CHAPITRE XXIX
SECTION PREMIÈRE
POSSEDES, OBSEDES, DEMONIAQUES, ENERGUMENE9, OONYULSIONN AIRES.
Pendant ces longs siècles d’ignorance et de terreurs religieuses où les démons jouèrent un si grand rôle en Europe, les différents noms de ce titre furent inventés pour désigner les malheureux qu'on croyait la proie d’une puissance infernale; puissance qui se manifestait par des convulsions, d’horribles grimaces et des actions délirantes, obscènes.
Dom Calmet qui écrivit quatre absurdes volumes sur cette question, fait la distinction suivante entre les possédés et les obsédés :
Dans la possession, le diable loge à l’intérieur ; il parle, il chaute, il agit pour le possédé. Dans l'obsession, le diable n’a pu entrer dans l’intérieur ; mais
il assiège la place, harcèle, tourmente sans cesse l’individu. — Saül était possédé parce que le diable, enfermé dans sa chair, le rendait sombre, mélancolique et parfois très-cruel. — Sara n’était qu’obsédée, parce que, n’ayant aucune prise sur son corps, préservé par un talisman, le démon voltigeait autour d’elle et se bornait à étrangler ses maris. — Les obsédés sont quelquefois tourmentés par le diable avec acharnement et sans relâche; tantôt il leur tire le nez, les oreilles, leur pince les bras, les mollets; leur mord les doigts, les épaules ; leur cingle de violents soufflets à leur faire jeter de hauts cris. Jacques Sprenger, d'odieuse mémoire, a connu des sorcières qui préféraient mourir sur le bûcher que d’endurer les continuelles obsessions du diable ; de sorte que ce féroce inquisiteur les condamnait au feu par pitié, dit-il, et dans le but de leur rendre service.
§ Ier.
Louyer Yillermay, notre contemporain, et le savant Esquirol, qui connaissaient mieux que dom Calmet la structure physique et morale de l’être humain, divisent la famille des possédés, convulsionnaires, démoniaques, etc., en trois catégories :
A la première appartiennent les individus faibles de corps et d’esprit qui se croient sous i’influence de l’esprit malin.
La seconde, plus nombreuse que les deux autres, embrasse ces êtres méprisables qui feignent d’être possédés et qui jouent ce rôle dans de criminelles intentions.
A la troisième se rattachent ces fanatiques insensés qui, dans l’espoir de se rendre le ciel propice, sont capables d’égorger de sang froid leurs amis, leurs parents et même leur progéniture. Ces derniers sont des fous à lier, des bêtes féroces à renfermer dans des cages de fer. Heureusement, aujourd’hui, grâce aux lumières éparpillées sur le peuple, on n’entend parler que très-rarement de ces assassins ascétiques.
Les démoniaques de la première catégorie sont, en général, des individus mélancoliques, hypocondriaques, hystériques ou cataleptiques , d’une organisation débile, nourris de préjugés, bercés dès l’enfance avec des contes de sorciers, de diables, et élevés dans la superstition , crédules à l’excès et sans cesse assiégés de folles terreurs. On conçoit d’avance à quelles conséquences extrêmes peut conduire une semblable organisation, lorsqu’elle est dirigée par des thaumaturges qui veulent en tirer profit. Quelques exemples suffiront pour prouver que la déraonomanie est une véritable maladie par cause morale, et qui se propage rapidement par la contagion de l’exemple et par l’instinct d’imitation.
Au quinzième siècle, les épidémies de possédés sont très-communes. Une des plus célèbres fut celle qu’on
nomma Possession des Nonnains; elle frappa tous les couvents de femmes d'Allemagne, particulièrement ceux des États de Saxe et de Brandebourg; elle s’étendit sur la Bavière, la Hollande, la Belgique et menaça d’envahir toute l’Europe. Simon Goulard a donné de forts curieux détails sur celle démonomanie épidémique « Ces femmes dansaient, cabrio-
laient, grimpaient contre les murailles, prédisaient, parlaient des langues étrangères, hurlaient comme des louves ou bêlaient comme des brebis qu’on égorge, et quelquefois se mordaient les unes les autres comme des chiennes enragées. »
En 1552, Rome fut le théâtre d’une épidémie de possédées. Cent femmes se crurent la proie des démons, et les exorcismes d’une compagnie de moines restèrent impuissants.
En 1554, les religieuses du monastère de Kerndrop se virent assiégées par un bataillon de diables. Forcés par les paroles sacramentelles de répondre aux questions des exorcistes, ces diables déclarèrent qu’ils avaient été appelés par la cuisinière du couvent. Cette malheureuse, mise à la torture, s’avoua sorcière et fut brûlée avec toute sa famille.
La possession du couvent de Verviers commença par une religieuse atteinte d’hystérie. Cette malheureuse s’imagina être la proie du démon, et son imagination timorée lui ût faire mille extravagances et raconter une foule de visions aussi sottes qu’absur-
des. La contagion commença parles religieuses qu’on avait mises auprès d’elle pour la garder. Au bout de quelques jours, la démonomanie était générale et les diables faisaient un tel vacarme dans le couvent que la police fut obligée d’intervenir. Alors, les diables quittèrent le champ de bataille devant les menaces de la police, et tout rentra dans l’ordre.
Les possédées de Loudun démontrent encore trèsclairement le pouvoir de l’exemple sur les esprits faibles et pusillanimes. Cette démonomanie qui, dans le principe, nous l'avons dit plus haut, n’était qu’une imposture, gagna bientôt les villes voisines, pénétra dans les Cévennes et menaçait d’infecter le haut Languedoc, lorsqu’un sage évêque, ennemi de toutes les superstitions de ce genre, arrêta brusquement la contagion en publiant les jongleries de la prieure et de ses acolytes.
Les possédés des Cévennes, surnommés camisards, ressemblaient aux autres, avec cette différence que leur fanatisme les porta à des excès inouïs. Des mesures de la dernière rigueur devinrent malheureusement nécessaires pour arrêter les progrès de cette maladie, qui avait dégénéré en manie furieuse.
Le célèbre Esquirol a recueilli plusieurs observations de démonomanie causée par une dévotion exagérée et par des craintes religieuses poussées jusqu’à l’excès, c’est-à-dire jusqu’à la folie. La plus frappante de ces observations nous a paru être celle-ci :
Une femme, âgée de 50 ans, livrée dès sa jeunesse à cette bigoterie superstitieuse, qui dégénère ordinairement en noire mélancolie, perdit son mari et un de ses enfants ; elle ne manqua point d’attribuer cette perte à la colère de Dieu, qui la punissait de ses jeûnes imparfaits et de ses distractions pendant l’office divin. Alors, pour obtenir le pardon de ses fautes, elle ne quittait plus l’église, négligeait ses occupations, ses devoirs de famille, se frappait à tout moment la poitrine et poussait de sourds gémissements. Les craintes de l’enfer qui l’assiégeaient incessamment, détraquèrent sa cervelle, elle se crut la proie du diable, et, un jour, se jeta par la fenêtre. Portée à l'Hôtel-Dieu, elle en sortit au bout de cinq mois, pour être transférée à la Salpétrière ; alors, elle se trouvait dans un état complet de démonomanie. Ses idées étaient invinciblement portées vers l’enfer et les diables ; son langage ne s’écartait jamais de ce sujet : Il y a mille ans qu’elle est la femme du grand diable, et ses enfants sont de méchants diablotins. Son corps est un grand sac plein de crapauds, de serpents et d’autres bêtes immondes. Elle s’accuse de toutes sortes de crimes, impiétés, sacrilèges, vols, assassinats; elle est sans cesse tourmentée de l’envie de tuer ses enfants et de les manger; en une minute, elle a commis plus de forfaits que tous les scélérats du monde pendant leur vie. Tout ce qu’on lui donne est empoisonné ; elle serait morte cent fois si elle n’était
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la femme du diable. Elle ne croit plus au bon Dieu ni aux saints ; mais, elle croit aux flammes de l’enfer, qui doivent la brûler pendant l’éternité. j
Cette malheureuse femme, d'une maigreur extrême, agitée d’un tremblement continuel, vit à l’écart, parle seule, et se dispute souvent avec le diable ; les hallucinations les plus bizarres entretiennent son délire et la poussent quelquefois dans les transports d une sombre fureur.
La seconde catégorie des possédés embrasse tous ces misérables qui, n’importe pour quel motif, cherchent à en imposer au vulgaire, par de feintes attaques d’épilepsie, d’hystérie, de catalepsie, etc., par des hurlements affreux, par d’ignobles contorsions et mille autres jongleries semblables, qu'ils prétendent être l’œuvre du diable. Nous n’avons pas besoin de dire quel était le but de ces fourberies d’autrefois ; il suffira de se souvenir qu’il n’y avait qu’un seul remède contre la possession et V obsession, c’était ['exorcisme.
Ces imposteurs firent beaucoup de mal en Europe; car la contagion de l’exemple se propageait rapidement d’un pays à l’autre, envahissait des proviuces, des États entiers, et, une fois que les superstitions se sont profondément enracinées au cœur des sociétés, on sait qu’il faut des siècles pour les extirper.
Les récits des premiers siècles de notre ère abondent en faits de cette nature; saint Bernard, saint Augustin, saint Jérôme, Lactance et Tertullien, en fournissent mille exemples. 11 n’était pas de village, de hameau, qui n'eût ses possédés et ses exorcistes.
Le diable forcé, par la puissance de l’exorcisme, de sortir du corps qu’il possédait, s’enfuyait tantôt sous les formes d’araignée, de souris, de chauve-souris, etc. .., et tantôt sous celles de vapeur, de fumée, répandant une odeur infecte. Alors les convulsions et les grimaces de l’énergumène cessaient, le calme se rétablissait peu à peu sur ses traits tiraillés, et, tombant à genoux aux yeux de la foule saisie d'admiration et de respect, il bénissait ceux qui l’avaient débarrassé d’un si cruel ennemi.
Sous le règne de Ycspasien, un Juif, nommé Éléazar, jongleur habile, guérit, en présence de cet empereur, plusieurs possédés , au moyen d’un anneau dans lequel était enchâssé un moroeau de la plante nommée barathy découverte par Salomon. Au contact de l’anneau, les possédés tombaient par terre, et au nom de Vespasien , empereur ! prononcé à haute voit, le diable s'enfuyait sous forme d’une fumée crépitante.
Vespasien, qui n’était pas fâché que le peuple crût à cette vertu attachée à son nom, encourageait, dit-on, Éléazar à continuer ses exorcismes.
Pierre Pigray, médecin de Henri III, raconte
qu'une possédée faisait beaucoup de bruit dans la ville d'Amiens, et que les formules ordinaires d’exorcisme ne pouvaient rien contre le diable qu’elle avait au corps. L’évêque d’Amiens, ennemi déclaré des jongleries, se chargea de la guérir. Il ordonna à son valet de prendre un vêtement sacerdotal et d’adjurer Satan, au nom de l'Évangile, d’avoir à quitter, sur-lechamp, un corps qui ne lui appartenait point. Mais, l’évêque, au lieu de l’Évangile, donna les épîtres de Cicéron à lire à son valet. La possédée, qui ne comprenait pas le latin, s’agita violemment, poussa un cri plaintif, et, se prosternant aux pieds de l’évêque, le remercia de l'avoir débarrassée, pour quelque temps, de l'esprit infernal qui la tourmentait. Alors, cet estimable prélat, repoussant la fourbe et s’adressant aux nombreux spectateurs qui l’entouraient, et parmi lesquels se trouvaient beaucoup d’hommes marquants et d'ecclésiastiques, dit d'une voix sévère : — « Vous voyez, Messieurs, qu’on peut chasser le diable par l’incrédule et païen Cicéron. »
Ces paroles furent applaudies des laïques qui en comprenaient le sens, et rendirent honteux ceux à qui elles s’adressaient.
Thiers, dans son Traité des superstitions, rapporte plusieurs formules d'exorcismes, les unes dirigées contre les démons, les autres contre les bêtes malfaisantes. Au sujet de ces dernières, il cite une formule attribuée à saint Gras, qui débarrassa le pays d’Âost
de tous les rats, souris, mille-pattes, chenilles et autres insectes nuisibles. L’ancien rituel contient une foule de ces formules d’exorcismes, inutiles aujourd’hui et complètement oubliées.
Le curé de Saint-Sulpice, Joseph Languet, qui n’était point partisan de ces moyens, se servit d’une formule jusque-là inusitée et qui guérit sur-le-champ une possédée de sa paroisse. Cette misérable s’étant un jour avisée de faire ses tours dans une chapelle de son église, le curé se fit apporter un bénitier plein d’eau, et le lui renversa sur la tête en prononçant ces paroles mémorables : — « Je t’adjure au nom de la police, toi, femme, qui profanes un lieu saint, de te rendre sur l’heure à la Salpétrière, pour y être guérie de tes convulsions ; lève-toi et marche au plus vite ; car je t’y fais conduire de force si tu n’obéis à l’instant. »
Cet exorcisme opéra d’une façon héroïque ; la possédée, voyant l’homme décidé à qui elle avait affaire, se leva subitement, s’enfuit à toutes jambes, et ne reparut plus.
L’auteur des Erreurs et Préjugés raconte avoir vu, en 1795, sur la place du village de Dolot, près de Sens, un énergumène que cinq prêtres exorcisaient. Ce possédé faisait d’épouvantables grimaces, des contorsions à faire rire ou hausser les épaules de pitié, et ses hurlements redoublaient chaque fois qu’on l'aspergeait d’eau bénite. Il se moquait des prêtres et
du goupillon, se démenait, bondissait comme un forcené, puis se mettait à prophétiser le retour de la monarchie. Sur ce dernier point, la police d’alors n’entendit pas raison, le possédé fut saisi, fouetté en public, et immédiatement incarcéré. Cet exorcisme eut son effet, on n’entendit plus parler du diable.
Un médecin légiste disait, à cette occasion, que si les premiers possédés eussent été traités de la sorte par les tribunaux, les farces scandaleuses de Mons, de Loudun, des Cévennes, de Louviers, de Marthe Brossier, de Marie Bucaille, de la Cadière, de Marie Violet et autres fourbes de cette espèce, n’auraient assurément pas eu lieu.
La troisième catégorie des possédés renferme toutes les personnes qui se persuadent être sous la protection immédiate du ciel ou de l’enfer, et qui se croient appelées à une action quelconque. Ce sont des fanatiques redoutables dont il faut se méfier ; car rien ne leur coûte pour arriver au but; ils marchent le poignard à la main et frappent leurs victimes avec un imperturbable sang-froid : supplices, tortures, rien ne peut les arrêter.
Tels furent les séides du Vieux de la montagne , qui non-seulement allaient au bout du monde frapper les victimes désignées, mais qui, à un signe de
leur maître, tournaient contre eux-mêmes le fer homicide ou se précipitaient gaiement dans un abîme. Tels sont ces hallucinés féroces, ces régicides qui portent l’épouvante et le deuil au sein des nations; tels sont encore ces êtres faibles, superstitieux, que les terreurs religieuses plongent dans un égarement homieide, et qui tuent leurs parents, leurs amis pour sauver leur âme.
Les voyageurs Lambert et Talbot citent des faits très-curieux sur la contagion de l’exemple parmi les sectes mystiques de l’Amérique. L’abbé Grégoire a aussi traité cette question dans son ouvrage sur les sectes religieuses, et s’exprime en ces termes :
«On voit des sectes religieuses, composées quelquefois de dix à douze mille personnes de tout âge, de tout sexe, qui sautent, chantent, dansent, crient, pleurent, se roulent par terre, et s’évanouissent par centaines. Dans une seule de ces assemblées, le nombre des maniaques tombés en pâmoison s’est élevé à huit cents! L’enthousiasme se communique par le rapprochement des individus; les exercices consistent à tourner rapidement sur soi-même à la manière des derviches tourneurs, jusqu’à ce que, couvert de sueur et étourdi, on tombe sur le sol. Alors, on porte ces tourneurs dans un lieu convenable; les assistants prient et chantent autour d'eux. Tels sont les exercices et les pratiques des Rarkers et des Yekers ; ceux des A boyeurt sont encore plus bizarres, lis com-
mencent par des branlements de tête en avant et en arrière , ensuite de gauche à droite. Ces branlements sont d'abord lents, mesurés, cadencés, et arrivent peu à peu à une rapidité extraordinaire. Bientôt le mouvement se communique à tous les membres présents de la secte, et les Aboyeurs bondissent de tous côtés ; leurs contorsions, leurs grimaces deviennent telles, que la figure humaine est méconnaissable ; les femmes surtout n'offrent qu’un corps convulsionné, hideux...
Parmi ces fanatiques, on en voit qui marchent à quatre pattes comme des chiens ; qui grincent des dents, grognent, hurlent et aboient comme eux. Ces transports se communiquent même à celles des personnes présentes qui n’ont aucune envie d’y participer. On cite un presbytérien qui, haranguant sa congrégation contre cette honteuse manie, en fut subitement atteint, et se mit à aboyer plus fort que les autres. Dans la campagne, les promeneurs s’arrêtent devant les processions d’Aboyeurs, puis les suivent et se mettent à aboyer à l’unisson. Que dire, que penser de telles folies? Que la nature humaine est sujette à d’étranges aberrations. »
SECTION II