‹ Histoire des sciences sous Napoléon BonaparteChapitre 15 sur 26 · IST0IRE DES SCIENCES · texte numérisé non relu

IST0IRE DES SCIENCES

que. » Il a ajouté à Sainte-Hélène qu'il aurait fait Corneille prince. C'est certainement vrai, mais à l'époque où il parlait (1797) de Fauteur du Cid, en termes qu'on vient de lire, il ne pensait pas encore à faire des princes et des rois.

Bonaparte aimait la lecture et les livres et méprisait les hommes qui ne lisaient point. Désirant se faire une petite bibliothèque de camp en. volumes in-18, il en rédigea la note qu'il remit à son secrétaire Bourrienne pour les lui acheter, le 12 avril 1798, le jour même où il fut nommé général en chef de l'armée d'Orient. Cette note que voici est faite de sa main ; elle montre ce qu'il préférait dans les sciences et la littérature. C'est un document peu connu et précieux à retenir.

Bibliothèque du cnmp. — 1° Sciences et arts. — 2° Géographie et Voyages. — 3° Histoire. — 4° Poésie. — 5© Romans. — 6° Politique et Morale.

Jo Sciences et Arts.

Mondes de Fontenelle \ vol.

Lettres à une princesse d'Allemagne 2 —

Le Cours de l'Ecote Normale 6 —

Aide nécessaire pour l'artillerie 1 —

Traité des fortifications 3 —

Traité des feux d'artifices. « \ —

2° Géographie et Voyages

Géographie de Barclay 12 vol

Voyages de Cook 3 —

Voyages français de la Harpe £4 —

Plutargue 12 vol.

Turenne ." 2 —

Condé 4 —

Villars 4 —

Luxembourg • 2 —

Duguesclia • . . . . 2 —

Saxe a —

Mémoires des Maréchaux de France 20 —

Président Henault 4 —

Chronologie 2 —

Marlborough 4 —

Prince Eugène 6 —

Histoire philosophique des Indes 12 —

D'Allemagne 2 —

CharlesXtl 1 —

Essai sur les mœurs des Nations • 6 —

Pierre-le-Grand 1 —

Polybe 6 —

Justin 2 —

Arrien 3 —

Tacite 2 —

Tite-Live » —

Thucydide 2 —

Vertot 4 —

Douina 8 —

Frédéricll 8 —

4° Poésie

Ossian 4 vol.

Tasse.'. 6 —

Arioste 6 —

Homère , 6 —

Virgile 4 vol.

Henriade 1 —

Télémaq ue 2 —

Les Jardins { —

Les chefs-d'œuvre du Théâtre français... 20 —

Poésies légères (choisies) 10 —

Lafontaine » —

5° Romans

Voltaire 4 vol.

Héloîse 4 —

Werther { —

Marmontel 4 —

Romans anglais 40 —

Le Sage 10 —

Prévost 10 —

6° Politique •

Le Vieux Testament

Le Nouveau

Le Coran

Le Vedam

Mythologie

Montesquieu

L'Esprit des Lois

On voit que Bonaparte classe les livres religieux des peuples dans la politique. C'est avec intention qu'il le fait, car la religion a toujours été le premier moyen employé pour conduire l'humanité naissante- La tolérance religieuse qu'il a toujours pratiquée partout était la conséquence naturelle de son esprit philosophique. Il était d'avis qu'un conquérant habile doit soutenir ses triomphes en protégeant, er

vantant et en élevant même la religion du peuple conquis. Bonaparte avait pour principe de regarder les cultes établis par les hommes, comme de droit divin, pensant qu'ils étaient un puissant moyen de gouvernement.

Il est curieux de noter que dans cetle liste historique, Bonaparte cite les ouvrages, tantôt par leurs titres, tantôt par les auteurs seulement. Les nombres de volumes sont indiqués sur ce document de sa main même. Là où les chiffres manquent, 6'est qu'il ne les a pas mis.

Pendant une dizaine d'années, Napoléon se contenta de cette collestion volante, d'autant plus que cette période comprend l'intervalle pacifique le plus long, d'octobre 1801 à octobre 1805, de tout son règne, et que pendant ces quatre années, il eut à sa disposition les magnifiques volumes des Tuileries, de la Malmaison et du château de Fontainebleau. Mais en 1809 il voulut la renouveler, et à la veille de partir pour la campagne d'Espagne il donna l'ordre à M. Barbier, son bibliothécaire, de lui réunir en volumes petit format une assez nombreuse bibliothèque de voyage. M. Louis Barbier, ancien conservateur-administrateur de la Bibliothèque du Louvre, a fourni sur ce sujet des renseignements très intéressants qu'il a trouvés dans les papiers laissés par son père. Ils montrent Napoléon intellectuel sous un jour trop négligé pour que nous hésitions à les emprunter au supplément du 29 novembre 1884 du journal Le Figaro qui les a publiés pour la première fois.

Plusieurs caisses de livres, renfermant chacune environ soixante volumes furent presque immédiatement apportées aux Tuileries, et elles ne tardèrent pas à être enfermées

dans les fourgons qui allaient suivre la voiture de l'Empereur.

Ces livres, format io-8 ou petit in-12, étaient rangés dans des caisses très portatives, à peu près comme sur les rayons d'une bibliothèque. Confectionnées par le célèbre ébéniste Jacob, elles furent faites d'abord en acajou massif; mais l'usage ayant fait reconnaître qu'elles n'étaient pas, assez solides pour les voyages, on fut forcé de les remplacer par des boites beaucoup plus simples recouvertes en cuir.

Chaque caisse ou boîte, garnie intérieurement en velours ou en drap vert, renfermait deux rangs de livres reliés en maroquin. Un catalogue, par ordre de matières, avec table des noms d'auteurs, indiquait les ouvrages contenus dans les diverses caisses; elles étaient numérotées extérieurement, et un chiffre de renvoi se trouvait porté au catalogue, à la suite de chaque ouvrage; par ce moyen, on avait à l'instant l'indication de la caisse ainsi que du rang où étaient les livres.

Aussitôt que l'Empereur avait fixé l'endroit où devait être établi son quartier général, ces petites caisses étaient rangées sur des tables quand on en trouvait, ou sur des planches que supportaient des tréteaux, et même souvent placées à terre dans la pièce destinée à former son cabinet, où l'on réunissait également les portefeuilles contenaut ses papiers et ses cartes.

Au mois de juin 1809, pendant les premières semaines de son séjour au palais de Schœnbrûnn, Napoléon ayant voulu avoir quelques ouvrages qui ne faisaient pas partie de sa bibliothèque de voyage, fut très contrarié d'apprendre que ces livres, ainsi que plusieurs autres qu'il avait dé siré lire ou consulter, n'avaient pas pu, à cause de la grandeur du format, être placés dans les caisses. Mécontent de trouver aussi diverses éditions mal imprimées, ou dans un format qui ne lui convenait pas, après avoir fait écrire plusieurs fois à son bibliothécaire, il f'icta au baron de Mènerai la note suivante, qui fut aussitôt adressée & M. Barbier :

Schœnbrûnn, 12 juin 1809.

« L'Empereur sent tous les jours le besoin d'avoir une Bibliothèque de voyage, composée d'ouvrages d'histoire. Sa Majesté désirerait porter le nombre des volumes de cette Bibliothèque à trois mille, tous du format in- \B du Dauphin, ayant de quatre à cinq cents pages, et imprimés en beaux caractères de Didot, sur papi-er vélin mince. Le format in- ~42 tient trop de place, et d'ailleurs, les ouvrages imprimés dans ce format sont presque tous de mauvaises éditions.

» Les trois mille volumes seraient placés dans trente caisses, ayant trois rangs, chaque rang contenant trentetrois volumes.

» Cette collection aurait un titre général et un numéro général, indépendamment du titre de l'ouvrage et du numéro des volumes de l'ouvrage. Elle pourrait se diviser en cinq ou six parties.

» 1° Chronologie et Histoire Universelle ;

» 2° Histoire Ancienne, par les originaux, et Histoire Ancienne, par les modernes ;

» 3° Histoire du Bas-Empire, par les originaux, et Histoire du Bas-Empire, par les modernes ;

» 4o Histoire générale et particulière, comme VEssai de Voltaire, etc.

» 5<> Histoire moderne des Etats de l'Eupope, de France, d'Italie, etc.

» Il faudrait faire entrer dans cette collection : Slrabon, les Cartes anciennes de d'Anville, la Bible, quelque Histoire de l'Eglise.

» Voilà le canevas de cinq ou six divisions, qu'il faudrait étudier et remplir avec soin.

» Il faudrait qu'un certain nombre d'hommes de lettres, gens de goût, fussent chargés de revoir ces éditions, de les corriger, d'en supprimer tout ce qui est inutile, comme cotes d'éditeurs, etc., tout texte grec ou latin, ne conserver que la traduction française. Quelques ouvrages, seulement

italiens, dont il n'y aurait pas de traductions, pourraient être conservés en italien.

a L'Empereur prie M. Barbier de tracer le plan de cette Bibliothèque et de lui faire connaître le moyen le lIus avantageux et le plus économique de faire faire ces trois mille volumes.

» Lorsque ces trois mille volumes d'msToiRE seraient achevés, on les ferait suivre par trois mille autres d' histoire naturelle, de voyages, de littératore, etc. La pi us grande partie serait facile à rassembler, car on trouve beaucoup de ces ouvrages dans le format in- 18.

» M. Barbier est aussi prié d'envoyer une liste de ces ouvrages, avec des notes bien claires et bien détaillées sur tout cela, sur les hommes de lettres qu'on pourrait en charger, un aperçu du temps et de la dépense, etc. »

Au retour de la campagne d'Autriche M. Barbier mit, à Fontaineblau, sous les yeux de l'Empereur le catalogue raisonné qu'il avait demandé pendant son séjour à Schcenbrûnn, et il joignit à ce travail, le rapport suivant :

Rapport à Sa Majesté l'Empereur et Roi sur la formation d'une Bibliothèque Historique, composée de 3,000 volumes in-18.

Sire,

« Votre Majesté m'a ordonné de lui former une Bibliothèque Historique, composée de trois mille volumes in-18, d'environ 500 pages chacun.

» Elle a daigné tracer elle-même le plan et les principales divisions de cette bibliothèque.

» Pour remplir convenablement les vues de Votre Majesté, il faudrait qu'il existât, sur chaque partie du Monde, un ouvrage qui la Ht suffisamment connaître sous les rapports industriel, civil, politique et religieux ; ou bien il faudrait analyser avec tant d'habileté les ouvrages qui existent, que cet extrait présentât une histoire suivie et régulière.

» Sur la fin du dix-septième siècle le savant PuffendorfT

donna une idée de ce dernier travail, en publiant son Introduction à V Histoire des principaux Etats de l'Europe. Cet ouvrage, traduit d'abord en français, en quatre petits volumes in-12, fut considérablement augmenté vers le milieu du dix-huitième siècle, puisqu'à cette époque ce livre formait huit gros volumes in-4<>.

» Quelque mérite qu'ait cette nouvelle édition, l'ouvrage ne remplit pas l'attente de ceux qui voulaient étudier l'histoire avec le soin convenable.

» Vers le même temps, les Anglais rédigèrent, sur un plan beaucoup plus vaste, une Histoire unioerselle dont nous avons une traduction en quarante-cinq volumes in-4°. Cette collection, quoique très étendue, laisse encore beaucoup à désirer : de tels ouvrages ont nécessairement le défaut des abrégés; ce sont des squelettes où il manque la chair et les couleurs, ,

» Ces essais, plus ou moins malheureux, d'un corps complet d'Histoire, ont sans doute inspiré à Votre Majesté l'idée de réunir les meilleurs ouvrages qui existent, sur chaque partie du Monde pour en former une Bibliothèque historique.

» Le catalogue ci-joint a été rédigé d'après cette idée, grande et simple en même temps : une Bibliothèque historique doit être le tableau fidèle du monde connu. Les anciens ne nous ont laissé qu'une partie de ce tableau. Il s'est étendu sous la main des modernes. D'intrépides voyageurs y ajoutent tous les jours quelques traits. Il faut donc joindre les historiens modernes aux anciens, et les voyageurs aux historiens. Il doit résulter de cette réunion une connaissance de chaque pays et de chaque nation, aussi approfondie que le permet l'état de nos lumières.

» J'ai partagé l'Histoire en trois parties, savoir :

Histoire Civile, Histoire Militaire, Histoire Religieuse.

» Tous les ouvrages sont réiaits, en ilée, au format in- 18.

» Les dates placées devant chaque titre, sont celles de la publication des ouvrages, de leurs traductions, ou de leurs meilleures éditions.

» Je m'estimerai heureux, Sire, si ces détails peuvent conduire à l'exécution du plan conçu par Votre Majesté. »

Novembre 1809.

Barbier.

Nous transcrivons, à la suite de ce rapport, la note qui l'accompagnait et dans laquelle se trouvaient les renseigne» nents demandés par l'Empereur.

Aperçu de la dépense qu'occasionnera ^impression des trois mille volumes in-18 de la Bibliothèque kistorique y et du. temps nécessaire pour l'impression de ces volumes.

« Pour fixer avce quelque certitude la dépense qu'occasionnera l'impression des trois mille volumes dont la Ztë* bliothèque historique sera composée, il faut faire deux suppositions : par la première, on tirerait cinquante exemplaires de chaque ouvrage ; par la seconde, on en tirerait cent exemplaires.

» Dans le premier cas, la dépense pour l'impression et la reliure en veau, serait de 4,080,000 fr., y compris le papier et les honoraires des hommes de lettres qui seraient chargés de la révision des ouvrages, et de la correction des épreuves. En ajoutant 353, 000 fr. v les volumes seraient reliés en maroquin ; ce qui formerait une somme de 4,435,000 francs.

» Dans le second cas, l'impression et la reliure en veau coûteraient 4, 725,000 fr., y compris le papier, etc.; si on •adopte la reliure en maroquin, la somme s'élèverait à 5,475,000 francs.

» Il faudra ajouter, à Tune ou à l'autre de ces sommes, l,p00,000 pour la confection des Cartes géographiques.

» Les trente caisses en bois d'acajou, qui pourraient contenir les trois mille volumes, coûteraient 10, 000 fr. environ.

» La dépense totale pourrait donc s'élever à 5,445,000 fr. dans la première supposition, et à 6,485,000 fr., dans 1* seconde.

» En prenant : 1° cent vingt compositeurs d'imprimerie; 2° vingt-cinq hommes de lettres pour revoir les ouvrages, y faire les retranchements convenables, et corriger les épreuves; 3° un homme, très versé dans la pratique de l'imprimerie, qui serait chargé de distribuer les matériaux «ux compositeurs, et d'arranger les parties imprimées : on aurait un volume et demi par jour, ou cinq cents volumes par an ; il faudra donc six ans pour l'exécution des trois mille volumes.

» Si, au lieu de cent exemplaires, on en tirait trois cents, pour en mettre deux cents dans le commerce, ces deux cents exemplaires, v vendus à cinq ^francs le volume» rapporteraient trois millions. »

Novembre 1809.

Barbier.

L'Empereur examina avec intérêt le catalogue que lui soumit son bibliothécaire, qui lui présenta en môme temps différents Spécimens, exécutés à l'Imprimerie impériale, comme modèles du caractère, du format, de la justification, et du papier des volumes de cette collection. Ces feuillets, papier vélin, in- 18, étaient des extraits de l'Examen critique des Historiens d'Alexandre, par le baron de Sainte-Croix, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Napoléon, pendant sa résidence au château de Marrasc, près Bayonne, en 1808, avait fait adresser à son bibliothécaire, un autre projet de Bibliothèque portative; comme ce plan a quelque rapport avec celui qui fut dicté par l'Empereur à Schœnbrûnn, au mois de juin 1809, il nous a semblé que la réunion de ces deux projets pouvait avoir de l'intérêt, et, par ce motif, nous reproduisons ici cette nota également écrite sous la dictée de Napoléon.

Bayonne, 17 juillet 1808.

« L'Empereur désire se former une Bibliothèque portative d'un millier de volumes, petit in- 12, imprimés en beaux caractères. L'intention de Sa Majesté est de faire imprimer ces ouvrages pour son usage particulier, sans marge pour ne point perdre de place. Les volumes seraient de cinq à six cents pages, reliés à dos brisé et détaché, et avec la couverture la plus mince possible. Cette Bibliothèque serait composée d'à peu près :

» 40 volumes de religion ;

des épiques;

de théâtre;

de poésie;

de romans;

d' histoire ;

» Le surplus, pour arriver à mille, serait rempli par des Mémoires historiques de tous les temps.

» Les ouvrages de religion seraient l'Ancien et le Nou» veau Testament, en prenant les meilleures traductions; quelques E pitres et autres ouvrages les plus importants des Pères de l'Eglise ; — le Koran ; — de la Mythologie ; — quelques Dissertations choisies sur les différentes sectes qui ont le plus influé dans l'Histoire, telles que celles des Ariens, des Calvinistes, des Réformés, etc. ; — une histoire de l'Eglise, si elle peut être comprise dans le nombre des volumes prescrit.

» Les épiques seraient : Homère, Lucain, le Tasse, Télémaque, la Henriade, etc.

» Les tragédies. — Ne mettre de Corneille que ce qui est resté; ôter de Racine les Frères ennemis, l'Alexandre et les Plaideurs; ne mettre de Crébillon que Rhadamiste, Atrée et Thyeste; de Voltaire, que ce qui est resté.

» L'histoire. — Mettre quelques-uns des bons ouvrages de Chronologie ; les principaux originaux anciens ; — ce qui peut faire connaître en détail l'Histoire de France.}

» On peut mettre, comme Histoire, les Discours de Machiavel sur Tite-Live, l'Esprit des luis, la Grandeur des Romains ; — ce qu'il est convenable de garder de l'Histoire, de Voltaire.

» Les romans. — La Nouvelle Héloïse et les Confession» de Rousseau. On ne parle pas des chefs-d'œuvre de Fiel- ■ding, Richardson, de Le Sage, etc., etc., qui trouvent naturellement leur place — les Contes de Voltaire.

» Nota. Il ne faut mettre de Rousseau, ni ['Emile, ni une foule de Lettres, Mémoires, Discours et Dissertations inutiles ; même observation pour Voltaire.

» L'Empereur désire avoir un Catalogue raisonné, avec des notes qui fassent connaître l'élite des ouvrages et un Mémoire sur ce que ces mille volumes coùtereient de frais d'impression, de reliure; ce que chaque 'volume pourrait •contenir des ouvrages de chaque auteur; ce que pèserait chaque volume, combien de caisses il faudrait, de quelles dimensions; et quel espace cela occuperait.

» L'Empereur désirerait également que M. Barbier s'occupât du travail suivant avec un de nos meilleurs géographes :

» Rédiger des Mémoires sur les Campagnes qui ont eu lieu sur l'Euphrate et contre les Parthes, à partir de celle <ie Crassus, jusqu'au huitième siècle, en y comprenant celles d'Antoine, de Trajan, de Julien, etc. , tracer sur des •cartes, d'une dimension convenable, le chemin qu'a suivi chaque armée, avec les noms anciens et nouveaux des pays et des principales villes, des observations géographiques d*u territoire, et des relations historiques de chaque expédition, en les tirant des auteurs originaux. >

Un mois environ après la réception de cette note, M. Barbier envoya en Espagne, au quartier- général, le catalogue -que l'Empereur avait fait demander avant de quitter Bayonne, mais ce second projet, pas plus que le premier, ne fut mis à exécution, ajoute M. Louis Barbier en terminant cette curieuse communication. Les événements politiques et militaires allaient devenir trop pressants pour per-

mettre à Napoléon de consacrer du temps à ses besoins intellectuels.

Bourrienne prétend avoir remarqué que les écrits de la main du premier Consul étaient remplis des plus inconcevables fautes d'orthographe. — « Cela vient-il de la faible instruction grammaticale qu'il avait reçue sous ce rapport à Brienne ? — Ne serait-ce que l'effet de sa prodigieuse rapidité à griffonner et de l'extrême avidité de ses idées? Toujours est-il que je ne puis m'empêcher de faire observer comment connaissant si bien les auteurs qu'il demandait et les généraux dont il voulait avoir l'histoire, il a pu écrire Ducecling. — Océan ! »

« Certes, ajoute encore Bourrienne avec une satisfaction aigrie mal déguisée, pour deviner Ossian, il fallait bien connaître la passion favorite de Bonaparte pour ce barde calédonien».

Nous n'avons pas besoin de défendre la mémoire de Napoléon à ce sujet. Il avait le respect de l'orthographe comme de toutes les règles, et il la mettait soigneusement dans la correspondance; mais dans ses notes jetées comme point de repère, il écrivait pour ainsi dire en signes sténographiques. On a été plus loin, on a élé même jusqu'à prétendre que Bonaparte ignorait sa langue et ne savait pas écrire. Le prince Napoléon a très bien répondu à M. Taine, l'au^ teur de ce reproche, en disant : « Si savoir écrire, c'est user des mots justes, précis, clairs, imagés, neiveux; si savoir écrire, c'est se faire toujours admirablement comprendre en instruisant et en entraînant le lecteur, l'auteur des proclamations à l'armée d'Italie, des Bulletins de la Grande Armée, des milliers de lettres consacrées à une multitude d'objets, marquées toutes au sceau du même style, l'au-

teurdes dictées de Sainte-Hélène, de ces traités sur l'art militaire, chefs d'oeuvre d'exactitude et de concision, de ces campagnes d'Italie et d'Egypte, modèles inimitables du récit historique, savait écrire et n'ignorait rien de la langne française. Nul écrivain n'a su, comme lui, faire vibrer les cœurs, nul ne les a plus profondément émus et captivés. »

On ne peut mieux étudier les procédés de style de Napoléon qu'en méditant ses proclamations. Prenons, par exemple, la harangue, adressée le 4 messidor an vi à l'armée d'Egypte et dictée d'un seul jet à Bourrienne. En la lisant, on reste frappé du puissant souffle qui l'anime; en examinant la phrase de près, il est impossible de ne pas reconnaître qu'elle est passée dans le moule des grands stylistes, et qu'il faut posséder le tempérament de l'écrivain dé race pour manier avec cette ampleur et cette justesse, l'expression et le style. Comme Voltaire, Napoléon a la clarté du trait, comme Buffon, il a la pompe et l'éclat, comme Fontenelle, Diderot, D'Alembert il a la précision scientifique. Si c'est là ne pas posséder les dons principaux de l'écrivain consommerons ne nous y connaissons point. D'ailleurs, nous demandons au lecteur d'examiner et de méditer le célèbre morceau auquel nous avons fait allusion et que voici en entier :

Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef, au quartier-général, à bord de Y Orient, le 4 messidor an vi.

Soldats,

Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus

sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort.

Nous ferons quelques marches fatigantes ; nous livrerons plusieurs combats ; nous réussirons dans toutes nos entreprises ; les destins sont pour nous. Les beys-mamelucks qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d'avanies nos négociants, et qui tyrannisent les malheureux habitants du Nil, quelques jours après notre arrivée n'existeront plus.

Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : « Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. » Ne les contredisez pas; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques; ayez pour les cérémonies que prescrit le Coran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ.

Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe; il faut vous y accoutumer.

Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes différemment que nous ; mais dans tous les pays celui qui viole est un monstre.

Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes, il nous déshonore, il détruit nos ressources, il nous rend ennemis des peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir pour amis.

La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre ; nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs dignes d'exciter l'émulation des Français.

« Le style de Napoléon, a écrit Sainte-Beuve, offre un digne pendant aux styles les plus parfaits de l'antiquité en ce genre, à Xénophonet à César. Mais, chez ces deux capitaines si polis, la ligne du récit est plus fine ou du moins plus légère, plus élégante. Napoléon est plus brusque, je

dirais plus sec, si de temps en temps les grands traits de son imagination ne faisaient clarté. Il a reçu, on le sent, une éducation moins attique, et il sait plus d'algèbre que ces deux illustres anciens. Sa brièveté a un cachet de positif. En général, la volonté se masque dans son style. Pascal, dans les immortelles Pensées qu'on a trouvées chez lui à l'état de notes et qu'il écrivait sous cette forme pour lui seul, rappelle souvent, par la brusquerie même, par cet accent despotique que Voltaire lui a reproché, le caractère des dictées et des lettres de Napoléon. Il y avait de la géométrie chez l'un comme chez l'autre. Leur parole à tous deux se grave à la pointe du compas, et, certes l'imagination non plus n'y fait pas défaut. »

Ces réflexions du premier de nos critiques sont très justes et de plus elles confirment le procédé de style que Napoléon s'était fait en étudiant la façon de composer des plus grands écrivains. Dès 1792, à Tâge de vingt-trois ans, il écrivait à son frère Lucien Bonaparte : « J'ai lu ta proclamation ; elle ne vaut rien. Il y a trop de mots et pas assez d'idées. Tu cours après le pathos; ce n'est pas ainsi qu'on parle aux peuples. Ils ont plus de tact et de sens que tu ne crois. Ta prose fera plus de mal que de bien. »

L'étude récente la plus remarquable qui a été faite sur Napoléon écrivain est celle de M. Tancrède Martel. On la trouvera en tête du premier volume des Œuvres littéraires de Napoléon, publiées par l'éditeur Albert Savine. Nous y renvoyons le lecteur, c'est un superbe morceau de critique, de3 plus justes, instructif et entraînant à lire.

« Sur le terrain d'écrire, Napoléon se comporta en maître, dit-il. Sa phrase sonore, ensoleillée, traînant d'invisibles panaches, possède la majestueuse simplicité du latin, l'étonnante concision des véritables maîtres, imperatoria

brevitas. De ses proclamations, la plupart sont de réels chefs d'oeuvre ; toutes sont remarquables par l'harmonieuse proportion de l'ensemble et de l'art avec lequel l'orateur a assemblé les parties. Il y règne une énergie lapidaire, un bonheur d'expressions, un choc de pensées tel qu'on ne peut s'empêcher de rapprocher ce nouveau genre littéraire des productions consacrées par les siècles. Napoléon est classique par ses proclamations. Ce genre lui appartient comme les pensées à Pascal, les oraisons funèbres à Bossuet, les fables à Lafontaine, les comédies à Molière. Il défie les copistes et les imitateurs. »

CHA.PIÏRK TROISIÈME

i l'institut DS FRA.SCB.

En parlant de la nomination de Bonaparte à l'Ins titut national et de l'allée talion, très justifiée selon nous et aussi honorable pour l'élu que pour l'électeur, avec, laquelle il prit le titre de membre de ce corps savant, même avant celui du général en chef, en tète de ses proclamations, Roiir.rieutie insinue que les titres académiques de Napoléon étaient bien fragiles, (l'est absolument le contraire de la vérité. Nul ne fut aussi bien à sa place et ne la marqua avec autant d'éclat et de services. Rourrienne veut bien ajouter, que Napoléon savait un peu de mathématiques, beaucoup d'histoire, qu'il possédait un immense talent militaire et qu'il eût été capable de faire un excellent cours de stratégie ancienne et moderne. Napoléon aptus de valeur scientmqae que veut bien lui en donner leZoile familier de sa vie. Sa présence à l'Institut était très légitime et son absence y eût été aussi reprochée que le sera toujours cellede Molière

à T Académie française. L'Institut national doit demeurer toujours comme la synthèse intellectuelle de la France ; il n'est bon pour personne d'en faire fi. Il constitue le parlement des inventeurs et des créateurs, comme Ta si bien dit M. Auguste Vacquerie ; il est le dialogue de l'art et de la science, du beau et du vrai, du statuaire et du chirurgien, de l'imagination et de l'érudition, de l'utopie et de l'histoire, de l'archet et du compas, de la plume, de la bêche et de la charrue. L'Institut doit avoir l'accueil très large. Pour faire partie d une de ses classes, il n'est pas nécessaire d'avoir écrit des mémoires, des poèmes, des pièces de comédie, trouvé la solution d'un problème d'Euclide, découvert une planète. Les grands •travaux de la guerre, de l'ingénieur, de l'architecte, du diplomate/sont des titres aussi valables. Et même, ajouterons-nous, l'esprit littéraire ou artistique d'un Mécène doit aussi y trouver une place. Quant à la coutume de Bonaparte d'inscrire en tête de ses proclamations : le Membre de Flnstitut, Général en

chef, elle a été continuée comme une tradition, et c'est sans étonnement que l'on a vu Paul Bert mettre en tête de ses circulaires : Le Membre de C Institut, Gouverneur général du Tonkin.

ÉLECTION DU GÉNÉRAL BONAPARTE A L'iNSTITUT.

Les décrets de proscription des 19 et 22 fructidor (5 et 8 septembre 4797) qui suivirent les événements du coup d'Etat de l'an v accompli par le Directoire

frappèrent aussi l'Institut national dans cinq de ses membres : Barthélémy, Pastoret, Sicard, Fontanes, Carnot. Ce dernier avait été visé spécialement. Pendant plusieurs mois, il put échapper aux recherches dont il était l'objet, et il était encore sur le territoire français que l'Institut était mis en demeure de pourvoir au remplacement des cinq membres que ce coup d'Etat dépossédait avec la brutalité que les événements politiques mettent dans tout ce qu'ils atteignent.

La section des arts mécaniques de la première classe de l'Institut national alors divisé en trois classes (1° Sciences physiques et mathématiques; 2° sciences morales et politiques; 3° littérature etbeauxarts) dut pourvoir au remplacement de Carnot. Le 21 brumaire an vi, deux mois après les décrets de proscription, conformément aux dispositions de la loi du 15 germinal an iv (4 avril 1796), il fut procédé à un scrutin préparatoire où les candidats qui se présentèrent obtinrent le placement suivant :

Bonaparte. ... 411 Callet 265

Dillon 3.71 Bréguet .... 206

Montalembert . . 367 Lenoir 191

Lamblardy . . . 348 Janvier .... 157

Molard 303 Grobert . * . . 124

Louis Berthoud. . 367 Servières .... 106

Sous le rapport de la section des arts mécaniques, la première classe proposa, à la suite de ce vote, dan? la séance générale du 5 frimaire an vi (25 novembre 1797) une liste définitive formée des trois noms suivants : 1° Bonaparte; 2° Dillon, capitaine

dans le corps des ingénieurs hydrauliciens ; 3° le marquis Marc-René de Montalembert, ingénieur, ayant appartenu à l'ancienne Académie des sciences, dès Tannée 1747, au titre d'associé libre.

Il fut procédé au scrutin dans la séance générale du 5 nivôse an vi (25 décembre 4797) par les trois classes composant l'Institut national et concourant ensemble à la nomination de chacune d'entre elles. Bonaparte réunit l'unanimité moins sept voix. Camus, président de l'Institut proclama immédiatement le citoyen Bonaparte l'un des membres de la Compagnie dans la section des arts mécaniques de la première classe.

Dès le lendemain de sa nomination, le 6 nivôse an vi, le nouvel élu prenait place au milieu de ses confrères et signait la feuille de présence, entre le chirurgien Pelletan et l'astronome Laplace.

Dans la séance du 11 nivôse suivant, Camus donna lecture de la lettre de remercîment suivante qui lui était adressée par Bonaparte :

Paris le 6 nivôse an vi de la République Française Une et Indivisible.

Citoyen Président,

Le suffrage des hommes distingués qui composent l'Institut m'honore.

Je sens bien qu'avant d'être leur égal, je serai longtemps leur écolier.

S'il était une manière plus expressive de leur faire connaître l'estime que j'ai pour eux, je m'en servirais. . Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret sont celles que Ton fait sur l'ignorance.

L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines.

La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ue pas permettre qu'il existe une seule idée nouvelle qu'elle ne lui appartienne.

Bonaparte.

L'original de cette lettre fait partie des archives de l'Institut. Elle est seulement signée de Bonaparte par lequel elle fut dictée à Bourrienne qui était déjà son secrétaire particulier.

Nous devons ici laver la mémoire de Napoléon d'une accusation qui a été portée contre lui, celle d'avoir profité à bon escient de l'expulsion et de la destitution de l'immortel organisateur" de la victoire, pour hériter de sa place à l'Institut, François Arago n'a pas peu contribué à entretenir cette légende hostile, en écrivant dans son Eloge historique de Carnot les lignes suivantes :

« Est-il aucune considération au monde qui doive faire accepter la dépouille académique d'un savant victime delà rage des partis, et cela surtout lorsqu'on se nomme le général Bonaparte ? Je me suis souvent abandonné à un juste sentiment d'orgueil en voyant les admirables proclamations de l'armée d'Orient signées : Le Membre de V Institut, Gêné' rai en chef; mais un serrement de cœur suivait ce premier mouvement lorsqu'il me revenait à la pensée que ce membre de l'Institut se parait d'un titre qui avait été enlevé à son premier protecteur et à son ami. »

Le général Bonaparte ne fut pour rien dans le coup d'Etat de fructidor. L'histoire l'enseigne et tout le monde le sait. D'ailleurs comme chef d'armée, chef d'Etat, empereur tout puissant, il conserva toujours pour Carnot une grande amitié. Il le fit comte de l'Empire et ministre et jamais ce dernier ne porta contre Napoléon le moindre reproche d'injustice ou d'ingratitude et ne se p-aignit d'avoir

été dépouillé du fait de Bonaparte. François Arago, au reste, avait laissé sentir à mon père qui a publié ses œuvres complètes en 46 volumes, qu'il avait été trop loin, et qu'il s'était laissé emporter par un sentiment exagéré. S'il eût vécu encore, il eût sans aucun doute modifié ce passage de la vie de Carnot réimprimée dans le volume de ses Eloges académiques. Arago étant mort avant la révision et la publication de cette partie de ses œuvres. J. A. Barrai, son exécuteur testamentaire scientifique, n'a pas cru devoir atténuer ou retrancher cette accusation ; mais il nous a confié à ce sujet le sentiment d' Arago. C'est notre devoir de le reproduire ici et de rendre hommage à la vérité en déchargeant la mémoire de Napoléon d'un acte répréhensible qu'il n'a pas commis.

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