US CONVULSIONNAIRES
Nous terminerons ce chapitre par l’histoire abré-
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gée des convulsionnaires de Saint-Médard, histoire des plus curieuses que nous plaçons ici comme prouvant parfaitement bien ces trois grandes questions : 1° l’amour des peuples pour le merveilleux ; 2° la contagion rapide de l’exemple sur les esprits faciles à s’exalter; 3° les ruses des hommes qui se servent de la thaumaturgie pour accroître leur puissance.
Les peuples étaient fatigués des vaines querelles théologiques qui, pendant si longtemps, avaient ensanglanté l’Europe. On ne se battait plus pour des mots, on commençait à rire des noms burlesques de certaines sectes, les ombilicaux, les stercoranistes, et autres semblables ; cependant les molinistes et les jansénistes se partageaient encore la France ; mais ces derniers, accablés sous l’autorité civile et ecclésiastique, voyaient chaque jour leurs rangs s’éclaircir par de nombreuses désertions ; pour rétablir leur ancienne influence, ils s’avisèrent d’avoir recours aux miracles. Un certain diacre, nommé Pâris, mort en odeur de sainteté, leur en fournit le moyen ; ils lui assignèrent donc, de leur propre autorité, une place dans le ciel et accordèrent à son tombeau le don des miracles.
Quelques compères allèrent prier sur la tombe du diacre Pâris, et, chose merveilleuse, les uns se mettaient à danser malgré eux, les autres, saisis de convulsions , se roulaient par terre , se trémoussaient de la façon la plus drôle ; mais le plus beau de
l’affaire, c’est que tous ceux qui y arrivaient malades, s’en retournaient radicalement guéris. Le peuple, toujours sot et dupe, accepta avec transport cette nouveauté renouvelée des Juifs, et , chaque jour, une foule si compacte se pressait au cimetière de Saint-Médard, qu’on eût dit qu’il s’y tenait une foire. Tout le monde voulait y venir, et surtout les femmes hystériques ou affectées de maladies nerveuses contre lesquelles l'art avait été impuissant Après plusieurs jours de jeûnes, elles se rendaient sur la tombe du bienheureux Pâris, et, voyant à leurs côtés d’autres femmes tomber en convulsions, la contagion les gagnait, elles étaient saisies d’attaques semblables; ces attaques amenaient ordinairement des sueurs, des évacuations abondantes et autres crises salutaires qui adoucissaient leurs maux ou les guérissaient. 11 faut dire aussi que ces cures miraculeuses n’avaient pas lieu seulement à Saint- Médard : il s’en présentait de semblables en divers lieux, sur d’autres tombes, où l’espérance et l’exaltation fanatique, soutenues par la foi,’ devaient nécessairement produire les mêmes résultats.
A Saint-Médard, les aveugles retrouvaient la vue; les bossus et tortus se redressaient; les boiteux voyaient s’allonger leurs jambes ; les paralytiques entraient en danse ; les personnes stériles trouvaient la fécondité; enfin, tous les infirmes qui touchaient le tombeau du bienheureux Pûris, s’en revenaient
guéris. Cependant une chanson de cette époque, attribuée à la duchesse du Maine, ferait croire que tout le inonde ne guérissait pas, et qu’il arrivait souvent, au contraire, que le mal empirait. Yoici un quatrain de celle chanson :
Un décrotteur à la royale,
Du talon gauche estropié.
Obtint par grâce spéciale D’élre boiteux de l’autre pié.
Au bruit des miracles qui se faisaient è Saint-Médard, une riche comtesse vint du fond de l’Allemagne à Paris, afin d'obtenir le bonheur d’ôlre mère. Après trois mois de prières et de convulsions, toujours môme stérilité ; divers autres moyens ayant été vainement employés, on lui persuada qu'il fallait chaque jour prendre à ses repas un peu de terre de la tombe du diacre. Dans son brûlant désir d’avoir un enfant, la comtesse dévora trois kilogrammes de cette terre en quinze jours. Forcée de quitter Paris, elle en emporia deux sacs qu’elle mangea dans son pays sans plus de succès. Celte géophagie altéra sa santé et la pauvre comtesse mourut quelques années après, en maudissant le bienheureux Pâris.
Toutes les épigrammes lancées par les gens d’esprit contre les jongleries de Saint-Médard ne pouvaient refroidir la foi qu’on avait dans les cures merveilleuses qui s’y opéraient. Cette foi était si graude»
non-seulement dans le peuple, mais parmi les autres classes de la société, qu’on riait au nez de ceux qui disaient y être allés sans résultat de guérison ; on les traitait de menteurs, d’impies, etc.
Un certain Carré de Montgeron, conseiller au Parlement de Paris, qui s’était acquis quelque réputation dans les lettres, alla, par curiosité, voir ce qui se passait à Saint-Médard, et en revint avec la ferme conviction que tout ce qu’on en disait n’était nullement exagéré. De ce jour, il fréquenta assidûment Saint-Médard et devint un des principaux fanatiques des convulsions. Il recueillit tous les miracles opérés sur le tombeau du diacre Pàris depuis 1727, et en forma un gros volume in-4° intitulé : Vérité des mi~ racles de M. Paris. Carré alla lui-même à Versailles en présenter au roi un exemplaire relié avec luxe, et obtint une récompense à laquelle il ne s’attendait guère. .. il fut immédiatement déposé de sa charge et emprisonné.
Carré de Montgeron, loin d’être rebuté par cette chute, employa les loisirs de sa réclusion à perfectionner son travail qui fut de nouveau publié en 1737 avec beaucoup de Ogures et d’ornements typographiques. Ce livre original fut regardé par lés uns comme un chef-d’œuvre d’éloquence, tandis qu’il passa aux yeux des autres pour un prodige d’absurdité et dé Crédulité puérile.
Ven cette époque, tes miracles de Saint-Médard
allaient toujours leur train. Les fauteurs de celte comédie en avaient adroitement organisé les ressorts. Les acteurs procédaient avec méthode et passaient successivement d’un tour à l’autre. Si, dans le principe, il fallait entrer en convulsions pour être guéri, maintenant, le simple attouchement d’un convulsionnaire suffisait pour enlever la maladie la plus invétérée.
Lorsque les prières, les neuvaines et les jeûnes n’obtenaient point le miracle désiré , on avait recours à ce qu’on appelait les grands moyens. Ces singuliers moyens consistaient dans l’exercice de la planche, du chenet et du cailtou. Le lecteur va juger jusqu’où peut aller la folie fanatique.
L’exercice de la planche s’exécutait en étendant sur la convulsionnaire, couchée sur le sol, une planche qui la recouvrait entièrement, et dessus cette planche montaient autant d’hommes qu’il en pouvait tenir; quelquefois le nombre s’en élevait de dix à douze, dont le poids était supporté sans peine par la convulsionnaire qui trouvait le fardeau trop léger.
Dans l’exercice du caillou, la convulsionnaire étant couchée sur le dos, un frère saisissait un énorme caillou et lui en frappait le sein à coups redoublés, puis le lui lançait de toutes ses forces CQntre la poi- , trine.
L’exercice du chenet se faisait avec un gros barreau de fer, pesant vingt-neuf à trente livres ; on en dé-
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chargeait jusqu’à cent coups sur le ventre et l’estomac de la convulsionnaire, qui souvent n’était pas satisfaite et demandait en grâce qu’on redoublât ces étranges caresses.
L’esprit est révolté de ces hideuses jongleries, et l’on a peine à y croire. Mais laissons parler Carré de Montgeron, qui fut acteur et apologiste de ces scènes :
« Voici un exemple d’autant plqs digne d’attention, que des personnes de tout ordre et de toute condition, des ecclésiastiques, des magistrats, des dames de condition en ont été les spectateurs :
« Jeanne Mouler, jeune fille de vingt-trois ans, étant appuyée contre la muraille, un homme robuste prenait un chenet pesant trente livres et lui en déchargeait de violents coups dans le ventre; le nombre des coups allait jusqu’à cent et plus. Un frère lui en ayant donné un jour soixante, essaya contre un mur le chenet, et au vingt-cinquième coup, il y fit une ouverture.
« Comme ce fait m’est personnel, continue Carré de Montgeron, le lecteur ne sera point fâché que je le lui détaillé.
« J’avais commencé à ne donner à la convulsionnaire que des coups très-modérés; cependant, excité par ses plaintes que je ne frappais point assez fort, j’augmentai progressivement la force des coups; enfin, j’employai tout ce que j’avais de vigueur, et la
convulsionnaire se plaignait toujours, disant que ces coups, trop faibles, ne lui procuraient aucun soûla* gement. Je fus donc obligé de repasser le chenet à un homme très-robuste qui se trouvait au nombre des spectateurs. Celui-ci ne ménagea rien ; instruit par l’essai que je venais de faire, qu’on pouvait frapper sans crainte, il lui en déchargea dans l'estomac des coups si terribles, que le mur servant de point d’appui en était ébranlé. Alors la convulsionnaire s’écriait : Ah 1 que cela est bon ; que ça me fait du bien ; courage, mon frère , redoublez encore!
« Les coups que cet homme lui portait devinrent si violent», que le chenet sembla s’enfoncer dans i’estomaç de la patiente et pénétrer jusqu’au dos, de telle sorte qu’on pouvait craindre que tous ses viscères fussent broyés; mais il n’en était rien, car elle criait toujours: AM que e'est bon, courage frère l
. Tels étaient les grands secours qu’on prodiguait aux malades, lorsque les secours ordinaires n’avaient point réussi.
On pratiquait encore d’autres jongleries plus ou moins effrayantes auxquelles les convulsionnaires se prêtaient fort complaisamment. Ainsi, il y en avait qui se faisaient caresser à coups de fouets, d’autres à coups de pieux; plusieurs se laissaient peindre, rouer oo crucifier; enfin, quelques-uns, imitant les veuve# do Malabar, se jetaient dans le feu , et kén
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d’ôtre grillées, elles en ressortaient fraîches et le sou-* rire sur les lèvres.
Mais hâtons-nous de faire savoir que les convulsionnaires auxquelles on appliquait les grands secours, étaient toujours les mêmes, ce qui veut dire qu’elles étaient instruites à ces divers exercices et prémunies contre les dangers qui auraient pu en résulter. Ces femmes portaient des noms appropriés à leur art; celle qui se jetait au feu se nommait Salamandre ; celle qui se trémoussait en miaulant s’appelait la C halte ; les noms de Crucifiée, de Rouée indiquaient celles qui souffraient le supplice de la croix, de la roue, etc., etc. En outre, les convulsionnaires avaient un langage à elles, espèce d 'argot que les initiés seuls pouvaient comprendre. Au milieu de leurs exercices, si elles demandaient un sucre d'orge, eela signifiait un pieu; le biscuit indiquait une pierre, le cure-dent une énorme barre de fer, etc.
Le nombre des pèlerins, des guérisons et des miracles s’accrut tellement, que le parti janséniste s’en alarma, car- il pressentait qu’un tel abus entraînerait sa perte.
Vers la fin de 1731, les désordres dont Saint- Médard était journellement le théâtre, prirent un caractère tout à fait contagieux, qui donna l’éveil à la police. Le célèbre chirurgien Morand-Sauveur, assisté de quelques membres de la Faculté, fut envoyé par le roi pour examiner sur les lieux mêmes
les prétendus miracles de M. Pâris. Les jongleries des convulsionnaires ne purent échapper à l’œil de ces savants; ils firent leur rapport, et, par ordonnance royale du 27 janvier 1732, le cimetière de Saint- Médard fut fermé à tout le monde, avec défense expresse d’en approcher. Le lendemain de sa fermeture, on afficha sur la porte du cimetière cette plaisante inscription :
De par le Roi, défense à Dieu,
De faire miracle en de lieu.
Quelques convulsionnaires récalcitrants ayant enfreint cette défense, furent saisis et incarcérés, ce qui refroidit singulièrement les partisans de M. Pâris. On ne vit plus que les fanatiques outrés qui, pendant quelque temps encore, continuèrent à entrer en convulsions, mais loin du cimetière de Saint-Médard, désormais silencieux et désert. Ainsi se termina cette longue comédie.