CARACTÈRE SCIENTIFIQUE DU GOUVERNEMENT ET DES FONDATIONS DE NAPOLÉON
Dans son goût passionné pour la symétrie, Bonaparte était bien plus que l'enfant de la Révolution. Il en était l'expression mathématique. Les hommes de 89 avaient voulu introduire l'uniformité dans toutes les mesures de la vie matérielle comme de la
vie morale, longueur, surface, poids, temps, éducation, pour tout ramener à des unités naturelles, à des règles immuables. Bonaparte se garda bien de lutter contre ce goût. Il adopta toutes les créations de l'Assemblée constituante, de l'Assemblée législative, de la Convention nationale, les développa, les perfectionna ; il les exagéra même. Il mit au service de la rénovation générale une unité de vues extrêmement forte , une puissance de travail extraordinaire. Premier consul, investi du pouvoir exécutif, il se signale aussitôt par une merveilleuse activité. « Je travaille toujours, disait-il, en dînant, au théâtre, en route; la nuit, je me réveille pour travailler. » M. Théodore Juste a insisté avec raison dans une claire et récente notice sur Napoléon publiée dans la collection Gilon, au sujet de cette énergie physique et morale si rare.
Bonaparte étant un jour allé visiter une école, dit en sortant aux élèves dont quelques-uns avaient été interrogés par lui : « Jeunes gens, chaque heure de temps perdu est une chance de malheur pour l'avenir ! » Cette sentence était en quelque sorte la règle de sa conduite, car jamais aucun homme, peut-être n'a mieux compris la valeur du temps; aussi peuton dire que ses loisirs même étaient encore un travail. Si l'activité de son esprit ne trouvait pas suffisamment à s'exercer sur des choses positives, il y suppléait, soit en donnant un libre essor à son imagination, soit en écoutant la conversation des hommes instruits attachés à l'expédition; car Bonaparte savait écouter, et c'est peut-être le seul homme que l'ennui n'ait jamais atteint un seul instant, excepté cependant quand il était dans la nécessité d'écouter des harangues officielles. Bourrienne rapporte qu'il
le lui dit un jour après qu'il eut été en grande cérémonie poser, à la place des Victoires, la première pierre d'un monument qui devait être élevé à la mémoire de Desaix et qui ne fut jamais construit. En rentrant, il était de la plus mauvaise humeur et s'écria : « Concevez-vous, Bourrienne, un animal comme Garât? Quel enfileur de mots ! J'ai été obligé de Técouter pendant tois quarts d'heure. Il y a des gens qui ne savent pas se taire. »
Aux enfileurs de phrases, comme il appelle les rhéteurs,il préférait la conversation des savants avec lesquels il apprenait au moins quelque chose. A bord de l'Orient, vaisseau sur lequel il s'embarqua pour l'expédition d'Egypte, il se plaisait à causer fréquemment avec Monge et Berthollet. Les entretiens roulaient le plus habituellement sur la chimie, sur les mathématiques et la religion. Quelque amitié qu'il témoignât à Berthollet, il était facile de voir qu'il lui préférait Monge, et cela parce que Monge, doué d'une imagination ardente, sans avoir précisément des principes religieux, avait une espèce de propension vers les idées religieuses qui s'harmonisait avec les aspirations de Bonaparte. A ce sujet Berthollet se moquait quelquefois de l'inséparable Monge. D'ailleurs l'imagination froide du premier, son esprit tourné à l'analyse, aux abstractions, penchaient vers un matérialisme qui a toujours souverainement déplu à Bonaparte. Bourrienne qui a été, le témoin expérimental de sa vie peut être -cru sur beaucoup de détails qui sont véridiques et qu'il faut savoir démêler dans ses Mémoires passionnés et par conséquent injustes. La religion a été chez Napoléon autant une affaire de sentiment qu'un moyen de gouvernement. La science n'a rien à voir
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dans tout cela, et il nous suffira d'avoir indiqué, en passant, cette particularité pour n'y plus revenir.
Bonaparte sut toujours faire de son temps un partage excellent. Parmi les instructions particulières, curieuses à retenir, il en est une assez singulière, mais très juste, qu'il donna expressément à Bourrienne en ces termes : « La nuit, vous entrerez le moins possible dans ma chambre. Ne m'éveillez jamais quand vous aurez une bonne nouvelle à m'annoncer. Avec une bonne nouvelle rien ne presse. Mais s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillezmoi à l'instant même, car alors il n'y a pas un instant à perdre. » Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon revint sur celte recommandation et dit : « Ce calcul était bon. Je m'en suis toujours bien trouvé. »
Arrivé au pouvoir, Bonaparte avec une précision toute mathématique et des formules, pour ainsi dire, algébriques, réorganisa l'administration intérieure dés finances, l'ordre judiciaire, l'enseignement public. Il est le créateur de l'éducation laïque et nationale. Cependant, il insiste pour que l'instruction classique soit maintenue, convaincu que la connaissance de l'antiquité est nécessaire pour que la France neforme.pas une société sans lien moral avec le passée uniquement instruite et occupée du présent, c'est-à-dire une société ignorante, abaissée, exclusivement propre aux arts mécaniques. On le voit, pour négocier le Concordat, base du rétablissement de la religion catholique, aux prises, lui esprit droit -et scientifique, avec le caractère retors et insidieux de diplomates habiles, comme les cardinaux Caprara et Consalvi. Il prend part à la rédaction du Code civil et met à une rude épreuve le Conseil d'Elât qu'il préside dès le matin jusqu'à une heure avancée de
la nuit, sans laisser ni trêve ni repos aux malheureux conseillers qu'il surmène et qui tombent harassés de sommeil, tandis que lui veille toujours et fait la besogne de tout le monde. En 1802, il institue Tordre de la Légion d'honneur, prestigieuse machine pour mener les hommes et dont tous les gouvernements suivants ont usé et abusé. Le 14 juillet 1804, il fait coïncider l'inauguration de cette fondation avec l'anniversaire de la Bastille et de la grande fédération de 1790, plaçant ainsi sa création sous le patronage même des principes révolutionnaires. Il y eut une brillante solennité dans l'église des Invalides, ayant comme officiant, au milieu de l'éclatante réunion du clergé, de tous les grands dignitaires civils et religieux, l'archevêque de Paris, le cardinal Fesch, oncle de l'Empereur. Et pour donner un caractère suprême à cette cérémonie, et rendre un suprême hommage à la science, Lacépède, le naturaliste, le membre de l'Institut, fut nommé grand chancelier de la Légion d'honneur et chargé
ce titre de prononcer un discours pour célébrer les souvenirs du 14 juillet 1789. Napoléon y répondit pour inviter les Légionnaires à porter le serment prescrit à la liberté, h l'égalité, à la fraternité, à la résistance au rétablissement du régime féodal.
Dès le mois de juillet 1802, Napoléon s'était réservé le Droit de grâce, la plus belle prérogative des Chefs d'Etat. Avec une activité sans pareille, nous le voyons se consacrer à la création de ressources financières d'où est sortie l'inconcevable richesse de la France, établir les percepteurs des contributions directes, la régie des droits réunis, restaurer les contributions indirectes,former la Compagnie pour l'escompte des valeurs du Trésor, régler les obligations
des Re eveurs généraux et leur cautionnement en numéraire, fonder définitivement la Banque de France. A cette époque l'administration des forêts -est relevée, la réfection des routes est ordonnée, les canaux de Saint-Quentin, de TOurcq, sont terminés sur les plans personnels de Napoléon, enmêmetemps que dévastes travaux sont terminés dansées ports et les arsenaux,et toute la France en quelque sorte,ainsi que la Belgique et la Hollande transformées en un grand chantier maritime. Une deuxième exposition des produits de l'industrie nationale a lieu dans la cour du Louvre ; les préfets et les sous-préfets sont créés pour bien marquer la division définitive du pays en départements. Le Gode de commerce est promulgué et le Code rural qu'aucun gouvernement n'a su terminer, est commencé. La Cour des Comptes est organisée pour surveiller la bonne administration des finances et répond au sentiment intime de Bonaparte, qui de toutes les qualités, celle qui influait le plus sur son choix à une fonction, était une probité sévère de la part du postulant. Sous ce rapport, il se trompa rarement. Cambacérès ayant été nommé consul, il fallut pourvoir à son remplacement au Ministère de la justice. Bonaparte désigna Abrial. Celui ci venait de remplir à Naples une mission extraordinaire et avait été précédemment commissaire du gouvernement près le Tribunal de Cassation. En lui remettant le portefeuille, Bonaparte lui dit : « Citoyen Abrial, je ne vous connais pas ; mais on m'a dit que vous étiez le plus honnête homme de la magistrature, et c'est pour cela que je vous nomme ministre de la justice. »
Tandis que l'Empereur Napoléon créait partout des travaux, qu'il ordonnait le percement d'une route
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partant de Dijon et de Lyon, passant à Genève, traversant le Valais et le Simplon pour tomber sur le lac Majeur et Milan, il s'occupait de transformer Paris. Il décrétait le percement d'une voie triomphale nommée Rue Impériale, qui devait aller de la barrière de l'Etoile à la barrière du Trône, en enclavant dans son parcours les Tuileries et le Louvre. Il voulait que cette rue fût la plus belle voie de l'univers. Il confia à des compagnies rétablissement de trois nouveaux ponts sur la Seine, celui qui aboutit au Jardin des Plantes et qu'on appelle pont d'Austerlitz, celui qui rattache l'île de la Cité à l'île Saint-Louis, celui enfin qui conduit du Louvre au Palais de l'Institut.
À ces magnifiques ouvrages, qui datent tous du premier consulat et qui devaient être multipliés pendant les années de l'Empire, Bonaparte voulut en ajouter un autre en commémoration du passage des Alpes. M. Thiers raconte que les Pères du grand Saint-Bernard avaient rendu de véritables services à l'armée française. Aidés de quelque argent, ils avaient pendant six jours soutenu par des aliments et du vin les forces de nos soldats. Le premier Consul en avait gardé une vive reconnaissance. Il décida l'établissement de deux hospices semblables, l'un au Mont-Cenis, l'autre au Simplon, tous deux succursales du couvent du Grand Saint-Bernard. Ils devaient contenir 15 religieux chacun, et recevoir de la République Cisalpine une dotation considérable en biens fonds. Cette république n'avait rien à refuser à son fondateur. Mais comme ce fondateur aimait en toutes choses une prompte exécution, il fit exécuter les travaux de premier établissement avec l'argent de la France, afin qu'aucun retard ne fût
apporté à ces belles créations. Ainsi de magnifiques rouies, des établissements d'une noble bienfaisance devaient attester, ajoute M. Thiers, aux âges futurs le passage à travers les Alpes du moderne Annibal.
Bonaparte s'était souvenu que lors de la violation des tombes de Saint Denis, on avait trouvé le corps du grand Turenne dans un parfait état de conservation. Déposé au Jardin des Plantes, il avait été confié dans la suite au citoyen Alexandre Lenoir, le créateur du Musée des Petits-Augustins. Le premier Consul conçut l'idée généreuse de placer sous le dôme des Invalides la dépouille de ce grand homme. Il choisit le dernier jour complémentaire de l'an VIII, c'est-à-dire la veille du 1 er vendémiaire an IX (22 septembre 1800), pour opérer cette translation solennellement à travers Paris. Le précieux dépôt fut placé sous le dôme en présence de Bonaparte avec une pompe extraordinaire, et ce fut Carnot, alors ministre de la guerre, qu'il désigna pour prendre la parole, ne pouvant charger un plus digne de célébrer la gloire du génie militaire scientifique avec lequel il se sentait le plus de rapprochement. L'oraison de Carnot fut simple et touchante, comme il convenait à Turenne.
Au reste, Napoléon ne manqua jamais de rendre un suprême hommage aux grands hommes dupasse. C'est ainsi qu'en novembre 1797, pendant sa première campagne d'Italie, il s'était arrêté deux jours à Mantoue, et consacra le lendemain de son arrivée d'abord à faire célébrer une fête funèbre en l'honneur du général Hoche, que la mort venait de frapper, et ensuite à encourager par sa présence, les travaux que Ton faisait alors à la Virgilienne, monument érigé à Virgile. Ainsi il honorait en même temps la