‹ Histoire des sciences occultesChapitre 62 sur 67 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

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Il faut entendre par pierre philosophale une substance pulvérulente, nommée poudre de projection , possédant l'étrange vertu d’opérer la transmutation en or de divers métaux, et particulièrement du mer-» cure. Cette poudre, objet de recherches aussi assidues qu’opiniâtres, consuma la vie et la fortune d’un grand nombre d’individus.Ce fut surtout au commencement du quinzième siècle que cette étude devint une manie, une violente passion. On vit des hommes du premier mérite employer leur temps et leurs lumières à cette folle entreprise. Les fourneaux, le charbon, les creusets, alambics, cornues, etc., tous les ustensiles coûteux du laboratoire , absorbèrent des sommes énormes sans aucun bon résultat. D’ar droits fripons prétendirent posséder le secret de la pierre philosophale, et dissipèrent, en peu de temps,

les richesses des gens trop crédules qui eurent la faiblesse d’alimenter leurs opérations.

Le nom d’alchimiste fut donné à ces opiniâtres chercheurs de la merveilleuse poudre. On doit néanmoins reconnaître que leurs découvertes, souvent inattendues, préparèrent la voie que la chimie devait parcourir plus tard : la CHIMIE! cette vaste science qui, en multipliant chaque jour les ressources de l’industrie, accroît aussi le bien-être des sociétés : la chimie, à qui la civilisation moderne doit ses immenses progrès, et qui a, pour ainsi dire, changé la face du monde.

Le nombre des hommes distingués par leur savoir qui ont prétendu posséder la pierre philosophale ou qui ont ajouté foi à la transmutation, est assez élevé ; nous ne citerons que les plus célèbres.

Raymond Lulle fut, dit-on, le premier qui se lança à la recherche de la pierre philosophale. On attribue sa fortune à ce talisman ; mais la véritable source de ses richesses fut l’impôt sur les laines, qu’il fit établir et qu’il afferma.

Arnaud de Villeneuve était grand médecin, bon alchimiste; sa clientèle et la faveur des papes résidant à Avignon lui valurent de grandes richesses. Le vulgaire prétendait qu’au moyen de sa pierre philosophale, Arnaud fabriquait des monceaux d’or!...

Nicolas Flamel passait, aux yeux de ses contemporains, pour un savant alchimiste, possédant le

secret de la transmutation. L’immense fortune qu’il ^acquit en se faisant l’intermédiaire secret des Juifs chassés de France et de leurs débiteurs, fit croire qu’il savait composer la pierre philosophale.

Corneille Agrippa allia la cabale à la médecine et donna une explication des livres apocryphes à' Hermès. Cet enthousiaste se livra, dès sa jeunesse, à l’étude des sciences magiques et cabalistiques. Il fit courir le bruit qu’il avait enfin trouvé le secret du grand œuvre ou pierre philosophale, et passa, aux yeux de ses contemporains, pour faire de l’or.

Paracelse, homme à imagination vagabonde qui, dans ses ouvrages, plaçait des puérilités à côté de choses très - sérieuses ; homme présomptueux et d'une vanité choquante, se vantait d’avoir trouvé la pierre philosophale et la panacée universelle; il proclamait aussi, avec l’effronterie d’un charlatan, qu’au moyen de son élixir de longue vie, il pouvait prolonger à son gré l’existence humaine.

Michel Sendivogius et Antoine Bragudini s’acquirent une grande réputation comme alchimistes; ou disait d’eux qu’ils faisaient de l’or aussi lacilement qu’un forgeron fait de l’acier.

Sennert , médecin célèbre, apprit, dit-on, d’un adepte l’art de transmuer les métaux en or.

Martin d'Anvers, professeur de philosophie, fut longtemps l’antagoniste des adeptes. On rapporte qu’un jour, disputant avec chaleur contre la pierre

philosophale, un «te ses adversaires se fit apporter do plomb, un creuset et un fourneau; lorsque le plomb fut en fusion, il y jeta, en présence de tout le public, sa poudre de projection, et aussitôt 1e plomb se changea en or. Puis, s’adressant au professeur :

« Réponds à cet argument, lui cria-t*ii ? *

De ce jour, Martin d’Anvers se fit adepte.

Van Helmont , qui fut une illustration en médecine et en physique, dit que sa propre expérience le force à convenir de l’existence d’une poudre capable de métamorphoser en or certains métaux. Avec un grain de cette poudre, il a lui- même converti en or plusieurs milliers de grains de mercure chaud, au grand étonnement des spectateurs. Nous ajouterons que Van Helmont était un homme' d’imaginatioq, ami du merveilleux, et qu’il finissait souvent par se persuader de la réalité des rêves qu’il caressait. Cardan et Pic de la M ira n dote, deux hommes fort remarquables, mais chez qui l’imogi nation altérait la raison, croyaient à la pierre philosophale, de même qu’ils croyaient au diable, aux sorciers, aux possédés et à toutes tes absurdités qui caractérisaient leur époque. Ghez Cardan surtout, l’amour du merveilleux était porté jusqu’à la monomanie.

Il faut croire que, pour ajouter foi à l'impossible pouvoir de la pierre philosophale, les hommes éminents dont nous venons de parler avaient été trompés par d'adroits fripons. Voici, du reste, un exemple du

savoir-faire de ces rasés fabricants d'or qui couraient les villes> s'attachant aux princes, aux seigneurs, et s’enrichissant à leurs dépens.

L’empereur Ferdinand III étant à Prague, en 164b, fut témoin oculaire de la transmutation de trois livres de mercure en or par un seul grain de la poudre de projection. Celui qui opéra cette transmutation se nommait Richthausen; il obtint pour récompense de l’argent et le titre de baron. L’empereur fit frapper une médaille avec cet or philosophique. Sur un côté de la médaille était représenté un jeune homme, ayant pour tête un soleil rayonnant ; sur l’autre côté, on lisait ces mots :

« Divine métamorphose, faite à Prague, le 15 janvier 1648, en présence de l’empereur Ferdiuand III. #

Ce Richthausen, homme tin et rusé, vendit à l’empereur, ainsi qu’à plusieurs seigneurs, le secret de la poudre de projection ; puis il décampa aqplus vite, emportant des sommes énormes.

Les nouveaux possesseurs de la poudre voulurent faire de l’or, mais en vain ; ils ne purent réussir. On fit courir après Richthausen ; il avait quitté le pays. On s'aperçut alors qu’on avait été audacieusement trompé.

Jean Gauthier, baron de Plumeroles, fut présenté au roi Charles IX comme pouvant faire de l’or ; le roi lui fit donner cent mille livres, et l'alchimiste se mit aussitôt à l’ouvrage. Mais, après huit jours d’un tra-

vail stérile, il décampa avec l’argent du monarque. La police fut lancée à sa poursuite, ej l’atteignit. Le gibet mit fin à ses vols.

Guy de Crusembourg reçut vingt mille écus pour travailler, dans la Bastille, à faire de l’or. Plusieurs hauts seigneurs venaient assister à ses travaux, dont le résultat était la transmutation imparfaite du mercure. Un soir, il s’évadaj emportant les vingt mille écus, et ne reparut plus en France.

Un philosophe possédant la science hermétique se présenta à Henri Ier, prince de Bouillon, et lui vendit le secret de faire de l’or, quarante mille écus. Cet adroit industriel avait acheté à Sedan toute la litharge que possédaient les apothicaires de la ville; puis la leur avait fait revendre à bas prix, mélangée de quelques onces d’or en poudre. Le prince de Bouillon ayant opéré lui-même, obtint, en effet, quelques parcelles d’or ; mais lorsque toute la litharge des apothicaires de Sedan fut épuisée et qu'il fallut en faire venir d’autre, la poudre de projection perdit sa puissance transmutante. L’adepte était parti avec les quarante mille écus; le prince de Bouillon s’aperçut qu’il avait été volé et jura qu’on ne l’y reprendrait plus.

Pendant une période de cent cinquante ans que dura cette manie de la pierre philosophale, une foule d’industriels, semblables à ceux dont nous venons de parler, exploitèrent les riches crédules et envieux

d’augmenter leurs richesses. Plus tard on connut les friponneries qu'ils mettaient en usage ; nous en rapporterons quelques-unes :

Us remuaient les métaux qu’ils prétendaient transmuer avec des spatules ou des baguettes creuses remplies d’or. — Ils jetaient dans le creuset de la poudre de charbon mélangée de poudre d’or oxydé. — Us employaient des creusets à double fond; dans le dernier fond, ils cachaient do l’or et plaçaient par dessus un autre métal ; lorsque la fusion avait lieu, sous le prétexte de remuer, ils perçaient le double fond et montraient l’or aux spectateurs. — Us creusaient les charbons qu’ils plaçaient sur le creuset et y insinuaient de l’or. — Us sc servaient aussi de creusets dont la paroi intérieure, tapissée d’un amalgame d’or, se détachait par la chaleur et tombait au fond du creuset pour former un lingot d’or. — 11s mettaient en usage cent autres moyens et opéraient d’une manière si adroite, que les plus clairvoyants y étaient trompés. De plus, pour faire étalage de leur vaine science, ils se servaient d’un jargon amphigourique, dont la lecture est aujourd’hui inintelligible.

Parmi les alchimistes, comme partout, il existait des gens de bonne foi et des fripons. Les croyants à cet art qui passaient leur existence dans le fond d’un laboratoire, loin d’atteindre au but désiré, arrivaient toujours à la ruine ; d’où sortit ce proverbe : a L’alchimie est un art sans art, dont le principe

est le mensonge , le milieu le travail et U peine , la

fin la mendicité. »

Notre conclusion relativement à la pierre philosophale est celle-ct :

Le globe terrestre est formé de corps simples et de corps complexes. L’art et la science sont parvenus à imiter, 4 produire des corps composés, par la combinaison chimique de plusieurs corps simples; mais l’homme ne saurait produire un corps simple; car, pour le produire, il faudrait créer, et créer n’est pas. en son pouvoir. L’or étant un corps simple , il est donc absurde, c'est-à-dire d’une impossibilité absolue, de chercher à le produire avec d’autres substances minérales. Donc, tout ce qui a été débité sur le fameux secret de la pierre philosophale, connu, dit-on, de quelques alchimistes , est complètement faux et doit être rejeté dans le domaine des fables.

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