ESPRITS FRAPPEURS. - TABLES TOURNANTES ET PARLANTES
Ce serait bien ici le lieu de faire une longue dissertation sur le phénomène des tables tournantes et sur l’industrie des esprits frappeurs; mais nous avons déjà traité à fond cette question dans un précédent ouvrage (1); nous y renvoyons les lecteurs curieux de s’éclairer, c’est-à-dire de discerner le vrai du faux. Il ne faut pas se le dissimuler, en France, le charlatanisme, la tromperie, l’emploi de moyens illicites, peu honorables, pour s’enrichir, sont peutêtre plus fréquents qu’ailleurs, parce que la soif du bien-être y est plus développée, plus générale. Quoi qu’il en soit, nous ne donnerons qu’un très-court résumé de ce que nous avons développé, avec d’intéressants détails, dans les Mystères du Magnétisme.
On sait que la mode des esprits frappeurs
(1) Les mystères du Sommeil et du Magnétisme.
nous vint d’Amérique, il y a six ans. Ce fut la dame Fox qui, la première, eut l’idée d’exploiter ce genre de superstition. Veuve et possédant deux filles intelligentes âgées de quinze et dix-sept ans, elle leur apprit en quelques mois ce qu’il était besoin de faire pour être médium , c’est-à-dire intermédiaire entre les esprits et les hommes. Ces jeunes personnes montrèrent une merveilleuse aptitude à faire frapper les soi-disant esprits , de même que le fils de Robert Houdin en avait montré à apprendre l’art beaucoup plus difficile et surtout plus amusant de la seconde vue. La renommée, qui grossit les moindres choses, fit retentir les deux Amériques des prodiges opérés par les filles Fox, et porta bientôt leur nom en Europe.
La nouveauté a pour les Français un si puissant attrait, qu’on leur fait accepter, sans aucune réflexion, les plus monstrueuses absurdités. Dès que la mode des esprits frappeurs et des tables tournantes se fut introduite en France, chacun voulut faire tourner et faire parler sa table 1 Les affaires sérieuses restaient suspendues... On ne s’abordait plus que par ces mots: « Que vous a dit votre table?... » Ce fut une fièvre, un délire ;,on ne pensait qu’aux esprits et aux tables... Depuis le financier, qui invitait ses amis à faire la chaîne autour d’une table dorée, jusqu’au pauvre savetier, qui suspendait son travail pour interroger l’esprit logé dans sa table poisseuse, tout le
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monde, petits et grands, se livrait à l’exercice de la trapézomancie. Tel est le caractère parisien (1).
Parmi les nombreux expérimentateurs des tables, il se trouva des hommes d’imagination, des idéalistes fort peu versés dans les sciences naturelles, et qui, ne pouvant découvrir la cause physique du mouvement des tables, l’attribuèrent aux esprits, aux âmes des trépassés!... De ce moment, les esprits, les mânes, furent évoqués et forcés de se loger dans un guéridon , une chaise, une table ou dans tout autre meuble, afin de répondre aux questions qu’on leur adressait, et même on pouvait, en leur fournissant une plume ou un crayon et du papier, exiger qu’ils écrivissent leur histoire, ainsi que celle des temps où ils vivaient. On se demande si c’est par plaisanterie ou au sérieux que les trapézomanes écrivent de semblables contes?
D’autres expérimentateurs, pour causer avec les esprits au coin du feu, les logèrent dans leur pelle ou leurs pincettes; quelques-uns, dans leur table de nuitl Ces fables, débitées avec aplomb, déroutèrent si bien tous les calculs de la raison, que, dans le parti des croyants, plusieurs cerveaux se détraquèrent.
Deux savants illustres, Faraday en Angleterre, et
(1) Voyez, à cet égard, notre ouvrage intitulé : Modes et parures chez tes Français , depuis tes premiers monarques jusqu'à nos
jours.
Babinet en France, prirent enfin la plume pour démasquer la jonglerie de la plupart des médiums et dépouiller le fait de son entourage surnaturel. Malheureusement, ces deux savants, dans leur zèle à saper le préjugé, n'envisagèrent que le côté purement physique de la question et oublièrent d’étudier le côté qui se rattache à la physiologie humaine, je veux dire à l'émission du fluide vital ou nerveux par la volonté.
Faraday, le célèbre physicien de notre époque, fit plusieurs expériences pour démontrer que l’adhérence des doigts au plateau de la table était une condition nécessaire de leur mise en mouvement L’ad-> hérence une fois établie, les trépidations nerveuses et musculaires des bras finissent par devenir assez puissantes pour imprimer un mouvement à la table.
^On acquiert la preuve de l’adhérence digitale en saupoudrant la table de poudre de talc. Cette poudre rendant l’adhérence des doigts impossible , aucun mouvement n’a lieu dans la table, et l’on voit les sillons que les doigts ont tracés en glissant sur la surface du plateau. Tout ceci est parfaitement exact, mais l'adhérence et les trépidations ne fournissent point une explication complète.
M. Babinet, l’homme érudit par excellence et l’une de nos illustrations scientifiques, voulut expliquer le phénomène des tables par les mouvements naissants et inconscients ; sa théorie, juste sous un
rapport, laisse à désirer sous l’autre, en ce qu'elle oublie de mentionner le phénomène nerveux ou vital qui joue ici le rôle principal.
1° Les tables sont-elles mises en mouvement par le simple contact des doigts de plusieurs personnes formant ce qu’on nomme une chaîne ?
2° La volonté seule peut-elle être considérée comme moteur , ou bien son rôle n’est-il qu’auxiliaire dans le mouvement imprimé aux tables?
3° La table frappe-t-elle des coups avec ses pieds ? se lève-t-elle? exécute-t-elle les ordres qu’on lui donne? répond-elle aux questions qu’on lui adresse , et ses réponses sont-elles en rapport avec les questions adressées?
4° Les mouvements et prétendues réponses miraculeuses que font les tables sont-ils dus à une âme, à un esprit, à un démon évoqué ?
La solution de ces propositions se trouvant dans les Mystères du magnétisme , nous y renvoyons le lecteur.
La trapêzomancie ou divination au moyen des tables ; la connaissance des choses cachées, des événements passés, présents et futurs dans les diverses parties du monde, par le secours d’une table, est une superstition renouvelée des siècles d’ignorance, où toute espèce d’objet devenait un moyen de divination entre les mains d’un magicien. De ces jongleurs, si nombreux autrefois, il ne reste plus aujourd’hui
que les tireurs de cartes et les diseurs de bonne aventure. Quant aux esprits, aux âmes, aux démons qui, par la toute-puissance d’une évocation, quittent les lieux inconnus qu’ils habitent pour venir se loger dans nos tables, nos meubles, nos ustensiles de cuisine, etc. ; pour frapper à nos portes et briser nos vitres ; pour venir nous débiter leurs oracles en grec, latin, chinois, français, etc., car ils sont polyglottes, * et de plus très-capricieux, très-rageurs; le plus simple bon sens a depuis longtemps fait justice de ces contes bleus avec lesquels on berçait nos ancêtres. Relativement aux personnes de bonne foi qui prétendent avoir vu et entendu les esprits, nous pensons qu’elles ont été dupes de quelques mystifications, ou qu’elles se trouvaient momentanément soumises à une hallucination développée sous l’influence de leur excessive crédulité. En effet, les contes de revenants, de loups-garous, de sorciers, etc., répétés, chaque hiver, dans les veillées de village, finissent par frapper les imaginations faibles, ainsi que l’ont fait les tables parlantes dans les villes , et par inculquer aux gens simples ou faciles à effrayer la croyance à ce merveilleux de bas étage. De là ces craintes, ces folles terreurs au moindre bruit ; ces affreux cauchemars pendant le sommeil; ces maladies nerveuses, surtout parmi les femmes , et, parfois , le dérangement des fonctions intellectuelles 1
La question des esprits ne mérite pas qu’on s’y
arrête plus longtemps ; cependant nous eiterons une anecdote à ce sujet. Yoici ce qui s.’ est passé dernièrement dans une de ces réunions :
Un crayon ayant été adapté au pied d’une petite tablette placée sur une table recouverte d’une large feuille de papier, deux opérateurs imposèrent leurs mains sur cette tablette, qui bientôt se mit en naoui veinent et traça péniblement des caractères indéchiffrables. Un des spectateurs qui, depuis longtemps, se livrait à l’étude pratique du mouvement des tables, qrut s’apercevoir d’une supercherie de la part des opérateurs qui faisaient écrire la tablette, et leur dit : — « Messieurs, n’avez- vous pas réfléchi qu’un seul de vous opérerait beaucoup mieux que deux réunis ? Si votre tablette écrit si mal, c’est très-probablement parce que Monsieur, placé au haut de la table, n’est point calligraphe i de telle sorte que l’un de vous poussant la table à l’anglaise et l’autre à la bâtarde , vous contrariez mutuellement votre manière d’écrire; d’où il résulte les Lettres mal formées que trace la tablette ; je parie que si l’un de vous, Messieurs , se retire et laisse agir seul son compère, la tablette écrira très-facilement, »
Les deux opérateurs, au lieu de prendre en riant la boutade, se fâchèrent et prétendirent que le concours de deux personnes était» indispensable pour forcer C esprit.
I# spectateur obstiné prouva aux deux opérateurs
uns qu’il y avait mauvaise grâce *à continuer un tonr
lié* dont la ficelle était découverte. Ayant lui-même placé
scs doigts sur la tablette, il la fit tourner et tracer des iis lettres, puis des mots si correctement écrits qu’un s
in maître d’écriture eu eût été jaloux; puis, s’adrcs-
b sant aux personnes de la société, il parla en ces
termes :
«-Messieurs, vous voyez en moi un enthousiaste des tables tournantes, parlantes et écrivantes; vous venez d’être témoins de ma manière d’opérer; elle est, pour le moins, aussi facile, et je dirai beaucoup plus naturelle que celle des deux opérateurs qui m’ont précédé. Mais je repousse la présence, le concours de tout esprit dans le phénomène de la table tournante ; ce phénomène est purement physique. Je ne crois ni au diable, ni aux magiciens, ni aux sorciers, pas même aux revenants.
« Dansle mouvement imprimé, par les doigts, à une table ou à tout autre corps inerte, je vois, je le répète, un phénomène très-naturel, et je n’ai nullement besoin de l’intervention d’un esprit pour l'expliquer. Je poserai donc cette question aux trapézomanes qui soutiennent que les esprits sont l’unique cause du mouvement et qui voudraient nous imposer leur croyance :
«Si l’on peut évoquer les esprits et les emprisonner dans un meuble quelconque; s’il est vrai qu’ils répondent à nos demandes en faisant frapper cm écrire
le pied d’une table, il m’est permis de croire qu’ils peuvent aussi parler?
— « Un esprit ne parle pas, » répondez-vous.
— « Qui vous l’a dit? »
— « Un esprit ne se voit pas, ajoutez-vous, mais il peut manifester sa présence par des effets sensibles. »
— « Très-bien ; l’effet est ici très-sensible, puisque la table lève le pied. Mais comment l’esprit faitil lever le pied à la table? Est-ce avec ses bras, ses épaules, son souffle? Vous riez : c’est drôle, en effet. Mais rire n’est pas répondre. Si votre table lève le pied, soit par la pression de vos doigts, soit par la projection d’une force nerveuse émanant de votre volonté, rien de plus facile à comprendre. Vous niez que vos doigts et votre volonté soient la cause du mouvement en question, et vous l’attribuez à un esprit. Je commencerai donc par vous dire : A bas tes doigts , puisqu’ils sont inutiles; ensuite, je vous ferai
* convenir avec moi qu’il est de toute nécessité que l’esprit mette en jeu une force quelconque pour faire soulever le pied de votre table ; or, cette force ne serait-elle qu’un souffle atomique, il faut que l’esprit ait un organe pour souffler; et, s’il possède un organe soufflant, pourquoi ne posséderait-il pas un organe parlant!... Vous n’en savez pas plus que moi à cet égard ; car, dans l’impossibilité où vous êtes de voir ou d’entendre un esprit, vous ne pouvez savoir ce.
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qu'il a ou ce qu’il n’a pas. Riez, riez encore, et vous avez raison, si vous riez de ceux qui ont cru à votre risible farce des esprits frappeurs, écrivains, hurleurs, musiciens, tapageurs, etc...
En vérité, les fables grecques sont moins absurdes que ces contes d’esprits logés dans nos meubles, et les anciens auraient eu cent fois plus raison de se moquer de vous, Messieurs les trapézomanes , que vous n’en avez de vous moquer d’eux. »
Mais toute mode n’a qu’un temps, toute supercherie finit par se découvrir. Le dénoûment de la comédie fantastique des esprits frappeurs a eu lieu devant les membres réunis de l’Institut de France, à la grande stupéfaction des croyants. Voyez le récit de cette curieuse séance dans les Mystères du Magnétisme.
Nous terminerons par cette réflexion : — Le reproche que des médiocrités ne cessent d’adresser à nos savants de l’Institut d’être hostiles à tout ce qui est nouveau, tombe de lui-même. Cette illustre compagnie se réunit, au contraire, avec empressement, toutes les fois qu’il s’agit d’examiner une question intéressante. Mais tous les inventeurs de merveilles, de prodiges, craignent l’examen de l’Académie des sciences comme chat échaudé craint l’eau chaude, et si, parfois, un de ces rêveurs en franchit le seuil et obtient une audition, c’est toujours pour y faire le plus complet naufrage.