POMME ENDORMANTE
Larmes de pavot et de mandragore.
Suc condensé de ciguë.
Semences de jusquitune.
Lie do vin.
Ajoutez un peu de musc.
On composait avec ces substances une boule qu’il suffisait de rouler dans les mains et de sentir, pour être bientôt plongé dans un profond sommeil.
Le grimoire où nous puisons ces formules, dit que
beaucoup de sorcières obtenaient des rêves érotiques
en s’introduisant un suppositoire de racine de jusquiarae.
Le jurisconsulte florentin Paolo Minucci, rap-
porte l’histoire d’une sorcière qui, amenée devant le tribunal dont il était un des membres, déclara qu’elle assisterait au sabbat cette nuit même, si on lui permettait de rentrer chez elle et de se frotter avec l'onguent magique. La permission lui fut accordée. Ramenée dans sa prison, la sorcière s’endormit presque subitement devant les juges. Le corps de celte malheureuse fut soumis à plusieurs expériences: des piqûres, des incisions, des brûlures ne purent la tirer de son profond sommeil. Après vingt-quatre heures d’insensibilité complète, elle se réveilla et fit une affreuse description du sabbat où elle croyait avoir été transportée. Néanmoins, dans ce récit, elle parla des sensations douloureuses qu’elle avait éprouvées à la suite des expériences pratiquées sur elle par les médecins, pendant son sommeil.
Le célèbr.e médecin André Laguna, ayant trouvé dans la maison d'une vieille sorcière qu’on venait d’arrêter, une pommade qu’il supposa servir à l’onction magique, en oignit le corps d’une femme qui, depuis un mois, était affectée d’agrypnie, c’est-àdire de perle complète de sommeil. Cette femme ne tarda point à éprouver le puissant effet de la pommade , et s’endormit d’un sommeil que les bruits les plus violents ne purent troubler. Après trente-six heures, André Laguna fit exercer de violentes tractions sur les membres de la dormeuse, qui se réveilla avec peine en se plaignant de ce qu’on
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l’arrachât sitôt aux embrassements de son amoureux. Laguna, ayant analysé une partie de la pommade qu’il avait conservée, y trouva un mélangede drogues narcotiques, tirées de plusieurs classes de végétaux, tels que les papavéracées, les solanées, et une autre substance qu’il ne put déterminer.
Llorente, dans son Histoire de rinquisition d Espagne, rapporte qu’un grand nombre de sorciers, arrêtés, déclarèrent constamment qu’il était de toute nécessité, pour se rendre au sabbat, de se frotter la paume des mains, la plante des pieds, les aines, les aisselles, etc., avec une pommade composée déplantes vénéneuses et dans laquelle il entrait la liqueur que répand le crapaud irrité.
Le fait suivant, dont fut témoin le philosophe Gassendi, donnera encore une preuve de la puissante action sur le cerveau, des substances qui composaient la pommade des sorciers.
Gassendi, se promenant aux environs d’un village où il était connu par ses bienfaits, aperçut un groupe de paysans qui conduisaient un berger étroitement garrotté, et le poussaient rudement.
— « Qu’a donc fait cet homme, demanda-t-il, pour être maltraité de la sorte? »
— a Monsieur, répondit l’un des paysans, c’est un sorcier, connu et redouté dans le pays pour jeter des sorts sur les hommes et les troupeaux ; nous venons de le surprendre au moment où il composait ses ma-
léfices, et nous allons le livrer entre les mains de la justice. »
Les idées philosophiques de Gassendi se réveillèrent au mot de sorcier; il voulut se convaincre par lui-même jusqu’où va le pouvoir qu’on accorde à ces misérables imposteurs; il ordonna donc aux paysans de conduire cet homme chez lui; ceux-ci lui obéirent sans hésiter.
Lorsque Gassendi se trouva seul avec le sorcier ; a Mon ami, lui dit-il, il faut que tu m’avoues franchement si tu as fait quelque pacte avec les démons ; si tu confesses ton crime, je te rendrai la liberté ; mais si tu t'obstines à garder le silence, je vais aussitôt te remettre entre les mains du grand-prévôt. »
— « Monsieur, répondit le berger, j’ai confiance en vous* et je vous avoue que je vais deux fois par semaine au sabbat. Je suis reçu sorcier depuis trois ans; c’est un de mes amis qui m’a donué le baume qu’il faut avaler pour traverser les airs et se rendre à la fête nocturne. »
Gassendi s’informa scrupuleusement, et dans les moindres détails, de la réception du prétendu sorcier. Celui-ci lui fit la description des habitants do l’enfer, comme s’il eût passé sa vie avec eux ; il les nomma les uns après les autres, et détailla les différents travaux auxquels leur prince les assujettissait.
— « Il faut que tu me donnes de la drogue que tu
avales pour aller au sabbat ; je veux ce soir t’y accompagner. »
— « Il dépendra do vous, Monsieur, répondit le berger; je vous y mènerai dès que minait aura sonné. »
L’heure arrivée, le sorcier sortit de sa poche une petite boîte qui contenait une espèce d’opiat ; il en prit pour lui gros comme une noix, en donna autant au philosophe, en lui disant:
— « Avalez cet excellent baume, puis couchezvous sous la cheminée ; il viendra bientôt un démon sous la figure d’un bouc ou d’un chat, qui vous présentera son dos pour y monter et vous conduira, par les airs, au sabbat. »
Gassendi feignit d’avaler le baume, et dit au sorcier :
— « Allons, me voilà prêt à te suivre. »
— « Couchons-nous tous les deux par terre, près de la cheminée, dit le sorcier, car c’est par là que nous devons sortir. »
Quelques minutes après avoir avalé son baume, le sorcier parut étourdi, et Gassendi, qui l’examinait attentivement, lui trouva la face rouge, les paupières gonflées; les artères de la tempe battaient violemment; il y avait commencement de congestion cérébrale. Bientôt le sommeil devint agité, la respiration sifflante ; les membres s’agitaient comme pour s’élancer dans les airs, chevaucher sur un manche à
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balai, etc.; les lèvres marmottaient continuellement d’inintelligibles paroles.
Vers les six heures du matin, le berger s’étant réveillé, dit à Gassendi, qu’il vit près de lui :
— « Eh bien ! vous devez être content de la façon dont le bouc vous a reçu? C’est un honneur considérable que celui d’avoir été admis, dès le premier jour de votre réception, à lui baiser le derrière.» Et il se mit à raconter toutes les visions dégoûtantes et bizarres des assemblées sabbatiques.
Le philosophe Gassendi, touché de l’état de ce malheureux, chercha à le désabuser en faisant devant lui l’expérience de son baume sur un chien, qui, en ayant avalé, s’endormit presque aussitôt. Le berger fut remis en liberté, mais on ne dit pas s’il fut guéri de sa follg croyance aux assemblées du sabbat.
Il résulte de tous les faits précédemment cités les conclusions suivantes :
L’onguent magique était un composé de substances narcolico-âcres, tirées des plantes papavéracées, solanées et ombellifères, telles que le pavot somnifère, la belladone, la mandragore, la stramoine, la ciguë, l’œnante, etc., etc. L’onction pratiquée sur des sujets dont l’imagination était exaltée par des récits merveilleux et par le violent désir d’assister aux scènes féeriques du sabbat, provoquait une congestion cérébrale accompagnée d’un sommeil lourd et agité. Pendant ce sommeil se succédaient, sans interrup-
lion, une série de rêves singuliers, bizarres, monstrueux, qui n’étaient que la réflexion, grossie, des impressions de la veille.
En sortant de ce sommeil forcé, les malheureux qui, la plupart, appartenaient à la classe ignorante et crédule, prenaient pour vérités les rêves enfantés par leur imagination en délire.
Telle est l’explication naturelle de l’onction magique et des chimériques assemblées du sabbat.