DES {PREUVES PAR LE FEU. L'EAU, LES BREUVAGES. ETC
On donnait le nom d’ épreuves à diverses pratiques dont le but était de reconnaître l’innocence ou la culpabilité d’un accusé.
Chez les anciens peuples, de même que chez les nations modernes au début de leur civilisation, on rencontre la coutume barbare des épreuves. L’histoire nous montre la classe sacerdotale préparant les moyens et les instruments de ces épreuves ; de telle sorte qu’il lui était facile de perdre ou de sauver un accusé.
Les Indiens se servaient d’une balance judiciaire pour faire les épreuves. Après quelques momeries religieuses, le prévenu était placé sur la balance; on prenait note de son poids ; puis on lisait son acte d’accusation qu’on lui plaçait sur la tête, et immédiatement on le pesait de nouveau. Si son poids dépassait celui de la première pesée, il était déclaré coupable. Son poids, au contraire, devenait-il
plus léger, on le déclarait innocent et on l'absolvait.
Dans nos foires de province, on voit parfois de3 escamoteurs montrer à un public crédule des balances qui s’élèvent ou s’abaissent à volonté. Les prêtres de l’Inde opéraient exactement comme eux, par voie d’escamotage ; avec cette différence, néanmoins, que les prêtres avaient fait de l’épreuve un jeu de vie ou de mort, tandis que nos escamoteurs font du tour de la balance un amusement.
Les prêtres hébreux avaient l’épreuve de l’eau contre la femme adultère ; ils faisaient avaler à la femme soupçonnée de ce crime*, un liquide nommé l’eau amère, dans lequel on avait jeté un peu de poussière des pavés du temple, en récitant certaines prières. Cette eau, disaient-ils, possédait la vertu d’empoisonner l’épouse criminelle et ne faisait aucun mal à celle qui était restée chaste.
Les prêtres indous font boire, à ceux qui sont accusés d’impiété, un breuvage dans lequel on u plongé le lingam. Ils prétendent et font croire que ce breuvage dévore les entrailles des criminels, tandis qu’il produit un bien-être inexprimable à ceux qui sont innocents.
Évidemment, dans ces deux exemples, la poussière du temple et le lingam ne servent qu’à tromper le vulgaire. Le breuvage préparé d’avance, le prêtre peut, à 6on gré, absoudre par l’épreuve les criminels et oondamner les innocents.
Au Japon et en Tartarie, l’accusé avale une coupe d’eau contenant un carré de papier bariolé de caractères magiques tracés par les prêtres Le coupable est saisi, après avoir bu, de douleurs d’estomac atroces; l’innocent, au contraire, reste calme et n’éprouve aucune douleur. Ici, encore, le breuvage est préparé d’avance, il est chargé à des degrés plus ou moins élevés de principes légifères, ou bien c’est de l’eau naturelle, selon qu’il est dans la volonté du juge de condamner ou d’absoudre.
Dans plusieurs contrées d’Afrique, lorsqu’un assassinat a été commis, les parents de la victime demandent l’épreuve contre ceux qu’ils présument être les assassins. Alors, les prêtres font tremper leurs fétiches dans un vase d’eau et le présentent à l’accusé.
Le plus souvent, celui-ci refuse de boire paroe qu’il sait que la mort est dans le vase, et il paie aux parents du défunt une somme qu’on appelle le prix du sang.
Dans l’intérieur de l’Afrique septentrionale, une secte religieuse très-puissante prépare une eau d’épreuve destinée à être versée sur les bras et sur les jambes des individus soupçonnés de vol ou d'homicide. Cette eau brûle toujours la peau du coupable et glisso sur celle de l’innocent sans laisser de trace.
Les épreuves ne se rencontrent guère chex les Grecs et les üomains que dans la basse classe. Ces peuples
étaient trop éclairés pour ajouter foi à ces meurtrières jongleries.
§Ier-
Dans les premiers siècles de notre ère, on voit les anciennes épreuves redevenir de mode sous le nom d 'ordalies, terme saxon signifiant volonté de Dieu . Plus tard, l’ordalie fut restreinte aux deux épreuves par le feu et par l’eau.
L’épreuve par le feü se pratiquait, soit avec une barre de fer rougie au feu qu’on devait tenir dans les mains pendant un temps prescrit, sans se brûler;soit en marchant sur une tôle incandescente ou en se tenant au milieu d’un brasier. — Il est certain que les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs possédaient le secret de l’incombustibilité. Ce secret, comme beaucoup d’autres, était le partage de la classe sacerdotale qui en usait pour consolider sa puissance. Or, l’homme riche et coupable achetait le secret de tenter l’épreuve sans danger ; l’homme innocent, mais pauvre, était toujours victime, à moins que ses juges eussent intérêt à le sauver.
Les /limes, qui demeuraient au pays des Falis— ques, près de Rome, marchaient impunément sur le feu. Ils donnaient tous les ans, sur le mont Soracte, le spectacle de leur incombustibilité. Virgile et Strabon rapportent quelques détails sur leur manière de
se jeter au milieu des flammes sans éprouver la moindre brûlure. Saint Épiphane dit qu'il existait en Égypte des hommes qui, après s’être frottés avec certaines drogues, se jetaient dans des chaudières d’eau bouillante et en ressortaient aussi frais qu’avant celte immersion.
L’épreuve par l’eaü avait lieu, soit avec l’eau froide, par immersion , soit avec l’eau bouillante. Celte épreuve comprenait aussi l’huile bouillante et certains métaux en fusion. -
L’épreuve par l’eaü froide consistait à lier la main gauche au pied droit du patient et à le jeter ainsi dans une cuve remplie d’eau ou dans un étang. S'il s’enfoncait, c’est qu’il était coupable; si, au contraire, il surnageait, son innocence était déclarée.
L’épreuve par l’eaü bouillante s’exécutait en plongeant le bras dans une cuve d’huile ou d’eau en ébullition pour saisir un anneau qui se trouvait au fond. La moindre brûlure indiquait le crime; le patient, déclaré coupable, était livré à la justice.
L’épreuve par la barre de fer rougie à un feu de forge, était la plus terrible, et cependant elle se pratiquait sans danger pour l’individu s’il avait acheté le secret. On conservait cette barre de fer dans un temple ou une église ; c’était encore un des mille privilèges dont le corps sacerdotal avait su s'entourer. Le jour de l’épreuve arrivé, on faisait au patient des ” lustrations et des prières ; puis on sortait la barre de
fer avec grande cérémonie. Lorsque la barre avait été rougle an feu, l'accusé devait la prendre à dettî mains et la porter d'un bout do la salle à l’autre sans se brûler, et c'est, en effet, ce qui avait lieu lorsque c’était la volonté des prêtres. Dans ce cas, le patient, après avoir été soumis à une préparation préalable, pouvait manier impunément la barre de fer rouge.
Nous ne citerons que quelques faits pris parmi ceux qui concernent les hauts personnages souillés de crimes, qui tentèrent l’épreuve pour les effacer aux yeux du public.
Elfrida, belle-mère d’Édouard II, sortit saine et sauve de l’épreuve du fer rouge.
Teoteberoe, femme de Lothaire, accusée d’inceste avec son frère, moine et sous-diacre, demanda l’épreuve de l’eau bouillante et en ressortit saine et désormais innocente.
Nous répéterons ici ce que nous avons dit plus haut. En général, tous les personnages puissants pouvaient tenter impunément l’épreuve; les pauvres diables, au contraire, étaient toujours brûlés ou noyés. Prenons deux faits entre mille î
La femme de saint Gengouff, 8yant résisté aux instances d’un homme haut placé, fut accusée d’adultèro et forcée de se soumettre à l’épreuve de l’eau bouillante. Son lâche accusateur avait juré sa perte; mais cette malheureuse femme, sûre de son innocence» plongea avec confiance son bras dans la cuve
d’eau bouillante, et le ressortit, hélas ! entièrement brûlé.
Une autre femme, de Didymothèque, fortement soupçonnée d'adultère par son mari, se vit obligée de subir l’épreuve du feu. Cette femme adultère, alla trouver l’évêque de la ville, et lui confia son secret. Celui-ci lui donna le moyen de faire reconnat- . tre son innocence. Étant sortie de la maison épiscopale , elle se rendit immédiatement au lieu de l’épreuve, saisit la barre de fer rouge qu’on lui présenta, fit le tour de la salle, et déposa la barre sur une chaise qui s’enflamma aussitôt. Le mari, quoique convaincu de la culpabilité de sa femme , fut forcé, devant ce miracle, de publier son innocence.
Il faut dire aussi que, dans plusieurs circonstances, l'eau que les spectateurs croyaient être bouillante, n’en avait que l’apparence. La chimie enseigne les moyens de donner à l’eau tiède l’aspect de l’eau en ébullition. C’est, très-probablement, d’un moyen semblable dont se servirent les moines d’Angers pour gagner un procès dans lequel ils étaient engagés. Us produisirent, comme preuve irréfragable de la bonté de leur cause, un vieillard qui se jeta dans une cuve d’eau bouillante, et en ressortit plus frais qu’avant son immersion. Ce vieillard, à qui l’on avait fait la leçon, leva les mains au ciel, et, devant une foule nombreuse, s’écria : «Ouil Dieu a voulu par un mi-
racle attester la bonté de la cause de nos saints moines. »
L’auteur des Recherches asiatiques fut témoin oculaire de ces épreuves dans l'Inde. Deux accusés s’exposèrent, l’un à l’épreuve du fer rouge, l’autre à celte de l’eau bouillante. Le premier, favorisé par les Brahmes, ressortit sain et sauf de l’épreuve ; le second retira sa main de l’eau bouillante horriblement brûlée. Les prêtres de Brahma avaient frotté les mains de leur protégé avec une composition connue d’eux seuls ; tandis qu’ils avaient intérêt à sacrifier le second.
Ces exemples et mille autres semblables qui se trouvent épars dans l’histoire des peuples, prouvent que, dès l’antiquité la plus reculée, on connaissait le secret de résister pendant quelques minutes au feu le plus ardent. En effet, de tout temps et dans tous les pays, en JEurope, en Asie comme en Afrique, on a rencontré des hommes qui semblaient jouir du privilège de l’incombustibilité. Depuis Zoroastre, qui, pour prouver sa mission divine, subit les épreuves les plus meurtrières, en apparence, jusqu’à nos incombustibles modernes qui entrent dans un four ardent, qui manient un fer rouge, qui mettent un charbon incandescent sur leur langue, etc., etc., on cite une foule d’individus qui, dans nos foires, bravent l’eau, bouillante et le feu. Nous avons publié, dans notre Histoire naturelle de C homme, les différents
procédés employés pour rendre momentanément l’homme incombustible. Nous y renvoyons le lecteur.
Nous fermerons ce chapitre par la terrible épreuve -, que les illuminés d’Allemagne faisaient subir à tout individu, avant d’être reçu et d’entrer dans leur association. La description de cette horrible cérémonie a été tracée par M. Luchet, à qui nous l’empruntons :
« Le récipiendaire est conduit à travers un sentier ténébreux dans une salle immense, dont la voûte, le parquet et les murs sont recouverts d’un drap noir, parsemé de flammes rouges et de couleuvres menaçantes; trois lampes sépulcrales jettent de temps en temps une lueur mourante et laissent à peine distinguer, dans celte lugubre enceinte, des débris de morts soutenus par des crêpes funèbres; au milieu, une espèce d’autel formé par un monceau de squelettes; à côté, s’élèvent des livres empilés. Plusieurs sont ouverts : les uns renferment des menaces contre les parjures ; les autres, l’histoire funeste des vengeances de l’esprit invisible, et des évocations infernales qu’on prononce longtemps en vain.
« Huit heures sonnent; alors des fantômes, traînant des voiles mortuaires, traversent lentement la salle
et s’abîment dans les souterrains sans qu’on entende le bruit des trappes.
«L’initié demeure vingt-quatre heures dans ce ténébreux asile au milieu d'un profond silence. Un jeûne sévère a déjà affaibli sa pensée; des liqueurs préparées ont commencé par fatiguer et finissent par exténuer ses sens. A ses pieds sont placées trois coupes remplies d’une boisson verdâtre. Le besoin les approche des lèvres, la crainte involontaire les en repousse.
« Enfin paraissent deux hommes qu’on prend pour les ministres de la mort ; ils ceignent le front du récipiendaire d’une bandelette teinte de sang et chargée de caractères mystiques sur lesquels se découpe la figure de Notre-Dame de Lorette. Il reçoit un crucifix de cuivre de la longueur de deux pouces ; on suspend à son cou des amulettes enveloppées d’un drap violet ; il est dépouillé de ses habits que deux frères servants déposent sur un bûcher élevé à l’autre extrémité de la salle. On trace sur son corps nu des croix avec du sang. Dans cet état de souffrance et d’humiliation, il voit approcher de lui à grands pas cinq fantômes armés d’un glaive, couverts de draps ensanglantés. Leur visage est caché sous un voile; ils étendent un tapis sur le plancher, s’y agenouillent, font une prière et demeurent les mains étendues en croix sur la poitrine et la face contre terre dans un muet recueillement. Une heure se passe
dans cette pénible attitude. Après cette épreuve, des accents plaintifs se font entendre ; le bûcher s’allume et d’abord ne jette qu'une flamme pàle( mais les vêtements y sont consumés. Une figure colossale surgit du milieu du bûcher! A son aspect les cinq hommes prosternés entrent dans d'horribles convulsions : images fidèles de ces luttes, hideuses à voir, où un mortel aux prises avec un mal subit finit par en être terrassé.
«Alors une voir stridente perce la voûte et articule la formule des exécrables serments qu’il faut prononcer ; ma plume hésite et je me crois presque coupable de les rétracer :
« Au nom du fils crucifié, jurez de briser les liens charnels qui vous attachent encore à père, mère, frères, sœurs, époux, parents, amis, maîtresse, rois, chefs, bienfaiteurs et tout être quelconque à qui vous aurez promis foi, obéissance, gratitude ou service.
« Nommez le lieu qui vous vit naître pour exister dans une autre sphère, où vous n’arriverez qu’après avoir abjuré ce globe empesté, vil rebut des cieux.
« De ce moment vous ôtes affranchi du prétendu serment fait à la patrie et aux lois. Jurez de révéler au nouveau chef que vous reconnaissez, ce que vous avez vu ou fait, pris, lu ou entendu, appris ou deviné, et même de rechercher, épier ce qui ne s’offrirait pas à vos yeux.
« Honorée et respectez Vaqua toffana (1) comme un moyen sûr, prompt et nécessaire de purger le globe, par la mort ou par l’hébétation, de ceux qui cherchent à avilir la vérité ou à l’arracher de nos mains.
« Fuyez Rome, fuyez l’Espagne, fuyez toute terre maudite ; fuyez enfin la tentation de révéler ce que vous avez vu et entendu ici, car le tonnerre n’est pas plus prompt que le couteau qui vous atteindrait en quelque lieu que vous soyez ! »
«Quand le récipiendaire a entendu cette formule, on place devant lui un candélabre garni de sept cierges noirs ; à ses pieds est un vase plein de sang humain ; on le force à en boire la moitié d’un verre et il prononce le serment.
« Après la cérémonie, le récipiendaire est plongé dans un bain, au sortir duquel on lui sert un repas composé de racines. »
« Des associations semblables ne peuvent qu’être funestes au pays où elles se forment ; le citoyen sage et paisible perd toute -sécurité, il craint de rencontrer dans son voisin, son ami et même dans son frère, un homme vendu à de farouches tyrans et toujours prêt à exécuter leurs ordres criminels. »
(1) Vaqua toffana est, dit-on, un des plus violents poisons connus. Voyez le chap. Poisons de ce volume.