CHAPITRE XXXIII
LES DERNIÈRES PAROLES DES MOURANTS SONT-ELLES PROPHÉTIQUES? AJOURNEMENTS.
L’on croyait jadis, et le vulgaire croit encore, que les dernières paroles prononcées par les agonisants et par les condamnés à mort, renferment un sens prophétique. Plusieurs faits isolés ont donné lieu à cette croyance ; nous citerons les suivants :
Ferdinand VI, roi de Castille, fut ajourné par les frères Carjaval, injustement condamnés à mort, à paraître devant Dieu dans trente jours. Il mourut, en effet, le trentième jour ; de là lui vint le surnom de Ferdinand l’Ajourné.
Philippe le Bel et le pape Clément V, furent cités à comparaître devant le tribunal de Dieu, par Jacques Molay, grand-maître des Templiers, avant l’année révolue. Jacques Molay fut brûlé { Clément V, affecté d’une maladie chronique, succomba cette même année , ainsi que Philippe le Bel.
Jean Huss, condamné comme hérétique à être
brûlé vif, ajourna ses juges à trois mois. Les juges ne moururent pas, mais la papauté fut fortement ébranlée. Il est vrai qu’à cette époque la cour de Rome se livrait à de tels excès, qu’il n’était pas besoin d’être prophète pour prédire qu'une révolution menaçait l’Église catholique.
Nous pourrions rapporter beaucoup de faits semblables; mais nous croyons que cela est inutile. Nous nous bornerons à cette question J
— « Les dernières paroles des mourants ont-elles quelque chose de fatidique ? »
t— « Oui et non. »
Oui, pour celui qui admet que la faculté de connaître l’avenir est dévolue à certaines organisations privilégiées. — Non, pour celui qui nie à l’homme cette faculté.
Lequel des deux a raison ?
Ici, comme pour les prédictions, en général, sur cent paroles prophétiques deux se réalisent; on oublie les quatre-vingt-dix-huit fausses et l’on ne parle que des deux qui ont eu leur accomplissement. En bonne conscience, peut-on considérer comme pro phète celui qui se trompe quatre-vingt-dix-huit fois sur cent ?
Le fait suivant nous servira d’exemple pour ex*pliquer la réalisation possible des prédictions de ce genre.
Plusieurs prédictions avaient été faites à un officier
du régiment de Champagne, et toutes avaient eu leur réalisation plus ou moins complète, ce' qui lui avait donné beaucoup de confiance aux horoscopes. On lui avait notamment prédit qu’il ne serait jamais blessé à la guerre : en effet, quoiqu’il se fût vingt fois exposé à la mort, comme un brave militaire, il n’avait jamais reçu la moindre égratignure.
Un jour, étant à la chasse, il rencontra une vieille femme gisant sur le sol et près de rendre l’âme. Il s’approcha d’elle et lui demanda quel secours il pourrait lui donner?
— « Emporte-moi sur tes épaules, lui répondit l’agonisante, et dépose-moi chez toi; je mourrai plus doucement. »
L’officier lui objecte qu’il n’est point du pays, qu’il loge chez un ami et que, par conséquent, il ne peut lui rendre ce service.
— «Eh bien ! ajouta la vieille d’une voix éteinte, continue ton chemin ; moi, je vais, dans un moment, paraître devant Dieu, et toi tu viendras me rejoindre dans deux mois. »
L’officier raconta le soir, à ses amis, ce qui lui était arrivé, et ne parut plus y penser. Sa permission expirée, il repartit pour son régiment , où il reprit ses occupations. Cependant, trois jours avant le terme indiqué par la vieille, il se rappelle son aventure ; cette idée le poursuit, ne le quitte plus. Le lendemain, il a la fièvre, il se met au lit. Un médecin, re-
connaissant la cause de la maladie, cherche à lui remonter le moral. C’est en vain... l’idée fixe a envahi tout le cerveau. Son frère, ses amis tâchent, par tous les moyens possibles, d’extirper cette funeste idée; tout est inutile... Il expira, non pas le jour même de l’ajournement, mais quelques jours après. Évidemment, ici, c’est la tête qui a tué le corps. Il en est de même pour tous les faits de cette nature.
* chapitre; rajY,