BAGUETTE MAGIQUE OU DIVINATOIRE
De tous temps, la baguette fut un signe de puissance , de supériorité intellectuelle. Les dieux et demi-dieux, les grands hommes, les magiciens et magiciennes opéraient des miracles avec leurs baguettes: Mercure, Bacchus.Circé, Médée, Pylhagore, Zoroastre, Moïse et beaucoup d’autres grands hommes de l’antiquité sont toujours représentés avec une baguette. Nous avons déjà vu, à l’un des chapitres pré-
cédeiits, des exemples du rôle de cette baguette dans les opérations de magie.
La baguette divinatoire, qui fut une des mille superstitions du moyen âge, était encore en honneur au siècle dernier. En voici la description exacte :
Elle doit être de coudrier, de la poussée de l’année; c’est de toute rigueur. 11 faut la couper le troisième jour de la nouvelle lune, à l’heure de minuit; c’est encore de rigueur. Le couteau avec lequel on la
coupe doit être neuf et n!avorr jamais servi. Il faut, et c'est tout à fait indispensable, porter ce couteau dans une église pour le faire bénir. Après la bénédiction, on éerit ces mots sur la lame : A gala près du talon} — sur le milieu, «v; — et, à la pointe, Tétragramaton. Le signe X entre chaque mot est de toute nécessité. Ges formalités étant remplies, on sort de chez soi avec des souliers neufs aux pieds et un rosaire 6ur la poitrine. Minuit sonnant, on coupe la
baguette en prononçant ces paroles à haute voix et les yeux fixés au ciel :
« Par te Dieu vivant, je te conjure de m'obéir ; + on se signe, — Par le Dieu saint et vrai , + on se signe, — Par le Dieu tout-puissant, je te conjure par trois fois de m’obéir; » ++ + on se signe trois fois, et l'on détache la baguette du tronc. Alors, on la met dans sa poitrine, de manière h ce qu'elle touohe le rosaire, et on l'emporte chez sol. Pendant le trajet, il est rigoureusement défendu de communiquer aveo personne ; sans cette précaution, la puissance de la baguette avorterait.
Hélas! disons-le en passant, parmi la fOuîé ignorante» de pauvres gens croient encore au pouvoir de la baguette. On conçoit bien que ïe possesseur d’un semblable talisman doit opérer des miracles; nous allons donc rapporter l’histoire de deux rabdomanciens célèbres, afin que le lecteur puisse établir un jugement sur cette question.
Jacques Aimar Vernay, né à Saint-Véran, en Dauphiné, le 8 septembre 1662, se distinguait des autres paysans de son village par son esprit incessamment dirigé vers la ruse. A l’âge de dix-huit ans, il fit connaissance d’un vieux berger jouissant d’une certaine réputation dans la contrée, grâce à sa baguette de coudrier. Jacques Aimar, entrevoyant le parti qu’on pouvait tirer de cette industrie, se fit l’élève du vieux berger, et ne tarda pas à l’éclipser par son adresse à diriger la baguette. Quelques années plus tard, la renommée publiait, d’un bout de la France à l'autre, les prodiges qu’opérait le jeune rabdomancien.
La baguette de Jacques Aimar ne se bornait pas à découvrir les sources à de grandes profondeurs, elle indiquait aussi les métaux enfouis : l’or, l’argent, le cuivre, et les trésors cachés. Elle avait l’étonnant pouvoir de reconnaître les adultères, les voleurs, les assassins!!!
Les succès qu’obtint cet homme firent tant de bruit dans toute la province , qu’un double assassinat ayant été commis, en la ville de Grenoble , sur la personne d’un cabaretier et de sa femme, le président du tribunal voulut essayer le pouvoir du jeune paysan. Jacques Aimar fut donc amené sur le lieu du crime. Interrogé par le président pour savoir s’il lui serait possible de découvrir les meurtriers , il répondit affirmativement. Tous les, moyens propres
à favoriser les opérations de sa baguette furent mis à sa disposition. On rapporte que Jacques Aimar suivit à la piste les meurtriers, depuis Lyon jusqu’à Marseille; qu'il en découvrit un à Beauvais et qu’il ne perdit la trace des autres que sur le rivage où ils s’étaient embàrqués.
La célébrité de Jacques Aimar allait toujours croissant , lorsqu’un jour, dans les salons du prince de Condé, on parla de lui et des prodiges qu’opérait sa baguette. Le prince , qui n’était pas homme à se laisser prendre aux contes du vulgaire, manda Jacques Aimar auprès de lui. Le rabdomancien se rendit à cette invitation. Mais ici les spectateurs n’étaient point des paysans crédules et faciles à tromper; Jacques Aimar eut affaire à des hommes instruits et se tenant sur leurs gardes ; aussi fut-il bafoué et obligé d’abandonner, fort peu de temps après cette mésaventure, une industrie qui , jusquelà, lui avait été très-profitable.
•Un rabdomancien-hydroscope, encore plus extraordinaire que Jacques Aimar, se produisit quarante ou cinquante ans après ; il se nommait Bléton. De 1755 à 1781 , il découvrit plus de trois cents sources dans les fermes et châteaux où il était appelé, ce qui lui valut la réputation de sourcier par excellence, et l’honneur d’être visité par les plus savants physiciens et médecins de son temps. Voici les principaux phénomènes physiologiques offerts par Bléton
chaque fois que, par hasard, il se trouvait au-dessus d’une source ou d’un réservoir d’eau profondément situé ;
L,es effluves Invisibles de l’eau souterraine frappaient l’épigastre et le diaphragme de Bldton, d’où il résultait un sentiment d’oppression très-visible. Bientôt un frisson générai le saisissait, et à ce frisson succédait un tremblement si violent, que Blôton avait de la peine à se tenir sur ses jambes. Les membres supérieurs se raidissaient, le pouls, d’abord très-fort, diminuait peu à peu ; la face offrait une altération visible ; une sueur froide lui baignait le visage ; en un mot, on pouvait croire qu'il allait devenir la proie d'uue attaque de spasme convulsif. Cet état durait tout le temps que Bléton restait au-dessus de la source, et se dissipait aussitôt qu’il se plaçait b côté. Ces divers symptômes étaient plus ou moins intenses, suivant la profondeur et le volume de la source. Le malaise était plus marqué en remontant la source qu’en suivant son cours. Lorsque la masse d’eau émit Considérable et que Bléton soutenait longtemps cetaxercice, jl éprouvait une telle fatigue, que le repos lui devenait, de temps en temps, nécessaire; un sentiment de lassitude dans tout le corps était le résultat de son travail. Ses sensations étaient plus fortes et plus distinctes à jeun qu’après le repas, et si, après avoir mangé, il lut arrivait de travailler trop longtemps sur des sources abondan-
tas, sa digestion était troublée et quelquefois il rejetait les aliments par le vomissement. Les temps chauds et secs étaient plus favorables à ses opérations .que les temps froids et humides. Il disait ne pas 6en* tir les eaux vagues ou stagnantes dans les entrailles de la terre, non plus que les eaux découvertes, quoique courantes ; seulement, dans ce dernier cas, étant dans un bateau, il éprouvait un mal de tête et beaucoup de fatigue dans les membres , mais point de commotion intérieure. Ce sourcier ne montrait dans sa constitution physique, comparée à celle des autres hommes, aucune différence remarquable. Les variations atmosphériques, surtout les variations électriques, influaient d’une façon toute particulière sur son système nerveux. Du reste , Bléton était un homme d’une extrême simplicité, et rien, dans ses actes physiques et moraux, n annonçait un imposteur.
Maintenant, voici Un procès-verbal en faveur de Bléton, rédigé après que cet hydroscope eut amené l'abondance en diverses localités privées d’eau, par l’indication de vingt-sept sources :
« Nous soussignés, officiers municipaux de la commune de Saint-Jean-en-Royant, élection de Valence, juridiction de Saint-Marcellin, en Dauphiné, certifions et attestons que le sieur Barthélémy Bléton, natif de la paroisse de Bouvente, audit Boyant, y habitant, a acquis, depuis trente ans, une profonde
connaissance à découvrir les sources ou fontaines, et que, par ses indications fixes et bien déterminées, bon nombre de particuliers , dans la contrée du Royantais , en reçoivent actuellement de grands avantages. »
Suivent les noms des propriétés et localités où Bléton a découvert d’abondantes sources.
« Étant, de plus, appelé des seigneurs respectables de la province et même de ceux du royaume, qui lui donnent une entière confiance, à la connaissance qu’il a pour la découverte des eaux, ainsi qu’il nous a paru par diverses lettres qu’on lui a adressées.
« Fait et certifié véritable audit Saint-Jean, ce 2 avril 1781 .
«Et ont signé: François, lieutenant de Châtellenie; — Girodin, premier consul ; — Mignon, second consul ; — Vinay, secrétaire-greffier.
« Yu et certifié par le bailli du duché d’Hostun et subdélégùé au département de Saint-Marcellin. »
De plus, Bléton était porteur de quatre-vingt-cinq certificats attestant qu’il avait découvert une ou plusieurs sources dans les propriétés des signataires.
Devant de semblables témoignages, l’incrédulité quand même serait peu philosophique; c’est assez dire que nous ne confondons pas Bléton avec le misérable charlatan dont nous avons parlé tout à l’heure. Il est donc à présumer qu’il existe certaines organisations chez lesquelles le système nerveux peut être
Djaitized
affecté par les effluves aqueuses, et donner lieu aux phénomènes fourni» par les sourciers. On sait que les effluves des marais, absorbées par les personnes qui s’y exposent la nuit, développent fréquemment la terrible fièvre paludéenne, si souvent mortelle.
Mais pourquoi, nous dira-t-on, les sourciers n’offrent-ils pas les mômes symptômes lorsqu’ils se trouvent sur un pont où la rivière coule, ou lorsqu’ils voyagent en bateau?
On peut répondre que, probablement, ils reçoivent également les effluve^, mais à un moindre degré, ce qui fait que les signes offerts peuvent être beaucoup moins sensibles. Enfin, il est sage de dire que la science ne s’est pas assez occupée de cette question, qui mériterait une étude sérieuse. Il peut y avoir beaucoup de jongleries dans les exercices de certains hydroscopes ; mais il peut y avoir aussi du vrai, et ce dernier point exige qu’on mette plus de réserve dans son jugement.
Maintenant, quel est le rôle de la baguette de coudrier? Peut - elle indiquer les sources , les cours d’eau, les trésors enfouis, les richesses métalliques d’un sol?
Ici, notre réponse est absolument négative. En effet, quel rapport peut-il exister entre un morceau de bois et les corps dont nous venons de parler, profondément enfouis? Jusqu’ici, la physique et la chimie n’ayant découvert aucune influence réciproque entre
le bois, l’eau et les métaux, 11 est bien permis de rester incrédule.
Enfin, la baguette, maniée par un individu spécial, a-t-elle le pouvoir de découvrir les faits aocomplis , les crimes, les mauvaises actions, etc. ?
Cette question ne mérite pas l’honneur d’une réponse.