à Rome pour savoir si les individus qui se disaient sorciers étaient atteints de folie ou réellement possédés du diable. ' *
En 1817, à Paris, un parti qui ambitionnait do reprendre son ancienne influence , mais qui s’aveuglait sur la disposition actuelle des esprits, lança deux pauvres livres : les Précurseurs de C Antéchrist, — les Prestiges des philosophes, où l’on soutenait formellement l’existence de la magie, des sorciers, des possédés, etc. Cette publication, aussi intempestive que nuisible aux intérêts de ce parti, fit sourire de pitié et eut le sort des contes bleus.
Enfin, comme preuve contemporaine des tendances que certains hommes ont à vouloir ramener les idées vers ces anciennes superstitions, on peut citer le fait suivant que rapporte M. de Salgues dans son excellent Traité des superstitions :
« Quelqu’un soutenait dernièrement à une jeune dame, qu’au temps de saint Macaire, plusieurs femmes ayant négligé d’aller à confesse, restèrent en prise aux maléfices des sorciers et se trouvèrent un beau jour changées en... juments.
«Vous conviendrez, répondit la dame en modérant un bruyant éclat de rire , que si cette étrange métamorphose se renouvelait aujourd’hui pour le môme
motif, votre paroisse serait encombrée de juments et de pouliches. »
SECTION v.
DfS YICTISUM» DB LA SORCELLFBIB.
Ouvrons maintenant le livre sanglant où sont inscrits les noms et le chiffre énorme des malheureuses victimes des tribunaux démonomanes.
Sans soulever trop haut le voile qui recouvre les folies homicides et les déplorables erreurs des quatre derniers siècles, nous prendrons çà et là quelques faits des plus frappants, et le lecteur, étonné de l’étrange aveuglement des juges , s’applaudira de vivre dans un siècle comme le nôtre qu’éclaire 1$ précieux flambeau de la raison.
Pendant la première moitié du quinzième siècle, • les bûchers furent constamment allumés dans toq$ les pays chrétiens, et le nombre des malheureu* accusés de sorcellerie qui y périrent est presque incroyable.
En 1485, l’inquisiteur Cumamus fit brûler comme sorcières quarante et une pauvres femmes dans le petit comté de Burliajet, les années suivantes, il continua ses condamnations avec un zèle si infatigable , que les habitants décimés abandonnèrent le pays.
Yers la même époque à peu près, l'inquisiteur Alciat ordonna, en Piémont, uq auto-da-fé de ceqt
— edJ3*-Goqgl<
cinquante sorciers. L’année suivante, deux cents autres sorciers allaient , par ses ordres, être livrés aux flammes, lorsque le peuple se souleva et chassa ce fanatique brûleur d’hommes, qui alla se réfugier à Rome où il obtint, comme récompense, le grade de docteur.
Sous le pontificat d’innocent VIII, les inquisiteurs furent invités, par une bulle papale, à redoubler de zèle dans la recherche et la punition dès sorciers.
« Nous avons appris, dit cette bulle, qu’un grand nombre de personnes des deux sexes ne craignent pas d’entrer en commerce avec les démons infernaux, et, par leurs sorcelleries , frappent également les hommes et les animaux, rendent stérile le lit conjugal, font périr les enfants des femmes et les petits des bestiaux, les fruits de la terre, l’herbe des prairies, etc. , etc.
« D’après ces motifs chargeons les inquisi-
teurs de tous les États chrétiens de cohdamner, etc. »
Les suites de cette bulle furent épouvantables; il y eut une énorme quantité de victimes, surtout en Espagne, en France, en Italie et en Allemagne. Malheur à ceux qui étaient accusés de magie ; ils étaient impitoyablement brûlés vifs, et il arrivait fréquemment que le même bûcher dévorât plusieurs victimes.
Dans les premières années du seizième siècle, le nombre des possédés et des sorciers condamnés au feu ne diminue pas. En 1524, la petite ville de
Côme, en Italie, vit pour sa part brûler onze cent douze personnes accusées de magie. — En 1570 , Florimond de Rémond, conseiller au Parlement de Bordeaux, après avoir livré aux flammes un grand nombre de malheureux, composa un ouvrage sur Y Antéchrist, qui dépeint fidèlement la situation de la France à cette triste époque. L’introduction de l’ouvrage mérite d’être citée :
« Tous ceux qui parlent des signes de l’approche de l’Antéchrist, conviennent que l’accroissement de la magie et de la sorcellerie doit marquer l’époque fatale de son arrivée. Or, jamais aucun siècle n’en fut aussi affligé que le nôtre : Les bancs destinés aux criminels devant nos cours de justice sont encombrés de gens accusés de ces crimes. Les juges ne sont pas assez nombreux pour instruire leurs procès ; nos prisons regorgent d’hommes et de femmes vendus à Satan. Pas un jour ne se passe sans que nos tribunaux soient ensanglantés par les sentences que nous prononçons et sans que nous retournions chez nous déconcertés et épouvantés par les horribles aveux qu’il a été de notre devoir d’entendre. »
En 1571, le nommé Des Échelles, exécuté en place de Grève pour crime de sorcellerie, déclara au roi Charles IX qu’il existait en France plus de trente mille sorciers que le diable avait marqués de son sceau.
Bodin, si connu par les absurdités que renferme
sa Démonologie et par sa manie de voir des sorciers partout, assure que le chiffre avoué par Des Échelles est de trois cent mille... Mais le judicieux Mézerai, qui pensait qu’il était plus utile à la société de brûler le plat recueil des rêveries de Bodin, que de brûler des sorciers, dit, en parlant de cet auteur :
« Les hommes, de quelque mérite d’ailleurs, qui se sont une fois rempli l’imagination de ces creuses et noires fantaisies, finissent par croire absurdement que le monde est rempli de diables, de sorciers, de possédés, et leurs croyances absurdes sont très-préjudiciables à l’humanité. »
En 1583, la ville de Berlin fut témoin d’un affreux jugement à la suite duquel trois pauvres vieilles femmes, accusées et convaincues d’avoir fait tomber un nuage de grêle sur les domaines d’un grand seigneur, furent brûlées vives aux acclamations du peuple.
En 1589, quarante personnes des deux sexes furent accusées, à Paris, d’avoir des communications infâmes avec les démons, et de porter sur leur corps le sceau de Satan. Heureusement pour elles, il se trouvait alors au Parlement des hommes éclairés qui désignèrent deux médecins d’un jugement droit pour visiter et découvrir, sur le corps des accusés, les prétendues marques sataniques. Yoici le rapport que ces médecins rédigèrent :
« La visitation desdites personnes a été faite par
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nous, en présence de deux conseillers de la Gour, fort diligemment et sans rien oublier de ce qui était requis, les faisant dépouiller toutes nues* examinant scrupuleusement toutes les parties et les piquant en divers endroits où elles avaient le sentiment fort aigu. Nous les avons interrogées sur plusieurs points, comme oh le fait pour Ira maniaques, et nous n’avons reconnu que de pauvres gens stupides, les uns qui ne se souciaient point de mourir, les autres qui le désiraient. Notre avis a été de leur bailler plutôt de l’ellébore pour les purger qu’autre remède pour les punir. »
À peu près vers la même époque, le nombre des possédés et des sorciers augmenta d’une façon si alarmante, à Friedberg et dans ses environs, que le consistoire ordonna des prières publiques pour chasser l’esprit malin.
Dans le seul électorat de Trêves, il y eut, dit-on, six mille cinq cents personnes condamnées pour sorcellerie, et cela pendant le laps de quelques années..
Malgré la voix éloquente de plusieurs philosophes qui plaidaient la cause de l’humanité, malgré les protestations de quelques évêques contre l’abus des exorcismes, les premières années du dix-septième siècle virent une effrayante multiplication de sorciers, de possédés* d’exorcismes et de bûchers. Des haines, des vengeances et des intérêts de partis ou personnels sè servaient de la terrible accusation de sorcellerie.
comme d'une arme «ûce, pour perdre leurs ennemis. Mais, le pire de tout, c’est que le peuple, voyant la magistrature et l'Église croire à ces absurdes croyances, le peuple ignorant y donnait tête baissée.
| Nicolas Rémi, conseiller intime du duc de Lor- I raine, se vantait d’avoir fait brûler plus de neuf • cents sorciers, dans le court espace d’une année. — Orillandus avouait, pour sa part, en avoir fait rôtir mille sept cent soixante-dix ! - — Del Rio neuf cents;— Rodin, six cents ; — et le modeste Roguet, cinq cents seulement...
En 1609, les accusations de sorcellerie désolaient la France. Qui croirait que des bommes éclairés, des docteurs en Sorbonne, tels que Démanet, Filesac et autres, se plaignaient de ce que l'impunité des sorciers en multipliait le nombre. On ne les comptait plus par cent mille, disaient-ils, mais par millions!! De telle sorte que si le pays eût été gouverné par de pareils démonomanes, le roi de France aurait vu griller, en peu de temps, la majeure partie de ses sujets.
Le célèbre Jean Wierius, philosophe et médecin, fat un des philanthropes qui attaquèrent le plus vivement ce triste préjugé ; il eut le courage de démontrer l'absurdité des possessions sataniques et l'inconcevable démence de tous les dcmonographes.il prouva clairement que les possédés ne sont que des hypocondriaques ou des femmes hystériques, tons égarés
par une imagination délirante. Enfin, il fit ce qu’il put pour éclairer la magistrature et faire cesser ces affreux sacrifices humains qu’autorisaient les lois.
En 1617, les grands de la cour de Louis XIII, ne sachant comment se débarrasser de la fameuse Gali— gaï (maréchale d’Ancre), alors enfermée à la Bastille, lui intentèrent un procès pour magie. Elle fut, en conséquence , accusée d’avoir entretenu d’étroites liaisons avec un médecin juif reconnu sorcier; de ne pas manger de chair de porc; de ne pas entendre la messe le samedi ; de s’étre glissée furtivement dans plusieurs églises avec des religieux milanais pour s’y livrer à des pratiques diaboliques ; d’avoir été nantie de boîtes en forme de cercueil contenant des figures ' de cire de forme étrange, de livres écrits en caractères inconnus, de trois rouleaux de velours marqués d’un signe supposé être le sceau du diable; enfin, d’avoir tué un coq noir à l’heure de minuit.
Ces imputations parurent si extravagantes, si puériles à la Galigaï, qu’elle ne put s’empêcher de rire ; mais des larmes remplirent bientôt ses yeux lorsqu’elle s’aperçut que les magistrats y attachaient la plus grande importance.
Les juges lui ayant demandé de quel sortilège elle s’était servie pour dominer l’esprit de Marie de Mé— dicis? elle répondit :
— a Je me suis servie du pouvoir qu'ont les âmes fortes sur les esprits faibles. »
Cette réponse, loin d’éclairer le tribunal, ne fit que hâter l’arrêt de sa mort.
L’odieuse sentence qui la condamnait au bûcher se terminait ainsi :
« Éléonore Galigaï, coupable de lèse-majesté
divine et humaine, est condamnée à avoir la tête séparée du corps en place de Grève; la tête et le corps seront ensuite brûlés et les cendres jetées au vent. »
En 1631, Michelle Chaudron, paysanne du territoire de Genève, rencontra, pour son malheur, un diable aux portes de la ville. (Ce début pourrait faire croire que c’est un conte; malheureusement, c’est un fait réel, une laraentableiiistoire.) Ce diable, après mille courtois propos, mille galanteries, embrassa la jeune paysanne et lui laissa, sur les lèvres et le sein le sceau de Satan, qui rend insensible la partie où elle se trouve, au dire des démonographes.
Dès ce moment. Michelle entra dans la confrérie des sorcières et s’efforça d’y enrôler toutes les femmes qu’elle put. Les parents de deux filles qu’elle avait ensorcelées la dénoncèrent au tribunal, et Michelle fut immédiatement arrêtée. Des médecins, ou plutôt des charlatans qui usurpaient ce titre, la visitèrent et trouvèrent en effet sur elle les empreintes sataniques. Au moment où ils y enfoncèrent de longues aiguilles, le sang jaillit et les cris aigus de la malheureuse firent connaître qu’elle n’était point insensible. Les
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juges, pensant que ces cris pouvaient être simulés, lui firent donner la question qui arrache ordinairement des aveux. En effet, Michelle, dilacérée, tenaillée, broyée par les bourreaux, avoua ce qu’cua désirait. Après la question, les médecins expérimentèrent de nouveau avec leurs aiguilles; mais les douleurs avaient été si atroces, si longues, qu’une, piqûre d’aiguille ne pouvait plus être sentie. Ainsi» le crime de sorcellerie fut avéré, et le soir même les flammes d’un immense hûcher dévorèrent le corps de l’infortunée Michelle Chaudron.
Jean-Baptiste Gaufrédy, curé de Marseille, fut accusé, au commencement de l’année 1611, d’avoir d’intimes liaisons avec Satan, d’user de philtres diaboliques envers les femmes, et de se faire adorer des plus indifférentes. Il n’avait qu’à souffler sur une jeune fille ou une jeune femme (il ne soufflait jamais sur les vieilles), pour qu’elle s’éprît subitement de lui. Et, chose bien remarquable, c’est que, pendant la procédure, beaucoup de jolies Marseillaises prétendirent se rappeler qu’à certaines époques ce sorcier avait soufflé sur elles... Cet étrange témoignage, joint aux désordres d’un couvent d’Ursulines, qu’on lui attribuait, perdirent le pauvre curé et le firent condamner à être brûlé vif, On lui appliqua donc la question pour lui faire avouer ses abominations avec Salan ; sur son refus d’avouer un crime imaginaire, on redoubla les tortures; enfin, le malheureux ne
pouvant résister à ses atroces douleurs., St l’aveu qu'on exigeait de lui,
Yoici, en abrégé, la confession de Gaufrédy, qui se trouve consignée dans les archives judiciaires du Parlement de Provence :
« J’avoue avoir contracté un pacte avec le Prince des Enfers et avoir reçu de lui le pouvoir de faire et d’obtenir tout ce qu’il me serait possible de désirer, pouvoir dont j’ai largement usé.,..,
« J’avoue avoir fréquenté le Sabbat et avoir participé corps et âme à toutes les orgies, à toutes les horreurs qui s’y passent.,,.,
« Je déclare qu’en arrivant au Sabbat, tous les sorciers se prosternent devant Béclzébulb, l’adorent, lui baisent le derrière, et qu’aprôs cette adoration, tous les assistants sont tenus de nier JMeu, le Ciel et les Saints.,.,..
« Je déclare que, de mon consentement, j’ai reçu la marque ou sceau du diable, et que. cette marque, faite par l’ongle du petit doigt de Satan, occasionne sur le moment un sentiment de brûlure, et qu’à cet endroit la chair reste désormais déprimée.,,..
« Enfin, j’avoue avoir soufflé sur beaucoup de femmes et particulièrement sur Magdeleine de la Palud. J’avoue encore avoir porté le désordre dans le couvent des Ursulines, en y envoyant une légion de diables qui ont dû les fatiguer nuit et jour- .... »
L’histoire de la possession de Loudun, le supplice d’Urbain Grandier, et l’immense appareil qu’on déploya en cette occasion, eurent trop de retentissement pour les passer sous silence.
Dans cette narration, nous suivrons pas à pas celle de Bayle, en en supprimant toutefois4es crudités et les longueurs :
« Urbain Grandier, curé et chanoine de Loudun, réunissait aux agréments de la figure les charmes de l’esprit; il se montrait coquet dans sa mise, galant auprès des dames, courtois envers les maris, tolérant avec les philosophes; enfin, c’était un très-aimable curé. Applaudi des hommes, recherché des femmes, ses succès excitèrent l’envie de ses confrères, contre lesquels il eut l’imprudence de prêcher ; de ce moment sa perte fut jurée. Il fut accusé de n’avoir brigué la direction des Ursulines de Loudun, que dans un but peu moral. On dénonça ses galanteries à l’Olïicial de Poitiers, qui le priva de ses bénéfices et le con- damna à faire pénitence dans un séminaire. Grandier en appela comme d’abus et fut déclaré iunocent par le Présidial de Poitiers.
« La vengeance de ses ennemis, qu'il eut le tort de braver, couva quelque temps pour éclater avec plus de force. Trois ans après, ils firent répandre le bruit parmi le peuple, que les Ursulines de Loudun étaient possédées, et que cette possession était évidemment le résultat des maléfices du sorcier Gran-
dier. On fit la leçon à plusieurs religieuses, qui n’eurent pas honte de confesser qu’elles avaient d’affreuses visions pendant la nuit; que Grandier se présentait à elles sous les plus hideuses figures, et qu’à cette vue elles tombaient en convulsions Le . curé de Loudun se plaignit de ces mensonges , en accusant ceux qui voulaient le perdre, et prit des mesures pour se défendre. Ses ennemis, craignant son éloquence , jugèrent prudent d’intéresser dans cette affaire le cardinal de Richelieu , alors toutpuissant. En conséquence, ils accusèrent Grandier d’être l’auteur de la plate satire publiée récemment contre le cardinal, sous le titre de la Cordonnière de Loudun. Richelieu plus sensible aux libelles que n’aurait dû l'être un grand homme, crut à cette calommie et ordonna au conseiller Laubardemont, sa créature, de faire d'exactes perquisitions et de condamner le coupable. »
« Grandier fut arrêté le 7 décembre 1633, et conduit à Angers. Le ministre expédia des lettres-patentes portant injonction de faire, sur-le-champ, le procès à l’accusé. Douze juges des sièges voisins de Loudun, tous gens de bien, il est vrai, mais d’une coupable crédulité, furent chargés de ce procès.
« Après de longs interrogatoires, tous plus bizarres, plus absurdes les uns que les autres; après avoir fait souffrir au malheureux Grandier une question qui lui fracassa les os des jambes et les réduisit
en bouillie sanglante, le jugement suivant fut porté coutre lui, jugement dont on ne pourrait trouver l’analogue chez les peuplades les plus barbares, et qui restera dans nos annales, comme preuve des maux terribles causés par les hommes qui soufflent sur le peuple le venin de la superstition ;
« Le 13 du mois d'août, ouï Astaroth, de l'ordre des Séraphins, chef des diables qui possédaient les Ursulines de Loudun; vu la déposition d'Easas, de Ce' sus, d'Acaos , de Cédon, d'Asmodée, de l’ordre des Trônes, et celles d'Ateœh,de Zubulon, de Nephtalius, de Cham, d'Uriel et d'Achus, de l’ordre des Principautés, déclarons maître Urbain Grandier, prêtre, curé-de Saint-Pierre-du-Marcbé, de Loudun, et chanoine de l’église de Sainte-Croix, dûment atteint et convaincu de magie, malélices, et de possessionsarrivées,parsonfait, ès-personnesdes religieuses Ursulines de Loudun et autres mentionnées au procès ; pour la réparation et expiation desquels crimes le condamnons à faire amende honorable et à être brûlé vif avec les pactes, caractères magiques étant au greffe, et surtout avec le manuscrit par lui-même composé contre le célibat des prêtres , et ses cendres jetées au vent. »
Grandier écouta froidement sa sentence et marcha au supplice sans donner aucun signe de faiblesse. Comme il était sur le bûcher, on dit qu’une grosse mouche vint voltiger autour de sa tête ; un moine so
mit aussitôt k crier que c’était le diable qui, sous la forme d’une mouche, venait prendre possession do l’âme du sorcier pour l’entraîner dans le fond des enfers. A ces mots, la foule se signa et se mit à attiser le feu qui, en quelques minutes, dévora la victime.
Mais la mort de Grandier ne rétablit pas entièrement le calme parmi les Urswlines ; ses ennemis avaient d’autres intérêts personnels pour continuer cette abominable farce, et pour faire croire à la populace imbécile que beaucoup de religieuses se trouvaient dans un véritable état de possession et qu’il était de toute nécessité de continuer les exorcismes. Richelieu, qui n’était pas fâché que le peuple fût crédule, envoya donc à Loudun des exorciste» entretenus aux frais de l’État, pour faire une guerre d extermination aux diables récalcitrants, et pour en débarrasser complètement le couvent desGrsulines.
Le jésuite Surin, exorciste consomme, rapporte que les diables restants lui disputèrent le terrain tant qu’ils purent. Mviathm,q\ii avait’ choisi pour forteresse la tête de la prieure, tint bOB jusqu’au 5 novembre 1635, où il fut forcé de déguerpir. Balanm, qui occupait le giron d’une religieuse et semblait s’y complaire, n§ fut délogé que le 29 du même mois. — haacharon, caché derrière les clavicules d’une autre sœur, s’y maintint jusqu’au Ç janvier suivant. — Le * diable Bèhémoth, retranché dans le» parties profon- „
des de l’abdomen d’une quatrième sœur, fut celui qui résista le plus opiniâtrément ; il ne put être chassé de son fort que le 15 octobre de l’année 1637, malgré les puissants exorcismes du père Surin , qui : n’oublia pas de toucher, pendant deux ans, les émoluments de sa rude campagne.
Aujourd’hui, que penserait-on d’un écrivain qui publierait de semblables contes? Assurément, on le considérerait comme ayant perdu la raison ou comme affecté d’une monomanie démoniaque (i).
Bon nombre de condamnations semblables eurent encore lieu eu France jusqu’au moment où les savants du siècle de Louis XIY élevèrent leurs voix éloquentes contre ces homicides abus, et démontrèrent que toutes ces affaires de sorcellerie et d’exorcisme étaient un attentat de lèse-humanité, une profanation de la religion. Alors le roi s’en émut et lança un édit qui défendait à tous les tribunaux de France d’admettre, à l'avenir, des accusations de simple sorcellerie.
Quelques années plus tard, malgré cette défense du roi tout-puissant, le jésuite Girard fut encore ac-
' (1) Croira-t-on qu'il a été publié, en 1 858, dans notre siècle de lumières, un livre sur les Manifestations fluùtiqucs des esprits et tes moyens de s’en rendre maître. Ce livre, qui a effrayé beaucoup de personnes, niais qui en a fait rire un plus grand nombre, a évidemment été composé sous l’empire d’une sorte d’hallucination.
Diqitized by C
cusé d’avoir ensorcelé Marie Cadière, sa jolie pénitente, et d’en avoir abusé. Cette jeune femme, poussée, assure-t-on, par un maître carme, ennemi du jésuite, affronta le scandale : elle parut devant le tribunal pour soutenir l’accusation et, dépouillant toute pudeur, s’offrit à donner des preuves palpables de l’ensorcellement. Mais les juges éclairés de cette époque ne croyaient plus à Satan ni à ses suppôts. Le père Girard fut renvoyé absous, et Marie Cadière, condamnée aux dépens, se retira couverte de honte. Ce fut, en France, le dernier procès de ce genre.
Au siècle dernier, dans le canton de Lucerne, l’historien Muller et un de sès amis, paisiblement assis au pied d’un arbre et lisant à haute voix un passage de Tacite, faillirent être massacrés par une troupe de paysans, à qui deux moines avaient persuadé que ces deux étrangers étaient des sorciers.
Sir Walter Scott rapporte qu’en 1750 une vieille femme du nom de Julienne Coxe, fut condamnée au bûcher sur la simple déclaration d’un chasseur, conçue en ces termes :
« Je déclare qu’ayant fait poursuivre un lièvre par mes chiens et qu’étant arrivé à l’endroit où ce lièvre avait été forcé, je trouvai, derrière un buisson, Julienne Coxe étendue par terre, essoufflée, hors d’haleine, de manière à me convaincre qu’elle était lo lièvre couru par mes chiens. »
Ce témoignage suffit aux juges, et Julienne Coxe,
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malgré ses protestations 4e u’avoir pu être le lièvre, puisqu’elle était femme, fut brûlée le même jour.
Eu 1751, deux pauvres femmes suspectées 4e sarceUene furent noyées, au* portes de Eondpet, par la populace, et l’autorité laissa le crime impuni.
En 1748, il fallut l’autorité 4’ un prinee et le courage d’une princesse pour arracher à la fureur des habitants 4’une ville de Suède douze femmes accusées de magie.'
En 1774, l'Allemagne écoutait la voix des fanatiques Gassner et Sehrcepfer, et embrassait leur doctrine de miracle? et d’exorcismes.
Vers le milieu du dix-huitième siècle, on essaya encore, en France, d’étayer l’édifice ruiné des superstitions ; mais la terrible phalange dos encyclopédistes le sapa jusque dans ses fondements, le renversa de fond en comble, et la violente commotion de 93 en fil disparaître à jamais les débris.
' Tous les peuples d’Europe participèrent, plus ou moins, au mouvement de celte grande époque ; néanmoins, les idées superstitieuses, plus profondément enracinées che? eux, ne purent être extirpées ayec la même facilité,
En Bavière et en Espagne, on croyait encore au diable et l’on brûlait les sorciers au commencement de notre siècle. 11 n’y a pas cinquante ans, on lut mtr la place publique de Wurtzbourg, 1’ayeu des crimes imaginaires de douze sorciers h qui l’on venait do
donner la question. Cet aveu était conçu en ces termes :
« Nous confessons avoir tenu la queue du diable aux réunions du sabbat ; nous confessons avoir, par (nos malélices, attenté à la vie de plusieurs personnes. »
Rien n’était plus faux que cette confession arrachée par les tortures ; car les personnes dont ces sorciers disaient avoir causé la mort se trouvaient présentes à celte lecture; mais tel était l’aveuglement des juges, qu’ils se souillèrent du sang de ces douze malheureux.
En Espagne, il n’y a pas longtemps que les bûchers de l’inquisition sont éteints ; on sait avec quelle barbarie ce tribunal faisait brûler les sorciers et les hérétiques. Si les Espagnols ont à reprocher aux Français les guerres de l’Empire, ils doivent les bénir d’avoir porté les premiers coups à cette législation sanglante qui décima si longtemps leur beau pays.
Laissons retomber sur ces sombres tableaux le voile que nous avions un instant soulevé, et ne conservons le souvenir des faits que pour rendre grâce aux hommes éclairés qui ont anéanti sans retour le monstrueux édifice des superstitions religieuses; et félicitons-nous bien haut de vivre dans un siècle fermé à ces sanglantes horreurs.