J 30 HISTOIRE DES SCIENCES
France et l'Italie, uneg'olremuvelbet une ancienne gloire, les lauriers de la guerre et le 4 lauriers de la poisie, dit Bourrieniu qui rapporte le fait.
Un homme qui n'avait jamais vu Bonaparte, le vit alors pour la première fois et écrivit à Paris une lettre dans laquelle il le peint de la manière suivante: « J'ai vu avec un vif intérêt et une extrême attention cet homme extraordinaire qui a fait de si grandes choses, et qui semble annoncer que sa carrière n'est pas terminée. Je l'ai trouvé fort ressemblant à son portrait, petit, mince, pâle, ayant Tair fatigué, mais non malade, comme on l'a dit. Il m'a paru qu'il écoutait avec plus de distraction que d'intérêt, et qu'il était plus occupé de ce qu'il pensait que de ce qu'on lui disait. ILy a beaucoup d'esprit dans sa physionomie ; on y remarque un air de méditation habituelle qui ne révèle rien de ce qui se passe intérieurement. Dans cette tête pensante, dans cette âme forte, il est impossible de ne pas supposer quelques pensées hardies qui influeront sur la destinée de l'Europe. »
A la dernière phrase, surtout, de cette lettre, on pourrait croire qu'elle a été écrite après coup. Elle fut insérée dans un journal au mois de décembre d797, peu de te.nps avant l'arrivée de Bonaparte à Paris.
Là, à Mnnt^ie, se 1r)uvant logé au Palais des anc'ens du ;s, il p iiit aux autorités que leur dépirtament serait un des plus étendus et fit sentir la nécessité d'organiser promptement l'administration jet la défense du pays. Il fit venir le mathématicien [Mari et lui commanda d'exécuter sans retard ses 'plms pour la navigation du Mincio. Au reste partout il professa la plus grande déférence pour les
illustrations nationales. Quelques années plus tard, se trouvant à Berlin, en 1806, après léna, il se fit conduire près du tombeau de Frédéric le-Grand, rendit hommage à son génie, et prit son épée comme les plus belles dépouilles opimes de ses victoires sur la Prusse.
Dans sa course à travers l'Europe, il ne laissa jamais échapper l'occasion de tout voir. Quelques jours avant son entrée à Vienne, en 1805, il se faisait expliquer par un guide le nom de tous les villages et de la moindre ruine qu'il trouvait sur son chemin. Son guide lui montra sur une éminence les restes presque entièrement détruits d'un ancien château-fort: « Voilà, les restes du château de Diernstein. » Napoléon s'arrêta tout d'un coup, prit un air rêveur, et resta quelque temps immobile à contempler ces ruines. Puis se tournant vers le maréchal Lannes qui l'accompagnait à cheval : « Regarde, lui dit l'Empereur, voilà la prison de Richard-Cœur-de- Lion. Lui aussi, il alla, comme nous en Syrie puis en Palestine. Le Gœur-de-Lion, mon brave Lannes, .n'était pas plus brave que toi. Il fut plus heureux que moi à Saint-Jean-d'Acre. Un duc d'Autriche le vendit à un Empereur d'Allemagne qui le fit enfermer là. C'était le temps de la Barbarie. Quelle différence avec notre civilisation. On a vu comment j'ai traité l'Empereur d'Autriche que je pouvais faire prisonnier. Eh bien! je le traiterai encore de même. Ce n'est pas moi qui veux cela, c'est le temps. Il faut respecter les têtes couronnées. Un vainqueur dans un château-fort!... »
Napoléon ne cessa de présenter l'exemple public du travail et la nécessité de s'instruire. Il donnait constamment des leçons à ses lieutenants et leur montrai'
comment il fallait s'y prendre pour organiser même là où il n'y a rien. Les ordres et les instructions se succédaient avec une rapidité extraordinaire et nuit et jour il y avait du mouvement autour de lui.
Il voulait que chacun se rendît bien compte par ses yeux du terrain et de toutes choses. Pour avoir des officiers pratiques et experts, quand il organisa l'Ecole spéciale militaire il fit un règlement pour assimiler le bataillon de deuxième année à un bataillon d'infanterie. Les élèves faisaient leurs corvées, mangeaient à la gamelle, préparaient eux-mêmes leur cuisine. On entrait à l'Ecole à seize ans, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de prescrire avec raison qu'on fît faire aux élèves « au moins une fois par semaine six lieues, le fusil, le sac et le pain pour quatre jours sur le dos. » Ces mesures excellentes ont fait tous les officiers si remarquables de la Grande Armée.
Napoléon avait peu de mémoire pour les noms propres, les mots et les dates; mais il en avait une prodigieuse pour les faits, les localités et les hommes. Il connaissait presque tous les généraux et leur capacité relative. Il ne vit jamais avec chagrin leurs talents et leurs succès, comme on Ta prétendu.
En apprenant la bataille de Hohenlinden, le premier consul qu'on disait jaloux de Moreau fut rempli d'une joie sincère. M. de Bourrienne dit qu'il sauta de joie et ce narrateur est peu suspect, car bien qu'il dût tout à Napoléon dont il fut l'adulateur pendant sa vie, il n'a pas semblé s'en souvenir dans ses Mémoires. M. Thiers ajoute avec raison que cette victoire ne perdait rien à ses yeux de son prix parce qu'elle lui venait d'un «rival. Il se croyait si supérieur à tous ses compagnons d'armes en gloire militaire et
en influence politique qu'il n'éprouvait de jalousie pour aucun d'eux. Il apprenait toujours avec satisfaction tout événement qui contribuait à lui faciliter sa tâche de pacificateur à l'intérieur, de conquérant à l'extérieur, dût cet événement grandir les hommes dont on cherchait à faire ses rivaux. Cependant il portait parfois un jugement sévère sur les hommes de son temps qui s'abandonnaient aux idées chimériques ou bien qui dédaignaient les occupations intellectuelles. C'est ainsi qu'il dit du général Mo reau: « Il est naturellement bon, mais trop paresseux pour être instruit. Il ne lit pas I » C'est ainsi encore qu'il jugea Sieyès de la façon suivante en discutant avec Cambacérès qui disait : « Mais cependant Sieyès est un esprit très profond. — Profond !... C'est creux, très creux que vous entendez, répliqua Bonaparte.» Le mot a été attribué à Talleyrand, mais il ne lui appartient pas.
L'e sprit d e Napoléon, éjait entraîné naturellement vgrs les chose? positives. Il avait une raison forte qui n'ad mettait que les vérités démontrées, « Mon jugement, disait-il souvent, me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses; mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma première jeunesse me rejettent parfois dans l'incertitude. » En effet, il n'avait fallu rien moins que son éducation scientifique à partir de Brienne pour tremper énergiquement son esprit pour l'avenir. Il s'appliqua donc dans toutes les circonstances à donner un appui aux progrès de l'industrie et de la science. Sa générosité fut toujours extrême envers les inventeurs et les négociants, et elle répondit au sentiment publie qui applaudit aux secours offerts entre autres au manufacturier Oberkampf, fondateur des magnifiques
établissements de Jouy-en-Josas, à la grande maison Gros, Odée, Roman et compagnie, de Wesserling, à l'association Richard-Lenoir, et à beaucoup d'autres que les événements jetaient dans l'embarras. 11 dota les manufactures de Sèvres, des Gobelins, de Saint- Gobain et donna une vive impulsion à la culture de la betterave et à la création des sucreries indigènes. Lors de la grande découverte des métaux alcalins par Humphry Davy, en 1806, il s'empressa d'envoyer à l'Ecole polytechnique une pile électrique très puissante, avec laquelle Gay Lussac et Thenard firent une quantité d expériences qu'ils ont publiées dans leurs Recherches physico-chimiques. Il a été généreux pour toutes les grandes découvertes industrielles, bien plus que tous les gouvernements l'ont été avant lui, de son t^mps et après lui, et le premier il crut à la possibilité de créer des filatures mécaniques pour la laine, le chanvre et le lin.
Ce goût des sciences, ce penchant aux idées positives, sont curieux à étudier chez un homme dont les ascendants avaient donné des preuves de facultés plutôt littéraires, poétiques et artistiques dont héritèrent principalement les frères et les sœurs de Napoléon ainsi que leurs descendants. C hez Nap oléon tout ce qui était conjectural le laissait froid. Il affecta de ne jamais croire à la médecine ni à l'efficacité des remèdes. Il prétendait que le corps humain est une montre que l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer et que les médecins y introduisaient trop à l'aveuglette et leurs instruments et leurs médicaments. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à la science accumulée des siècles, la confianca qu'elle mérite, et après ses boutades, contre les praticiens médiocres, il convenait qu'un homme
supérieur et de grande expérience était toujours bon à consulter. Aussi disait-il souvent : « Je ne crois pas à la médecine, mais je crois à Corvisart. » Il semblait pressentir que la science médicale était appelée aussi à faire d'énormes progrès. Que dirait-il aujourd'hui du pas immense que les Magendie, Claude Bernard, Nélaton,Velpeau, Pasteur, etc., lui ont fait faire dans le domaine des données positives! On raconte qu'un jour dans une de ces promenades dans Paris, qu'il aimait à faire à pied, et sans le moindre apparat, il s'arrêta devant la fontaine de l'ancienne et historique place située à l'extrémité de la rue de la Harpe, aujourd'hui mutilée et remplacée en partie par le boulevard Saint-Michel depuis 1860. La rue montait alors jusqu'au jardin du Luxembourg et ce monument construit sous Louis XIV se trouvait érigé à peu près à la hauteur actuelle de la maison portant le n° 59. Santeuil, le poète moderne latin avait composé pour cette fontaine le distique suivant qu'on lisait sur son fronton :
Hoc in monte suos référât Scientia fontes :
Nec tamen hanc pure respue fontis aquam.
Et qu'on peut rendre assez fidèlement en français par les deux alexandrins suivants :
Sous ce roc la Science a ses sources profondes : Viens toujours V abreuver à ses limpides ondes.
Napoléon lut l'inscription, médita un instant et dit : « Je ne veux pas d'autres sources pour la jeunesse. Cette fontaine est bien placée dans cet endroit. Il ne faut pas qu'elle disparaisse. » C'était en 1810. Cinquante ans après, sous le règne de Napoléon III qui ne se souvint pas de la recommandation de son
glorieux prédécesseur, elle fut rasée et jetée aux démolitions. L'anecdote que nous venons de rapporter a été racontée par un témoin oculaire, François Arago, à mon père J. A. Barrai qui a été l'exécuteur scientifique de ses œuvres et le dernier confident de ses pensées. A cette époque le futur grand savant avait vingt-quatie ans; c'étaitlui à qui le 3 décembre 1804, Napoléon avait remis solennellement le drapeau de TE» oie Polytechnique, comme sergent-ùiajor de la promotion des anciens; c'était lui aussi qui n'avait pas craint de faire de l'opposition au sénatus-consulte du 18 mai 1802 (an xn) qui changeait entièrement l'ancienne constitution de l'Etat et était ainsi conçu: « Le Gouvernement de la République est confié à un Empereur qui prend le titre d'Empereur des Français. » Depuis longtemps, Bonaparte avait pensé à ce titre comme étant le plus convenable à la nouvelle souveraineté qu'il voulait fonder. Il trouvait que ce n'était pas rétablir tout à fait l'ancien régime et il s'appuyait principalement sur ce que c'était le titre que César avait porté. Il disait souvent : « On peut être empereur d'une République mais non pas roi d'une République. Ce sont deux termes qui jurent ensemble. » Cette explication est assez piquante pour être rappelée ici et montrer que Napoléon savait fort bien son latin en rappelant par là qu'irnperalor voulait dire simplement chef. Au reste le trône pour lui-même était peu de chose. Ne devait-il pas dire de lui quelques années plus tard, le 1 er janvier 1814, dans un discours adressé aux 'députés, au milieu des circonstances les plus solennelles : «Qu'est-ce que le trône ?— Quatre morceaux de bois revêtus d'un morceau de velours. Tout t.éf end de celui qui s'y assied. » Napoléon fut tou-
jours imbu de cette idée que l'homme dans tous les événements de la vie, n'a d'action que par^sa valeur personnelle et qu'avant tout il doit songer à sa renommée et aux services qu'il peut rendre. En août 1801, il formule ainsi sa pensée sur ce sujet en écrivant à son jeune frère Jérôme : « Mourez jeune, j'y consens, mais non pas si vous viviez sans gloire, sans utilité pour la patrie, sans laisser de trace de votre existence, car c'est n'avoir pas existé. »
Dans cet aperçu condensé que nous avons fait de l'esprit symétrique et des tendances instinctives de Napoléon à l'harmonie scientifique, nous ne pensons pas avoir négligé les principaux traits de ce génie fécond et organisateur. Il fut extraordinaire dans la conception, tout à fait supérieur dans l'exécution, et avec une volonté ardente et ponctuelle, il a donné aux temps modernes une direction qu'ils suivent toujours. L'œuvre de Napoléon a été grande, parce que le génie était grand, bien préparé à une situation exceptionnelle par une solide éducation scientifique.