CHAPITRE XXXVI
BQ MAGNÉTISME animal comme moyen thaumaturgique.
Le magnétisme animal était un des moyens thanmaturgiques le plus fréquemment employés chez les anciens; les documents historiques ne laissent aucun doute à cet égard. Nous donnons ici au magnétisme son acception la plus étendue, c’est-à-dire influence de l’homme sur son semblable, par la voit, le regard, les attouchements, etc. , et par la puissance de la volonté.
L’histoire ancienne nous fournit une multitude de faits qui doivent être rapportés au magnétisme. Ainsi, les Brahmanes et les Mages opéraient de nombreuses guérisons par le regard , au moyen duquel ils calmaient les douleurs et procuraient le sommeil. — Les Chaldéens et les Égyptiens usaient de la même méthode et obtenaient de pareils résultats. — Hérodote cite, nous l’avons déjà vu, plusieurs temples où les malades se rendaient, afin d’être endormis par
les prêtres et obtenir, en songe, lo secret qui devait les guérir. — Diodore dit positivement que les malades arrivaient en foule dans le temple d’Isis, pour être endormis par les prêtres. La plupart de ces malades devenus hynoliques, c’est-à-dire doués de la faculté de parler pendant leur sommeil magnétique, répondaient aux questions que les prêtres leur adressaient et indiquaient eux-mêmes le traitement à suivre pour obtenir leur guérison. — Strabon nous apprend que les mêmes choses se passaient dans le temple de Memphis, avec cette différence que c’étaient les prêtres, au lieu des malades, qu’on endormait et qui donnaient les consultations. — Selon Celse et Arnobe, il existait depuis un temps immémorial , chez les Égyptiens , des individus nommés guérisseurs qui , au moyen d’attouchements et d'insufflations, triomphaient de certaines maladies contre lesquelles la médecine avait échoué.
Chez le peuple hébreu les magnétiseurs furent très-nombreux ; ils opéraient des prodiges inouïs ; non-seulement ils guérissaient les malades, mais ils rendaient la vie aux morts!... Cela veut sans doute dire à ceux qu’on croyait morts. On sait que les Juifs avaient la passion du merveilleux ; ils étaient, de plus, très-superstitieux; aussi leur histoire ressemble-t-elle souvent à des contes de fées.
Les Grecs pratiquaient aussi lo magnétisme dans les temples. Les desservants de l’oracle de Tro-
phonius s’étaient rendus célèbres dans ces pratiques. — Hérodote nous apprend que les prêtres , jaloux des guérisons qu’opérait une magicienne par les attouchements magnétiques, la firent périr. Enfin, on rencontre dans l’histoire grecque une foule de faits qui prouvent, d’une manière positive, l’emploi du magnétisme.
Les Romains, imitateurs des Grecs, eurent aussi leurs temples et leurs oracles où l’on magnétisait les malades. Celse rapporte qu’Asclépiade de Pruse endormait par les attouchements les personnes atteintes de frénésie. — Eusèbe, Origène et Jamblique sont d’accord sur les guérisons opérées dans les temples d’Esculape par le magnétisme. — Les druides et druidesses, au milieu de leurs pratiques superstitieuses, usaient du magnétisme ; les guérisons qu’ils opéraient étaient si nombreuses, qu’on venait les consulter de tous les pays.
Ainsi qu’on le voit, le magnétisme fut connu dès la plus haute antiquité et pratiqué par tous les peuples. Le magnétisme de notre temps est absolument le même que celui des anciens ; seulement les charlatans d’aujourd’hui sont beaucoup plus nombreux que ceux d’autrefois.
Le magnétisme animal se pratique actuellement chez les Arabes et les Égyptiens d’une manière fort curieuse et qui mérite d'être rapportée. On trouve dans l’excellent ouvrage de W. Lane, sur les mœurs
des Égyptiens, la relation de circonstances fort oti* rieuses concernant un magicien arabe qui, âu moyen du regard et de formules magiques, magnétisait certains enfants et leur donnait la faculté de voir dans le creux de leur main tout ce qui se passait, non-seu* lement dans la ville du Caire, mais dans toutes les autres villes d'Égypte. Nous renverrons le lecteur à cet Ouvrage, et nous nous contenterons de citer quelques passages de la brochure de M. Léon do Labôrde intitulée : Recherches sur la magie égyptienne.
M. de Laborde se trouvait au Caire lorsqu’il entendit parler des merveilles qu’opérait un Arabe, habile dhns les arts magiques. Curieux de voir de ses yeux quelques-uns des prodiges qu’on lui avait racontés, il alla trouver le magicien > et, moyennant une somme d’argent, obtint qu’il Opérât devant lui.
a Le magicien était un homme de trente ans, grand, beau, d’une physionomie douce et affable) il avait le regard vif, perçant et même accablant, et, pour cela, évitait de Axer ses yeux sur ceux d’autrui, car il connaissait la puissance de son regard. Au jour indiqué pour la séance, M. de Laborde s’y rehdilaeoompagné de plusieurs personnes, parmi lesquelles était lord Prudhoe; quelques enfants étaient aussi présents, les tins européens, les autres, arabes. Toute la société s’étant rangée en cercle, le magicien fit asseoir un des •énfants auprès de lui, et, lut ayant pris la main, la regarda attentivement. Cet enfant, âgé de onze ans, fils
d’un Européen, avait été élevé dans le pays et parlait facilement l’arabe. Le magicien, nommé Achraed, lui dit en tirant son écritoire de sa ceinture : « Enfant, n’aie pas peur, je vais t’écrire quelques mots dans la main et tu y regarderas. » Àchmed traça dans la main de l’enfant un carré, au milieu duquel se trouvaient quelques chiffres, puis versa dessus l’encre contenue dans l’encrier.
— «Vois-tu ton image?» lui demanda le magicien.
— «Oui, » répondit l’enfant.
« Alors le magicien prit un réchaud, y jeta quelques parfums, et, plongeant ses regards dans les yeux de l’enfant, l’engagea à regarder de nouveau dans sa main, en l’avertissant qu’il allait voir passer un soldat turc.
« Le silence était profond : l’enfant avait les yeux fixés sur sa main ; la fumée s’élevait en épais floeons du réchaud, répandant une odeur aromatique. Achmed; de sa voix tantôt faible et douce, tantôt bruyante et saccadée, semblait commander 6 l’apparition, quand tout à coup l’enfant s’écria en jetant sa tête en arrière, qu’il ne voulait plus regarder, qu’il avait vu une figure horrible, et ses traits annonçaient une grande frayeur. Le magicien dit, saûs en paraître étonné :
— « Cet enfant a eu peur, il faut le laisser ; car, si Von continuait, son imagination serait trop vivement frappée. »
« On prit un enfant arabe qui se prêta fort tranquillement aux préparatifs magiques. L’encre fut versée dans sa main ; les parfums s'élevèrent en fumée et le magicien chanta une prière d’une voix tantôt forte et d’autres fois légère, étouffée ; puis, s’adressant à l’enfant :
— « Regarde bien, vois- tu quelque chose? »
— « Oui, le voilà ! »
— « Que vois-tu? »
— « Le soldat. »
— « Comment est-il habillé? »
— « Il a une veste rouge brodée d’or, un turban sur la tête et des pistolets à la ceinture. »
— « Que fait-il ? »
— « Il déploie un tapis devant une tente rayée de rouge et de vert avec des boules d’or en haut. »
— « Regarde ; qui vient à présent? »
* — « C’est le sultan suivi de ses gardes... Oh ! que c’est beau... »
« Et l’enfant regardait dans sa main avec une attention qui annonçait son plaisir de voir le sultan et sa cour.
— « Comment est son cheval ? »
— « Rlanc, avec des plumes sur la tête. »
— « Et le sultan? »
— « Il a une barbe noire et un turban vert. »
« L’enfant fit une longue description du cortège qui accompagnait le sultan ; il le vit descendre de cheval
et s’asseoir dans sa tente où des officiers lui apportèrent une longue pipe.
« Le magicien se tourna vers la société en disant :
— « Messieurs, vous pouvez nommer les personnes que vous désirez faire paraître, n’importe la distance du pays où elles se trouvent et le temps où elles vivaient ; il suffit de les nommer pour que l’enfant les voie apparaître dans le creux de sa main. »
— « Fais paraître Shakspeare, dit lord Prudboe. »
« Le magicien répéta la demande à l’enfant en ces
termes :
— « Enfant, ordonne au soldat que tu vois de t’amener Shakspeare? »
« Et l’enfant cria d’une voix de maître :
— « Soldat, amène ici Shakspeare? *
« Quelques secondes après, l’enfant s’écria :
— « Le voilà I »
— « Comment est-il? »
— « Il porte une barbe longue et un manteau noir ; tous ses vêtements sont noirs. »
— « Où est-il né? »
— # Dans un pays entouré d’eau, une île bien loin d’ici. »
« Cette réponse étonna vivement lord Prudhoe, qui ajouta :
— « Faites venir Cradock? »
« M. Cradock se trouvait en ce moment en mission diplomatique auprès du pacha à Alexandrie.
«L'enfanl ordonna au soldat invisible d'amener M. Cradock, et fut obéi.
— «Comment est-il habillé ? demanda lord Prudhoe. »
— « Il a un habit rouge et un grand chapeau noir. Oh ! quelles drôles de boites... Je n’en ai jamais va de pareilles; elles sont noires et lui montent jusqu’aux genoux. » 1
« Toutes ces réponses, d’une exactitude frappante, étaient d'autant plus extraordinaires, qu’elles indiquaient, d’une manière évidente, que l’enfant voyait devant lui des choses tout à fait neuves, hommes et costumes : Shakspeare, avec sa barbe et le petit manteau noir de son époque ; M. Cradock, avec son chapeau à trois cornes et ses bottes noires par dessus le pantalon.
« On demanda plusieurs autres apparitions qui, toutes, se succédèrent avec la même exactitude; mais, Achmed, ayant fait observer que l’enfant suait, respirait péniblement, était fatigué, lui releva la tête en lui appliquant ses pouces sur les yeux, et termina la séance. x>
La profonde attention de M. de Laborde et son vif étonnement, lui firent craindre quelque mystification. Il résolut donc d’acheter le secret d’ Achmed, afin de connaître à fond tout ce mystère. En effet, moyennant une autre somme d’argent, l’Arabe consentit à lui apprendre son art.
*— « Je puis, lui disait Achmed, par le geste, fe voii et le regard, endormir telle ou telle personne, la faire tomber, rouler par terre, et la forcer à répondre à mes questions. »
Et, en effet, il opérait sur les enfants placés autour de lui, tout ce qu’il avançait.
M. de La borde observa que les gestes et mouvements d'Àchmed offraient une grande analogie avec ceux de nos magnétiseurs européens, et il pensa que l’art magique de l’Arabe était tout simplement du magnétisme entremêle de pratiques superstitieuses et de formules plus ou moins insignifiantes. Après quelques leçons, M. de Laborde essaya sur des enfants l’art qu’il venait d’apprendre, et obtint les mêmes résultats que le magicien Achmed.
Nos lecteurs qui désireraient de plus amples détails sur le magnétisme égyptien, pourront consulter la Revue des Deux-Mondes, année 1841, où M. de Laborde a consigné tout ce qui lui est arrivé à ce sujet.
Disons, en passant, que notre grand magnétiseur Dupotet opère, à Paris, de la même manière que î Arabe du Caire, et obtient les mêmes résultats ; il est facile de s’en convaincre en assistant à l’une de ses séances magnétiques, qui offrent beaucoup d’intérêt
Il existe en Égypte et dans les montagnes de la Syrie une foule de magnétiseurs opérant des prodiges encore plus étonnnants que ceux dont nous venons
de donner la relation, et e’est probablement d’eux qu’Achmed, d’origine algérienne, tenait son art.
Un fait analogue et non moins curieux qui se passa en France vers 1700, ferait croire que quelques Levantins, initiés aux arts magiques, seraient venus y exercer leurs talents. Dans le quatrième volume des Mémoires de Saint-Simon, on lit ce passage :
« Voici une chose que le duc d’Orléans me raconta dans le salon deMarly, en tête-à-téte, avant de partir pour l’Italie, et cette chose, vérifiée par les événements qu’on ne pouvait prévoir alors, m’engage à ne pas l’omettre. Il était curieux de toute sorte d’arts et de sciences et, quoiqu’avec infiniment d’esprit, avait les faiblesses superstitieuses que Catherine de Médicis avait apportées d’Italie. Le duc d Orléans me confia qu’il avait cherché toute sa vie à voir le diable, sans avoir jamais pu y parvenir; il était passionné pour les choses extraordinaires et désirait vivement savoir l’avenir. Entre autres fripons de curiosités cachées dont le duc d’Orléans avait beaucoup vu , on lui montra un homme étranger chez la Séry, alors sa maîtresse, qui prétendait faire voir dans un verre d’eau tout ce qu’on voudrait savoir. Il demanda quelqu’un de jeune et d’innocent pour regarder dans le verre ; on lui donna une petite fille de neuf ans , née chez la Séry et qui n’était jamais sortie de la maison. On s’amusa donc à savoir ce qui se passait dans des lieux éloignés, et la petite fille rapportait
nettement ce qu'elle apercevait dans le verre d’eau, et aussitôt on y regardait avec succès.
« Les duperies que le duc d’Orléans avait souvent essuyées, l’engagèrent à une épreuve qui pût le convaincre. Il ordonna secrètement à un de ses gens d’aller sur-le-champ à l’hôtel de madame de Nancré, et de bien examiner qui y était, comment était disposé l’ameublement et ce qui s’y passait , et, sans parler à personne, revenir lui rendre un compte exact. En un tour de main la commission fut exécutée sans que personne se fût aperçu de rien. Dès que le duc d’Orléans fut instruit, il dit à la petite fille de regarder dans le verre ce qui se passait chez madame de Nancré? Aussitôt elle raconta, mot pour mot, tout ce qu'avait vu l’envoyé du duc d’Orléans : la description du visage, des vêtements des personnes qui causaient assises ou debout, en un mot, tout ce qui s’y passait. Le duc d’Orléans y envoya M. de Nancré, qui revint peu de temps après lui rapporter avoir tout trouvé comme la petite fille l’avait dit. ,
« Le duc d’Orléans ne me parlait pas souvent de ces choses-là, parce que je prenais la liberté de lui en faire honte, et de le détourner d’ajouter foi et de s’amuser à ces prestiges. Ce n’est pas tout, continuat-il, et je ne vous ai conté cela que pour venir au reste : encouragé par l’exactitude du récit de la petite fille qui n’avait jamais vu Versailles ni personne de la cour, je lui demandai de regarder ce qui
se passait dans la chambre du roi, alors malade ? Elle fixa ses yeux sur le verre d’eau, et fit avec justesse la description du roi à Versailles. Elle le dépeignit parfaitement , le roi dans son lit et les personnages debout près du Ut ou dans l’appartement; il lui échappa un cri de surprise à la vue d’un petit enfant tenu par madame de Ventadour, parce qu’elle l’avait vu chez mademoiselle de Séry. Elle fit connaître madame de Maintenon, la figure singulière de Fagon, madame la duchesse d’Orléans, la princesse de Conti, etc. En un mot, elle fit connaître ce qu’elle voyait là de princes, de seigneurs et de valets. Quand elle eut tout dit, le duc d’Orléans, surtout surpris de ce qu’elle n’eût point remarqué le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry et surtout Monseigneur, lui demanda si elle ne voyait point des figures de telle et telle façon? L’enfant répondit constamment non, 'et répéta les noms de celles qu’elle voyait. Le duc d’Orléans s’étonna fort de cette absence et en chercha vainement la raison. L’événement l’expliqua. On était en 4706, les quatre personnages absents étaient pleins de vie et de santé, et tous quatre moururent avant le roi. ,
« Cette curiosité satisfaite, le duc d’Orléans voulut savoir ce qu’il deviendrait lui-môme. Alors ce ne fut plus dans le verre ; le magicien lui offrit de le lui montrer peint sur la muraille, pourvu qu’il n’eût aucune frayeur do s’y voir. Au bout d’un quart
d’heure de gestes et de paroles inintelligibles de l’étranger, la figure du duc d’Orléans, vêtu comme il était alors et dans sa grandeur naturelle, parut tout à coup sur la muraille avec une couronne fermée sur la tête. Cette couronne n’était ni de France, ni d’Espagne, ni d’Angleterre, ni impériale. Le duc d’Orléans, qui l’examina de tous ses yeux, ne put jamais la deviner: il n’en avait jamais vu de semblable. Cette couronne lui couvrait la tête.
« Quelque temps après le duc d’Orléans fut nommé régent du royaume.
« Tout ce que je viens de rapporter se passa à Paris, chez mademoiselle de Séry, en présence de leurs plus étroits intrinsèques, la veille du jour où le duc d’Orléans me la raconta ; j’ai trouvé ce fait si extraordinaire, que j’ai cru devoir lui donner place dans mes Mémoires. »
Ce fait, qu’on trouvera si étrange et qui a cepeu dant beaucoup d’analogues , rentre naturellement dans le domaine du magnétisme, c’est-à-dire qu’il résulte de l’exaltation cérébrale par l’influence magnétique ; seulement on y trouve mêlées des circonstances fantasmagoriques ordinairement employées par les hommes qui se donnent pour magiciens.